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En Serbie, comment la mobilisation des étudiants a transformé la colère contre la corruption en victoire électorale face à Aleksandar Vučić

Après deux ans de mobilisation contre la corruption, un mouvement né dans les universités serbes a battu dans les urnes le pouvoir d'Aleksandar Vučić. Une victoire construite en remobilisant des électeurs désabusés, jusqu'au cœur des villages.

Les habitants de Novi Sad, ville du nord de la Serbie, font la fête dans les rues après que le mouvement étudiant a proclamé la victoire de sa liste de candidats aux élections législatives anticipées, aux premières heures du 26 octobre 2026.

Crédit : NENAD MIHAJLOVIC / AFP

Comment la mobilisation des étudiants serbes a transformé la colère contre la corruption en victoire électorale face à Aleksandar Vučić

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William Galibert & Eléonore Aparicio

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En Serbie, la colère née dans la rue vient de déboucher sur une alternance politique majeure. La "liste étudiante", constituée dans le sillage d'un vaste mouvement de contestation contre le pouvoir, a remporté les élections législatives et va désormais gouverner le pays. Une victoire spectaculaire dans un pays dirigé depuis quatorze ans par Aleksandar Vučić, figure conservatrice proche de Moscou, qui a reconnu sa défaite.

Les images venues de Belgrade ces derniers mois rappelaient celles de grandes mobilisations sociales ailleurs en Europe : foules immenses, barricades, gaz lacrymogènes, affrontements avec la police. Mais ce qui frappe aujourd'hui, c'est l'issue politique de cette mobilisation. En Serbie, les étudiants ne représentent qu'une minorité dans un pays de 7 millions d'habitants.

Le drame de Novi Sad, point de départ de la contestation

Tout commence le 1er novembre 2024, à Novi Sad, deuxième ville de Serbie. L'effondrement de l'auvent en béton de la gare ferroviaire, récemment rénové, provoque la mort de 16 personnes. Le drame devient rapidement une affaire d'État :  le symbole d'un système accusé de corruption, de négligence. L'accident apparaît alors comme le concentré de ce qui mine la Serbie depuis des décennies. Les premières manifestations commencent dans ce climat de défiance.

Quelques semaines plus tard, à Belgrade, des étudiants venus rendre hommage aux victimes sont agressés par des hommes liés au parti au pouvoir. Ils se replient dans leur faculté et décident de la bloquer. Le mouvement fait tache d'huile. D'autres universités suivent, puis la contestation s'étend de semaine en semaine.

De la révolte étudiante au mouvement national

La mobilisation change alors d'échelle. Dans une enquête publiée le 21 octobre, Reuters raconte comment les étudiants ont progressivement transformé cette indignation en mouvement national. L'agence décrit des facultés occupées, des habitants apportant nourriture et couvertures aux manifestants, et des citoyens venant discuter directement avec les jeunes mobilisés.

Un étudiant interrogé par Reuters, Aleksa Simić, explique avoir découvert dans cette mobilisation le sentiment d'appartenir à une communauté et la conviction que sa voix comptait. Peu à peu, la contestation rassemble des centaines de milliers de Serbes. Le mouvement ne reste plus cantonné à la jeunesse étudiante : il agrège des générations différentes et s'appuie sur la société civile.

Le parti des abstentionnistes

Pendant plus d'une décennie, Aleksandar Vučić a bénéficié d'un appareil politique puissant, d'un réseau territorial solide et d'une forte présence médiatique. Face à lui, l'opposition traditionnelle peinait à apparaître comme une alternative suffisamment crédible pour provoquer une alternance. Le problème n'était donc pas seulement de convaincre les électeurs du pouvoir de changer de camp. Il fallait surtout mobiliser ceux qui avaient progressivement cessé de croire à l'utilité des élections.

La catastrophe de Novi Sad a politisé des citoyens qui se tenaient jusque-là à l'écart de la vie publique. Le mouvement étudiant a ainsi déplacé le débat électoral. Il ne s'agissait plus uniquement de choisir entre plusieurs programmes, mais de se prononcer sur la responsabilité des institutions et sur la possibilité de changer le fonctionnement du pays.

Ce déplacement a permis de toucher des citoyens qui ne se reconnaissaient plus dans les oppositions partisanes classiques. Il serait prématuré d'affirmer que les anciens abstentionnistes ont, à eux seuls, donné la victoire aux étudiants. Les données de participation ne permettent pas de connaître automatiquement les choix électoraux de ceux qui jusque là ne votaient pas mais l'ampleur de la mobilisation combinée à la progression de la participation constitue un indice majeur de l'élargissement de l'électorat. 

Le pari du porte-à-porte

La liste électorale qui en sort n'a ni véritable chef ni figure unique. Elle réunit au contraire des profils variés : un cardiologue, des universitaires, un ancien gouverneur de la Banque centrale, mais aussi la légende du basket serbe Dejan Bodiroga. Tous ne partagent pas les mêmes positions, mais ils se retrouvent sur un socle commun : une justice indépendante, la lutte anticorruption, la baisse du prix des livres scolaires et des médicaments, ainsi que l'installation d'un médecin dans chaque village.

Cette coalition a mené une campagne de terrain, en allant frapper aux portes, en cherchant les abstentionnistes, les retraités, les électeurs oubliés. Les bénévoles disposaient de questionnaires, de badges de campagne et d'une application permettant de cartographier les logements visités et les intentions de soutien recueillies.

La méthode était simple : frapper aux portes, demander aux habitants quels étaient les principaux problèmes du pays, écouter leurs réponses et engager la conversation. C'est ainsi que le parti a obtenu 140 des 250 sièges du Parlement.

Une victoire électorale, mais déjà des lignes de fracture

La victoire de la "liste étudiante" ouvre maintenant une autre séquence : celle de l'exercice du pouvoir. Car l'unité forgée contre la corruption ne règle pas tout. Sur l'Europe, sur les relations avec la Russie ou encore sur le Kosovo, les sensibilités qui cohabitent dans cette alliance divergent.

Reste une première réussite politique incontestable : avoir ramené vers les urnes des citoyens qui ne votaient plus et avoir redonné de l'élan à une partie du pays. C'est cette transformation-là qui marque le plus dans cette séquence serbe : un mouvement né d'un drame, élargi par la rue, structuré par la société civile, puis converti en majorité parlementaire.

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