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Euro 2016 : comment les hooligans à Marseille ont profité des défaillances de l'État

INTERVIEWS - Plusieurs experts des supporters de football considèrent que les pouvoirs publics ont une grande part de responsabilité dans les violences qui ont éclaté à Marseille entre des hooligans russes et anglais.

Un supporter anglais face à des policiers à Marseille, le 11 juin 2016
Un supporter anglais face à des policiers à Marseille, le 11 juin 2016 Crédit : LEON NEAL / AFP
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Julien Absalon
Journaliste RTL

"Il n'y a pas de constat d'échec". Après les impressionnantes scènes de violences qui ont eu lieu vendredi 10 et samedi 11 juin à Marseille entre des hooligans russes et anglais, la déclaration d'Antoine Boutonnet, commissaire en chef de la Division nationale de lutte contre le hooliganisme (DLNH), paraît surprenante. Au cours de ces heurts, qui ont eu lieu en marge du match Angleterre-Russie (1-1) de l'Euro 2016, ce sont pourtant pas moins de 35 personnes qui ont dû être hospitalisées, dont un supporter anglais qui se trouvait toujours dans un état "critique" lundi 13 juin au matin. Tandis que de nombreux témoins sur le Vieux-Port ont mis en évidence un manque de présence policière face à des individus entraînés, des experts spécialisés sur la question des hooligans pointent des défaillances dans le dispositif des pouvoirs publics.

Les organisateurs de l'Euro 2016 avaient identifié ce match Angleterre-Russie comme étant à haut risque (niveau 3 sur 4). La tournure des événements laisse pourtant supposer que le dispositif de sécurité n'étaient pas suffisamment adapté à faire face aux hooligans, notamment les 150 Russes qui sont vraisemblablement à l'origine de toute cette brutalité. "Ils étaient venus pour casser des supporters anglais. On a eu affaire à plusieurs commandos, très mobiles, déjà venus reconnaître les lieux. Ils avaient étudié le plan de la ville et étaient là depuis la veille", raconte Sébastien Louis, historien et spécialiste des supporteurs radicaux en Europe, au micro de RTL. "Ce sont des professionnels de la violence. Pour eux, le hooliganisme est un sport collectif de combat", ajoute Nicolas Hourcade, sociologue également spécialiste des questions de supportérisme, contacté par RTL.fr.

La violence des hooligans russes sous-estimée

Pourtant, alors qu'ils étaient parfaitement identifiables et que leur arrivée en France avait été annoncée sur des forums Internet, les hooligans russes ont bénéficié d'une totale liberté de mouvement au cœur de la cité phocéenne. "N'importe qui pouvait les reconnaître à travers leur t-shirt, leur musculature. (...) Ils ont des profils d'athlète de haut niveau, de free-fighter. Certains avaient même provoqué en défiant les supporters anglais", poursuit Sébastien Louis qui était présent à Marseille. Il assure au passage que les Russes "n'étaient pas du tout sous l'emprise de l'alcool", contrairement à ce qu'affirment les autorités.

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Comment expliquer alors que les forces de l'ordre ne soient pas intervenues pour isoler les deux camps ? Si Sébastien Louis estime que "le potentiel" des Russes a été "sous-estimé", il semble que les pouvoirs publics aient surtout mis l'accent sur l'encadrement des Anglais, qui étaient autrefois les références en matière de violences autour du football. "On s'était focalisé sur l'Angleterre", reconnaît Sylvain Robert, le maire de Lens, ville qui accueille Angleterre-Pays de Galles le 16 juin. Pourtant, il est désormais de notoriété publique dans le monde du ballon rond que le profil-type du hooligan a changé ces dernières années. "Tout le monde sait que les supporters les plus violents à l'heure actuelle en Europe ne sont plus à l'Ouest mais sont à l'Est", explique Sébastien Louis.

Les pouvoirs publics ferment les yeux

Malgré tout, les autorités publiques semblent être dans le déni face à ces violences. Laurent Nuñez, préfet de police des Bouches-du-Rhône, déclare ainsi dans La Provence qu'il n'y avait "aucun hooligan britannique" à Marseille et assure même que "les hooligans russes non plus ne sont pas entrés en France". Des propos qui tranchent sérieusement avec la réalité décrite par les témoins sur place. Au ministère de l'Intérieur, on préfère relativiser et défendre par communiqué "l'action courageuse et déterminée des forces de l'ordre qui a permis de contenir les troubles et de séparer les groupes antagonistes". Des vidéos circulant sur Internet font pourtant état de débordements ayant eu lieu pendant de longues minutes, parfois un quart d'heure, sans la moindre intervention policière. Mais à l'instar du chef de la lutte anti-hooliganisme, le porte-parole de la place Beauvau estime que "s'il y a un échec, c'est celui du football".

L'échec ne serait-il pourtant pas dans la mauvaise approche de ce match à haut risque ? Plusieurs mois avant le coup d'envoi de l'Euro, le chef de la DLNH faisait preuve d'une confiance absolue, en assurant que les "supporters qui suivent la Coupe du monde ou l'Euro" n'ont "rien à avoir" avec les violents fans qui gangrènent des clubs comme le PSG ou l'OM. "On a affaire à des populations qui sont totalement différentes, avec des réactions différentes et donc un management un peu différent. Là-dessus, on n'est pas très inquiet", disait-il en novembre dernier à Foot365.

Une politique répressive en décalage avec l'Euro

Avec ce discours, Antoine Boutonnet souhaitait donner du crédit à sa politique prohibitive visant à multiplier les interdictions de déplacements de supporters de clubs jouant à l'extérieur. Lors de la saison 2015-2016, pas moins de 218 arrêtés préfectoraux ont été publiés avec des mesures de ce type, aussi bien en Ligue 1 pour des derbys chauds comme OL-Saint-Étienne que dans des matches amateurs avec des clubs comme Grenoble. "Cette année, on a dépassé tous les records", confirme Pierre Revillon, président de l'Association nationale des supporters (ANS), auprès de RTL.fr.

Les policiers ne sont pas entraînés à gérer ces flux de supporters

Nicolas Hourcade
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Si cette politique a effectivement permis une "baisse significative des incidents", selon Nicolas Hourcade, elle n'a en revanche pas aidé les forces de l'ordre à se préparer à l'accueil des hooligans étrangers les plus violents. "Il y a un décalage entre cette politique et celle de l'Euro 2016. Les policiers ne sont pas entraînés à gérer ces flux de supporters", analyse le professeur agrégé à l'école centrale de Lyon. Ce problème, les supporters français l’annoncent depuis fort longtemps. "On a choisi la facilité", déplore Pierre Revillon qui n'a "pas souvenir" d'avoir vu ces dernières années de tels mouvements de foule comme il y en eu au Vélodrome, en fin de match. "Ce qui est malheureux, c'est qu'on s'attendait à ce type de choses. Mais les dirigeants n'ont aucune autocritique", regrette-t-il.

Selon un conseiller de la police britannique, ce défaut de préparation s'est observé dans les méthodes "écrasantes" employées par la police pour mettre un terme aux agissements des hooligans. "Mon conseil à la police française (...) est d'interagir positivement avec les supporters. La première interaction ne doit pas se faire au gaz lacrymogène ou en levant le bâton", explique Geoff Pearson dans The Guardian.

Au vu des nombreuses équipes de l'Europe de l'est qui composent cet Euro, "il est sûr que d'autres débordements de ce type vont arriver", prévient Sébastien Louis en alertant sur les matches de la Hongrie et de la Pologne "qui drainent un potentiel de hooligans incroyable". Officiellement, trois autres rencontres de la phase de poules sont classés à un risque de 3 sur 4 : Allemagne-Pologne (le 16/06 au Stade de France), Angleterre-Pays de Galles (le 16/06 à Lens) et Ukraine-Pologne (le 21/06 à Marseille). Mais attention également à la venue de violents fans issus de pays non qualifiés pour l'Euro. Selon le site Footballski, spécialisé dans le football de l'Est, des hooligans serbes pourraient bien venir en découdre en France.

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2016-06-13 17:53:19
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