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INFO RTL - Affaire de la "Vénus au voile" : la juge visée par une enquête pour violation du secret

Info RTL La PJ parisienne est chargée d’une enquête inédite : déterminer si une magistrate a illégalement transmis un document lié à une vaste affaire de faux tableaux présumés de grands maîtres anciens.

Le tribunal judiciaire de Bobigny
Le tribunal judiciaire de Bobigny
Crédit : BERTRAND GUAY / AFP
Thomas Prouteau - édité par Étienne Bianchi

C’est un dossier peu banal qui est arrivé ce mois-ci sur les bureaux de la Brigade de répression de la délinquance à la personne (BRDP) de la PJ parisienne d’après les informations de RTL : une enquête pour violation du secret de l’instruction ouverte à l’encontre .. d’une juge d’instruction, chargée depuis 2015 des investigations sur l’un des plus gros scandales potentiels de ces dernières décennies sur le marché de l’art.
 
La juge, c’est Aude Buresi, vice-présidente au Tribunal judiciaire de Paris, magistrate réputée au sein du pôle de l’instruction parisien. L’affaire, c’est le dossier Giuliano Ruffini, du nom d’un collectionneur d’art italien controversé, soupçonné par la justice française d’avoir joué un rôle central dans la mise sur le marché de dizaines de faux tableaux présumés depuis les années 1980. 

Le plus célèbre est une Vénus au voile signée de Lucas Cranach, un des maîtres allemands du XVIe siècle, objet d’expertises divergentes sur son authenticité, certaines le réduisant à un faux pur et simple. La toile était inconnue des spécialistes de Cranach jusqu’à ce que Giuliano Ruffini la confie à une relation d’affaires en 2012. Laquelle relation, sur la base d’une première série d’expertises favorables, l’a attribuée à Cranach, puis vendue pour 3,2 millions d'euros. En bout de chaîne, le tableau a été acquis en 2013 par le prince du Liechtenstein comme un authentique Lucas Cranach pour 7 millions d’euros, avant sa saisie spectaculaire par la justice en 2016 comme œuvre d’un possible faussaire. Depuis les investigations piétinent.

Affaire dans l'affaire

La nouvelle enquête de la PJ fait suite à une plainte déposée par le collectionneur italien, en conflit latent avec la juge Aude Buresi depuis des années. Il lui reproche d’avoir transmis des expertises de la Vénus au voile ordonnées depuis la saisie et couvertes par le secret de l’instruction, à un magistrat. Celui-ci est en charge de la procédure civile que Giulano Ruffini a entamée envers les acquéreurs initiaux de la Vénus au voile, qu’il accuse de l’avoir spolié en vendant la toile sans son accord. Une affaire dans l’affaire. 

Pour Paul Le Fèvre, l’avocat du collectionneur, il s’agit d’une "violation caractérisée du secret de l’instruction dès lors que ces éléments ont été communiqués à un tiers à l’information judiciaire, serait-il magistrat, la loi ne prévoyant aucune exemption spécifique. Plus grave encore, il est potentiellement question d’une entrave à la justice, car ces éléments sensibles ont été communiqués à la demande d’un potentiel suspect, lequel pourrait y avoir accès par l’intermédiaire du juge civil auquel ils ont été remis".

Procédure "rarissime"

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La plainte contre la juge, initialement déposée au parquet de Paris, a été dépaysée au parquet de Bobigny qui a décidé de donner suite en saisissant un service de police. Le grief est assez technique et repose sur une interprétation opposée du code de procédure pénale. Mais une enquête pénale pour violation du secret visant une juge est "rarissime" selon un haut magistrat. Elle pourrait, en théorie, lui valoir de comparaître devant un tribunal à l’issue des investigations si un renvoi était décidé. Dans le cas inverse, un classement sans suite renverrait Giuliano Ruffini à la suite de son bras de fer avec la justice française qui dure depuis bientôt sept ans.

Car depuis 2015, le collectionneur italien n’a jamais déféré aux convocations de la juge Buresi qui souhaite l’interroger sur l’origine non seulement de la Vénus au voile mais de tous les tableaux passés entre ses mains. Giuliano Ruffini s’est retranché en Italie, dans son vaste domaine des Appenins. En 2019, la magistrate a bien émis un mandat d’arrêt européen à son encontre. Mais la Cour d’appel de Milan a suspendu l’exécution du mandat d’arrêt à la conclusion d’une autre enquête, fiscale celle-ci, lancée en Italie par la Guardia di finanza. 

Pour justifier son refus de venir répondre en France, qui lui ferait courir le risque d’une mise en examen, le collectionneur italien dénonce avec constance un "manque d’impartialité" de la juge selon son avocat Paul Le Fèvre. Il affirme également que les faits reprochés "reposent sur des bases extrêmement fragiles" et met en doute la compétence incertaine de la justice française. À plusieurs reprises, Giuliano Ruffini a eu beau jeu de proposer, via ses avocats, d’être entendu en Italie où il a été laissé libre de ses mouvements, mais cela ne semble pas être du goût de la magistrate qui n’a pas donné suite.

Guérilla judiciaire

Dans ce contexte de guérilla judiciaire, la plainte du collectionneur fait bondir l’avocat Pierre-Olivier Sur, défenseur dans la procédure civile de Mickael Tordjman, l’intermédiaire qui a vendu la Vénus au voile au Prince du Liechtenstein pour 7 millions d’euros. L’ancien bâtonnier de paris "déplore une attaque contre les magistrats" et dénonce un "combat ad hominem que seuls les pirates judiciaires adorent.. et que je déteste". Ambiance. 

Il faut dire qu’à l’origine de l’enquête il y a une lettre anonyme envoyée en 2015 à la justice française et dont l’auteur reste à ce jour inconnu. La missive dénonce notamment l’authenticité de la Vénus au voile et incrimine Giuliano Ruffini. Le contenu a été suffisant semble-t-il pour justifier de l’ouverture de l’information judiciaire en 2015. 

Saisie spectaculaire

L’affaire a ensuite été au grand public le 3 mars 2016 par la saisie spectaculaire de la Vénus au voile à Aix-en-Provence. Les gendarmes de l’Office central de lutte contre le trafic de biens culturels (OCBC) accompagnée de la juge Aude Buresi, étaient alors repartis de l’hôtel de Caumont avec la toile sous le bras, au grand dam du prince du Liechtenstein qui exposait alors sa collection privée. 

Quelques mois plus tard à l’automne 2016, dans un article du Journal des Arts, le journaliste spécialisé Vincent Noce révélait que l’enquête ouverte portait en réalité sur des dizaines de tableaux passés entre les mains de l’Italien. Certains ont depuis été qualifiés de "faux" ou "contrefaçon moderne" grâce à de nouvelles techniques d’expertise notamment sur les pigments d’après Vincent Noce, qui a publié en 2021 un livre-enquête sur le sujet, l’Affaire Ruffini (publié aux Editions Buchet-Chastel).  

Peintre faussaire ?

Des galeries parisiennes de la salle des ventes Sotheby’s et des collectionneurs qui se disent floués se sont constitués parties civiles. D’après son avocat Giuliano Ruffini conteste l’ensemble des soupçons portés à son encontre, et souligne notamment qu’il n’a jamais affirmé que la Venus au voile était un authentique Cranach, ce sujet relevant de la compétence des experts.

L’affaire comprend un autre personnage clef : Lino Frongia, un peintre italien, ami et voisin de Ruffini dans les Appenins, connu pour ses talents rares de copiste. L’artiste est également visé par un mandat d’arrêt de la juge Buresi. Elle le soupçonne d’être rien moins que celui qui a peint de l’ensemble des toiles visées par la procédure, dont la Vénus au Voile, mais aussi deux faux présumés de Franz Hals et Parmigianino, deux maîtres du XVIe siècle et bien d’autres encore. Ce qui, au passage, ferait de lui un faussaire génial, ce dont il s’est toujours défend par la voie de ses avocats. Problème : la Cour d’appel de Bologne a refusé en 2020 d’exécuter ce mandat d’arrêt pour "insuffisance d’éléments probants". Nouveau coup dur pour l’enquête. Et si plusieurs tableaux sont toujours sous séquestre en France, personne n’est à ce stade poursuivi.

Fermeté du Prince du Lichtenstein

C’est désormais le Service d’enquêtes judiciaires des finances (SEJF) couramment appelé les Douanes judiciaires qui a récupéré la patate chaude, les gendarmes OCBC ayant été dessaisis. Autre rebondissement récent qui illustre toute la difficulté de cette enquête : La Vénus au voile a finalement été restituée au Prince du Liechtenstein en 2021 après une longue bataille procédurale. Et le Prince maintient avec fermeté que son tableau est bien un original de Cranach, selon ses propres expertises. 

En toile de fond des investigations de la juge française, c’est donc tout un pan du marché de l’art et des relations troubles entre vendeurs, galeries, experts et collectionneurs qui pourrait un jour être dévoilé, si le dossier aboutit.

Contactés par RTL, ni la juge Aude Buresi, ni l’avocat du Prince du Lichtenstein, ni l’avocat de Sotheby’s n’ont souhaité commenter ces informations.

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