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Jeff Bezos, patron brillant aux méthodes controversées

PORTRAIT - L'enquête du "New York Times" sur les conditions de travail des salariés d'Amazon met en lumière la personnalité atypique d'un homme aux méthodes sans détours.

Jeff Bezos, PDG d'Amazon
Jeff Bezos, PDG d'Amazon Crédit : AFP
Benjamin Hue
Benjamin Hue
Journaliste RTL

Premier actionnaire d'Amazon, qu'il a créé il y a plus de vingt ans, Jeff Bezos a fait de sa petite librairie en ligne une entreprise tentaculaire en forme d'inventaire à la Prévert où se vendent aussi bien des produits culturels que de l'électroménager ou des objets technologiques. Homme de l'année du Time en 1999, le voilà désormais solidement installé à la tête du premier empire mondial du commerce en ligne. De ses débuts dans le garage de ses parents aux premières places du classement Forbes, son parcours déroule le fil d'une success story à l'américaine.

Dimanche 16 août, un article du New York Times est venu troubler le miracle économique et logistique de Jeff Bezos. Au fil d'une longue enquête, plusieurs salariés d'Amazon décrivent un univers impitoyable, où la délation entre collègues est institutionnalisée, où les moins performants sont laissés sur le carreau et où règne une logique de darwinisme poussée jusqu'à la marginalisation des employés les plus mal notés et souffrants de maladies. Piqué au vif, Jeff Bezos est sorti de sa réserve ce week-end pour exprimer sa colère et rassurer ses salariés dans une note interne

Depuis la parution de l'article, le débat fait rage entre ceux qui pointent les limites de l'enquête du New York Times, les personnalités qui semblent approuver les pratiques qu'elle décrit et ceux qui s'en indignent. Il met surtout en lumière la personnalité atypique d'un homme aux méthodes sans ambages, souvent comparé à Steve Jobs pour sa réussite entrepreneuriale, que le milliardaire Warren Buffett a un jour qualifié de "personne la plus capable des États-Unis".

Un "perturbateur en chef" près de ses sous

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Dans un portrait que lui consacrait le magazine Fortune en 2012, Jeff Bezos était tout simplement baptisé "le perturbateur en chef". Connu pour ses éclats de rire et son caractère affable en public, il serait capable d'humilier ses équipes en interne et ferait preuve d'une cruauté rare à l'égard des salariés qui rechignent à la tâche. Dans Amazon, la boutique à tout vendre, Brad Stone, journaliste à Bloomberg, rapporte quelques bons mots que les salariés auraient eu coutume de voir fleurir dans les couloirs de l'entreprise. 

"Êtes-vous paresseux ou juste incompétents ?" Mais aussi : "Aurais-je oublié de prendre mes médicaments anti-stupidité aujourd'hui ?" Ou encore : "Si j'entends à nouveau cette idée, je me suicide". Cela dit, cette mauvaise humeur serait passagère et souvent expédiée d'une sentence telle que suit : "Attendez cinq minutes, mes humeurs passent aussi vite qu'une bourrasque tropicale".

Membre du cercle des quinze personnes les plus riches de la planète, Jeff Bezos est réputé pour avoir érigé son sens des économies en principe, au point d'être parfois qualifié de "patron radin""Nous ne devons pas gaspiller l'argent dans les domaines qui n'intéressent pas nos clients", écrivait-il il y a quelques années. Dans les locaux d'Amazon, les salles de réunion ont longtemps abrité des anciennes portes en bois en guise de tables de réunion. La pingrerie de Bezos s'exprime aussi au quotidien. Les cadres d'Amazon voyagent en classe éco. Les repas et le parking sont à la charge des salariés, à l'instar des pratiques de nombreuses sociétés technologiques américaines.

Des méthodes managériales agressives

Si l'enquête du New York Times est remarquable par le fait qu'elle décrit des pressions exercées sur des employés de bureau, ce n'est pas la première fois que la multinationale américaine se retrouve dans l’œil du cyclone pour le traitement qu'elle réserve à ses salariés. Son modèle économique dynamique fondé sur l'innovation et son regard ultralibéral sur les rapports sociaux ont été dénoncés dans de nombreux articles. En Allemagne, des mouvements sociaux ont mis en lumière certaines méthodes discutables. En France, des accidents de travail auraient été dissimulés dans des entrepôts de l'entreprise. 

Encensées ou décriées, les techniques managériales de Jeff Bezos ne laissent pas indifférent. Dans un portrait publié en 2004, le magazine américain Fast Company racontait comment le PDG concevait le travail en équipe selon "la règle des deux pizzas". Si une équipe ne peut pas être rassasiée avec deux pizzas, c'est qu'elle comporte trop de membres. Ce qui limite la jauge à cinq à sept personnes, en fonction de leur appétit. Pour lui, l'indépendance d'esprit prévaut largement sur l'esprit de groupe. "Bezos veut les cerveaux les plus brillants. Ils recrutent beaucoup sur le QI. C'est d'ailleurs l'une des faiblesses de la boîte. Ils recrutent parfois de très mauvais managers au QI impressionnant", confiait ainsi un recruteur à Challenges. 

À la tête de l'un des principaux concurrents du "New York Times"

Au regard de cette réputation d'entrepreneur dynamique aux méthodes agressives, les journalistes du Washington Post ne voyaient pas forcément d'un très bon œil son arrivée à la tête du septième quotidien des États-Unis. En août 2013, Jeff Bezos s'est offert l'un des journaux les plus célèbres de la planète en échange de 250 millions de dollars, une bouchée de pain. Symbole du journalisme d'investigation depuis que le scandale du Watergate a été révélé dans ses colonnes, le Washington Post n'avait jamais quitté le giron de la famille Graham en 80 ans d'existence. 

Après s'être évertué à rassurer ses équipes - "Internet transforme chaque élément du métier de l'information. Nous allons devoir inventer, ce qui veut dire que nous allons expérimenter", a-t-il déclaré à son arrivée -, le nouveau patron de presse a depuis entrepris un virage technologique et multiplié les scoops et les embauches en vue de faire progresser le titre. 

D'aucuns ont bien pointé le risque de conflit d'intérêt lorsque Amazon a décroché le contrat à 600 millions de dollars du cloud géant de la CIA, alors même que le Washington Post révélait dans le même temps l'existence du système de surveillance électronique du renseignement américain aux côtés du Guardian dans l'affaire Snowden. Lundi, d'autres faisaient à l'inverse observer que l'enquête à charge du New York Times émanait, de fait, de l'un des principaux concurrents du Washington Post.

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2015-08-19 08:30:00
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