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Comment #SciencesPorcs met la lumière sur les violences sexuelles à Sciences Po

Depuis quelques jours, les témoignages de victimes de violences sexuelles et sexistes dans les Instituts d'Études Politiques (IEP), communément appelés Sciences Po, se multiplient. Des récits d'autant plus importants qu'ils prennent place dans des établissements censés former les élites.

Illustration de Sciences Po Paris
Illustration de Sciences Po Paris
Crédit : BERTRAND GUAY / AFP
Marie Zafimehy

"J'ai l'impression de ne plus être seule". Mélanie* a saisi l'opportunité de la vague de témoignages au sujet des violences sexuelles et sexistes dans les Instituts d'Études Politiques (IEP) pour se confier à RTL.fr. "Je me dis que parler peut peut-être aider d'autres filles dans mon cas", poursuit-elle.

En juin 2019, la jeune femme qui a quitté Sciences Po Paris juste avant son master a déposé plainte pour agressions sexuelles contre un autre étudiant de sa promotion. "Tout a commencé par des réflexions", raconte-t-elle à RTL.fr. "Puis il y a eu des gestes déplacés, des caresses sur les cuisses, il ne se gênait plus pour me toucher les seins." Jusqu'au jour où, lors d'une soirée, l'étudiant lui a déboutonné sa chemise en public. "Je me suis retrouvée en soutien-gorge devant tout le monde."

À l'époque des faits, en 2014, Mélanie n'a prévenu personne. "Je croyais que c’était normal, confie-t-elle. Je croyais que j’étais trop prude, que je ne vivais pas assez ma vie d’étudiante." Le déclic intervient alors qu'elle est hospitalisée pour des troubles du comportements alimentaires. "Un jour, une infirmière m'a proposé d'aller acheter de la lingerie, je lui ai dit que j'étais complexée par ma poitrine, elle m'a demandé pourquoi... et tout ce que j'avais mis de côté est ressorti".

Il y avait une dynamique de groupe ultra misogyne

Clara, ex-étudiante à Sciences Po Paris

Aujourd'hui, Mélanie est toujours hospitalisée. Dans ses démarches, elle a reçu le soutien de plusieurs anciennes camarades. C'est le cas de Clara* qui, bien qu'elle ne se soit pas jointe à sa plainte, confie avoir été victime de comportements similaires de la part de la même personne et d'autres étudiants du même groupe d'amis. Selon elle, cette attitude s'inscrit dans le cadre d'un véritable "boys' club". "Il y avait une dynamique de groupe ultra misogyne et ultra-homophobe, problématique", décrit-elle. "Je les ai déjà vus hurler sur des filles la nuit bourrés, ils s'autorisent un peu tout."

C'est précisément ces comportements de harcèlement et d'agressions sexuelles que le hashtag #SciencesPorcs vise à dénoncer. Lancé par deux anciennes étudiantes de Sciences Po Toulouse, la militante féministe Anna Toumazoff et son amie Juliette, il rassemble aujourd'hui plusieurs centaines de témoignages. Après la musique, le cinéma ou encore la cuisine, Sciences Po a son #MeToo

Enquêtes ouvertes

À Sciences Po Bordeaux, l'élan remonte au 23 janvier, lorsqu'une étudiante a décidé de raconter les violences sexuelles dont elle a été victime au sein de l'IEP dans un groupe Facebook, rapporte 20 Minutes. "On n’a pas été du tout étonnées du contenu des témoignages, réagit Amélie, de l’association étudiante Sexprimons nous auprès du quotidien. Ce qui nous a surpris, c’est le fait que beaucoup aient témoigné à visage découvert."

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Bordeaux, Paris, Toulouse... "On parle de choses qui sont extrêmement graves et qui ne se cantonnent pas à un seul IEP mais à absolument tous les IEP", a récemment expliqué Anna Toumazoff dans une interview à France Info.

"Ce sont des faits qui se produisent lors de soirées d'intégration, lors de fêtes entre étudiants et également lors du week-end rituel annuel de réunion entre les IEP, le Crit. Ce sont souvent des élèves plus âgés sur des élèves plus jeunes." À la suite de son témoignage, son amie Juliette, victime d'un viol alors qu'elle était élève de première année, a porté plainte. Le procureur de Toulouse a indiqué qu'une enquête préliminaire avait été ouverte.

Nous allons aider les IEP à accompagner les victimes pour qu'elles aillent porter plainte

Frédérique Vidal, ministre de l'Enseignement supérieur

À Grenoble, deux enquêtes pour agressions sexuelles ont également été ouvertes, et à Strasbourg un signalement a été fait à la justice. À Paris, une enquête est en cours après la plainte déposée par Mélanie. "Je suis soulagée, conclut-elle. Mais j'ai aussi la trouille qu'il y ait une audience." 

Face à la déferlante des témoignages, Élisabeth Moreno, ministre chargée de l'Égalité femmes-hommes, et Frédérique Vidal, ministre de l'Enseignement supérieur, ont convoqué mercredi 10 février les directeurs de tous les IEP. "Nous allons aider les IEP à accompagner les victimes pour qu'elles aillent porter plainte", a déclaré Frédérique Vidal à l'issue de la réunion. Les objectifs des deux ministres sont notamment de mieux accompagner les étudiants dans leurs démarches et de former les personnels à l'accueil de la parole.

L'écho de l'affaire Duhamel

La veille de ce rendez-vous, Frédéric Mion, président de Sciences Po Paris avait annoncé sa démission de la direction de l'IEP à la suite de son implication dans l'affaire Duhamel. Selon les informations du Monde, c'est un rapport mené par les équipes du ministère de l'Enseignement et de la Recherche qui l'a poussé à prendre cette décision.

"C’était la moindre des choses, il a manqué de discernement, de jugement, il ne s'est pas montré du côté des victimes", réagit Émilie* auprès de RTL.fr. Comme le rapportait Mediapart, en 2019, elle avait signalé le comportement "inapproprié" du politiste Thomas Guénolé, alors enseignant sur le campus de Sciences Po Paris situé à Reims. Depuis, ce dernier a été exclu de la France insoumise, parti sous l'étiquette duquel il avait candidaté aux élections européennes et il n'enseigne plus à Sciences Po. Pour autant, cela ne suffit pas selon Émilie. "Il n'est passé par aucune commission disciplinaire, et il enseigne toujours", alerte-t-elle.

Thomas Guénolé a toujours nié les faits qui lui étaient reprochés plaidant auprès de Mediapart "une distance respectueuse" avec Émilie. En 2020, il a perdu son procès pour diffamation non publique contre une élue de la France insoumise, Danielle Simonnet. Celle-ci avait soutenu Émilie dans ses démarches.

C'est terrible de décider de raconter son récit une deuxième fois

Émilie

Aujourd'hui, Émilie assure qu'elle va mieux et se réjouit que les oreilles soient plus attentives aux récits de violences sexuelles et sexistes à Sciences Po. "On rend quelque chose d'intime hyper visible, on s’expose, c’est terrible de décider de raconter son récit une deuxième fois", explique-t-elle. "Le problème c'est qu'on ne se bat pas à armes égales, ces récits encouragent la sororité mais il faut plus que des témoignages pour combattre la masculinité toxique."


Dans un communiqué publié mercredi, Sciences Po Paris a tenu à apporter son soutien aux victimes. L'administration y rappelle aussi l'existence de la cellule de veille et d'écoute contre les violences sexistes et sexuelles mise en place en 2015. Un dispositif insuffisant selon Thomas Le Corre, président de l'Unef Sciences Po invité de RTL jeudi 11 février. "1 : elle n'a pas de budget,  2 : elle n'existe que dans un des sept campus, et 3 : pour le moment, elle n'a jamais donné lieu à une commission disciplinaire pour un agresseur, donc autant vous dire que pour le moment, c'est vraiment pas suffisant", a déploré l'élu étudiant.

Quand on l'interroge au sujet de cette cellule, Clara, qui a témoigné en soutien à Mélanie, paraît surprise. "Je ne vois pas comment ils pourraient faire quoique ce soit en réalité, explique-t-elle. Je n'ai jamais pensé une seconde qu’ils pouvaient m’aider." Une position qui reflète un ressenti plus général chez les étudiants. Selon une enquête de l'Observatoire des violences sexuelles et sexistes à l'université, 22% d'entre eux estiment que signaler ces faits à l'administration "ne sert à rien" et 9% qu'ils ne sont "pas pris au sérieux".

*Les prénoms ont été modifiés

Droit de réponse :

Vous écrivez : « En 2020, il [Thomas Guénolé] a perdu son procès pour diffamation non publique contre une élue de la France insoumise, Danielle Simonnet ».

Mme Simonnet a recueilli une dénonciation exprimée par une de mes anciennes étudiantes. Sur cette base, elle a rédigé un rapport interne à La France insoumise, affirmant que j’aurais commis des faits qui « peuvent être caractérisés (…) d’harcèlement sexuel ». J’ai donc porté plainte pour diffamation non publique. Lors de son procès, Mme Simonnet a présenté son offre de preuves : le tribunal l’a rejetée et a constaté que j’avais effectivement été victime, je cite, de « diffamation non publique ». 

Vous écrivez qu’une étudiante aurait « signalé le comportement "inapproprié" du politiste Thomas Guénolé, alors enseignant sur le campus de Sciences Po Paris situé à Reims ».

J’ai toujours eu un comportement respectueux. Je suis innocent de tout délit. Je n’ai fait l’objet d’aucune plainte ni enquête, ni de police ni de justice. De plus, dans le cadre de ma plainte contre Mme Simonnet pour diffamation, le jugement du tribunal a constaté que le seul fait que j’ai reconnu (« une simple parole sur la couleur d’une robe ») ne constitue pas du harcèlement sexuel. Plus largement, le tribunal a constaté que les accusations exprimées par l’étudiante « ne sont étayées par aucun élément matériel ». En outre, dans ce même jugement, le tribunal a constaté que j’ai répétitivement prouvé que les affirmations de l’étudiante étaient fausses. 

Thomas Guénolé.

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