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Guerre en Iran : la France doit-elle s'inquiéter de représailles sur son sol ?

Entre les menaces du régime iranien, la protection renforcée des lieux de culte et les craintes visant l'opposition iranienne en exil, les autorités françaises redoutent un risque de déstabilisation sur le territoire national.

Logo de la Direction Générale de la Sécurité Intérieure, dite DGSI.

Crédit : STEPHANE DE SAKUTIN / POOL / AFP

Juliette Vignaud

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Alors que la guerre embrase le Moyen-Orient, au sixième jour du conflit, la menace terroriste iranienne pèse en Europe. La France, déjà visée par Téhéran dans les années 1980, se prépare à un possible scénario de représailles.

Samedi 28 février, dès les premières frappes israélo-américaines qui ont conduit à la mort du guide suprême Ali Khamenei, le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez a ordonné de renforcer la sécurité autour des représentations diplomatiques israéliennes, américaines et iraniennes ainsi qu'autour des lieux de culte juifs.

Il a aussi demandé la "mise en vigilance" des forces de l'ordre en France pour "détecter toute action susceptible de troubler l'ordre public" sur le territoire. Il a également appelé les préfets à "signaler immédiatement aux services de renseignement toute action d'influence ou de déstabilisation en lien avec ce conflit", notamment si "celle-ci devait revêtir un caractère d'action violente".

>>> EN DIRECT - Guerre en Iran : les frappes se poursuivent au Moyen-Orient, Paris appelle Téhéran à la désescalade

Renforcement du dispositif de sécurité

Après avoir mis en garde contre un risque d'"embrasement à nos frontières", Emmanuel Macron s'est adressé aux Français mardi 3 mars lors d'une allocution télévisée. Il a annoncé le renforcement du dispositif de protection militaire Sentinelle sur le territoire national, avec ses patrouilles de soldats dans les lieux publics, ainsi qu'une "vigilance autour des lieux et des personnes les plus exposées".  

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Le chef de l'État français a également annoncé l'envoi du porte-avions Charles de Gaulle, ses moyens aériens et son escorte de frégates en Méditerranée orientale. Dimanche, lors d'un conseil de défense, Emmanuel Macron avait déjà déclaré que la France allait rehausser sa "posture" militaire au Moyen-Orient pour protéger ses ressortissants et ses bases

En parallèle, des mesures de protection policière des personnalités et des associations opposées au régime iranien présentes en France ont été également décidées. Les services craignent des actions terroristes téléguidées par Téhéran contre des cibles spécifiques.

Des menaces explicites venues de Téhéran

Après la mort d'Ali Khamenei, le régime des mollahs a proclamé une fatwa "à tous les musulmans" et "comme devoir religieux" pour venger le "martyre". Une fatwa est une recommandation religieuse émise par un juriste islamique généralement de haut rang. 

Les autorités iraniennes ont également mis en garde les Européens, par l'intermédiaire d'Esmail Baghaei, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères. "Toute action contre l'Iran serait considérée comme un geste de complicité avec les agresseurs. Ce serait considéré comme un acte de guerre contre l'Iran", a-t-il déclaré depuis Téhéran, mardi 3 mars.

"La menace a été plus ou moins sibylline de la part d'Esmail Baghaei envers le Royaume-Uni, l'Allemagne et la France s'ils se rendaient 'complices des agresseurs' en s'ingérant dans la guerre en cours", analyse David Rigoulet-Roze, chercheur à l'Institut Français d’Analyse Stratégique (IFAS).

À écouter

Allocution d'Emmanuel Macron : le Général Vincent Desportes est l'invité de Jérôme Florin

00:06:40

"Nous ne sommes pas en guerre mais nous sommes impliqués dans cette guerre (...) La France doit s'inquiéter, oui, mais il n'y a pas d'affolement à avoir", analyse le général Vincent Desportes, sur RTL. "Nous avons clairement été désignés, comme tous les alliés des États-Unis, des cibles potentielles du terrorisme iranien." Selon lui, si les lieux de culte peuvent être davantage ciblés, "les attentats peuvent avoir lieu partout".

Recours à des milieux criminels

L'hypothèse que la France soit rattrapée par le conflit est prise d'autant plus au sérieux par les autorités, qu'elle a déjà été frappée par des attaques terroristes iraniennes entre 1985 et 1986. Au total, 12 personnes sont mortes et 247 blessées dans quatorze attentats à la bombe en dix mois, des Galeries Lafayette à la rue de Rennes. À l'époque, Téhéran voulait punir la France pour son aide au régime irakien, sous fond d'affaires Eurodif.


"La question de la menace iranienne n'est pas nouvelle. Elle remonte aux années 1980, même si elle a été moins présente ces vingt dernières années", retrace David Rigoulet-Roze, également chercheur associé à l'Institut de recherches internationales et stratégiques (IRIS). La "capacité" de l'Iran "à porter la menace au-delà de ses frontières est avérée. Les services de ce pays ont été à l'origine d'attentats sur notre sol dans les années 1980", rappelait aussi Nicolas Lerner, alors directeur de la DGSI, devant l'Assemblée nationale, le 2 février 2023, selon des propos rapportés par L'Express.

Contrairement aux années 1980, la menace iranienne peut aujourd'hui prendre des formes moins directes : agents d'influence, cyberattaques, intimidations ciblées. Selon David Rigoulet-Roze, c'est l'unité 840 de la force Al-Qods, la branche extérieure des Gardiens de la Révolution - organisation classée terroriste par l'Union européenne fin janvier - qui est chargée des actions à l'étranger et notamment en Europe. "Elle cible particulièrement les opposants de la diaspora au régime de la République islamique ou les intérêts israéliens et juifs à l'étranger", explique le spécialiste, évoquant une "stratégie de la tension exercée de manière indirecte".

"Des individus en déshérence"

"C'est une stratégie à double détente avec le recours potentiel à des membres de milieux criminels voire à des individus en déshérence, ce qui permet d'éviter de remonter à la source". Le chercheur évoque l'existence potentielle de "réseaux en Europe", révélés avec des tentatives de complots comme en Allemagne, en novembre 2022, visant à incendier une synagogue à Bochum, ou encore la mobilisation de gangs de motards en Suède en 2024. 

Il cite aussi l’attentat plus ancien déjoué de Villepinte le 30 juin 2018 lors d’un meeting de l’opposition iranienne, voire des attaques dans le sud de la France contre des entreprises associées à des intérêts israéliens fin 2023 et début 2024 perpétrés par des intermédiaires issus du milieu de la criminalité organisée.

Dans un rapport de synthèse adressé au Parquet national antiterroriste en mai 2024, évoqué par Mediapart, la DGSI expliquait que le recours à des "proxies" issus du milieu criminel est "caractéristique du terrorisme d’État iranien". L’objectif : frapper des cibles civiles et accroître le sentiment d’insécurité au sein de l’opposition et de la communauté juive.

Agents d'influence

Plusieurs affaires récentes illustrent déjà cette stratégie d’influence et de déstabilisation. Jeudi 26 février, la justice française a condamné Mahdieh Esfandiari à un an de prison ferme assorti d'une interdiction définitive du territoire, pour apologie du terrorisme. L'Iranienne au cœur de la libération de Cécile Kohler et Jacques Paris est soupçonnée d’avoir diffusé entre 2023 et 2024 des publications antisémites ou faisant l'apologie d’actes du Hamas sur plusieurs plateformes.

En 2024, un autre agent d'influence iranien, Bashir Biazar, avait été interpellé à Dijon puis expulsé vers Téhéran. Les autorités le décrivaient comme "un agitateur qui promeut les vues de la République d'Iran et, de manière plus inquiétante, procède au harcèlement des opposants au régime". L'Iranien de 41 ans était considéré comme un agent dormant et un "membre d'al-Qods", unité d'élite du Corps des Gardiens de la révolution. Selon son arrêté d'expulsion, cité par Le Point, il aurait été missionné en France pour agir "contre des opposants iraniens ou des cibles juives ou israéliennes".

Autant d’éléments qui montrent que, si la France n’est pas en guerre, le territoire national n’est pas pour autant à l’abri des répercussions du conflit.

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