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Pourquoi "Harry Potter et l'enfant maudit" est une (non) suite incohérente

DÉCRYPTAGE - Le script de la pièce de théâtre présenté (à tort) comme le 8e volet des aventures du sorcier offre une expérience de lecture douce-amère.

Hermione Granger, Ron Weasley et Harry Potter à Poudlard
Hermione Granger, Ron Weasley et Harry Potter à Poudlard
AymericParthonnaud1
Aymeric Parthonnaud
Journaliste

Harry Potter est de retour. Très exactement là où on l'avait laissé à la fin du septième tome de ses aventures littéraires. Reprenons. Harry a vaincu Voldemort, s'est marié à la petite sœur de son meilleur ami, Ginny Weasley et a trois enfants. Son fils Albus-Severus s'apprête à rejoindre à son tour l'école de sorcellerie Poudlard, mais il est pris d'angoisse sur le quai 9 3/4 de la gare King's Cross de Londres : sera-t-il choisi dans la maison Gryffondor comme ses parents et son frère aîné ? S'inscrira-t-il dans l'héritage familial plein de bravoure de sa famille ou intégrera-t-il la maison Serpentard qu'il redoute ?

Voilà pour l'accroche de cette nouvelle aventure. Cependant, si l'histoire est une continuation il serait très difficile de qualifier de "suite" Harry Potter et l'enfant maudit. Intrigue, style, auteur, psychologie des personnages, thématiques abordées... Nous avons lu ce qui s'annonce comme un indéniable succès en librairie mais qui ne manquera pas de décevoir les fans. Attention, spoilers.

Nostalgie envoûtante et miracle théâtral

Il y a du bon et du plaisir à la simple lecture de ce qui est - et il ne faut pas l'oublier - le script d'une pièce de théâtre. Devant certaines critiques de lecteurs, J. K. Rowling, la créatrice de Harry Potter, avait rappelé qu'il ne s'agissait "pas d'un roman". Ajoutons qu'il ne s'agit pas d'un script rédigé par l'auteure écossaise non plus. La pièce a été composée par Jack Thorne selon une histoire de ce dernier, John Tifffany et J.K. Rowling. Et à la lecture cela se sent. L'univers est là mais le ton est clairement différent et la psyché des personnages altérée. Le style est tout en dialogue et didascalies naturellement. Le rythme est là, vif, presque trop lorsque l'on voit la taille de certaines scènes. On a l’impression de lire le script d'une série télé plutôt qu'une pièce de théâtre. Manque aussi les décors, la force de interprétation et de la mise en scène ; des atouts qui font de la représentation une oeuvre supérieure au seul script.

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Le cast de la pièce de théâtre "Harry Potter and the Cursed Child" Crédit : Sipa

Le script se dévore. La magie de l'univers continue d'exercer un attrait incontestable sur l'esprit des lecteurs. On veut en savoir plus, retrouver les personnages et savoir ce qu'ils sont devenus. Mais contrairement aux romans il n'y a pas de nouveautés ou de créations, tout repose sur le seul charme de la nostalgie. Retrouver Poudlard, ses professeurs, Harry, Ron et Hermione réchauffe le cœur des fans qui ne cesse de se faner depuis Harry Potter et les reliques de la mort. Mais si les livres offraient le plaisir de ces retrouvailles à chaque année scolaire ils n'oubliaient pas d'apporter une intrigue originale et une tonne de nouveautés. Ici, la pièce tourne en rond... volontairement.

Une intrigue temporelle malheureuse

De toutes les intrigues dans le monde de la fantasy et de la science-fiction, il y en a une qui est éculée et dangereuse à mettre en place : le voyage temporel. Harry Potter et l'enfant maudit se vautre malheureusement dans cette facilité. Le fils de Harry et héros de la pièce, Albus-Severus devient ami avec Scorpius, le fils du meilleur ennemi de son père Drago Malfoy. Ils sont intégrés à la maison Serpentard. Un conflit père-fils dans la famille Potter apparaît. Albus-Severus se plonge alors dans une aventure avec son meilleur ami pour tenter de prouver à sa famille (et à lui-même) qu'il est digne de la gloire familial qui lui pèse. Cette quête ? Revenir dans le passé pour sauver Cédric Diggory, l'un des camarades du jeune Harry, tué par Lord Voldemort à sa résurrection lors du quatrième roman, Harry Potter et la Coupe de Feu.

Au cœur de cette histoire : un Retourneur de temps. Un objet magique conçu par J. K. Rowling dans le troisième roman afin d'aider Hermione à suivre ses cours (la jeune sorcière avait choisi de suivre toutes les options de l'école même si les cours étaient en même temps). Après avoir usé de cet objet pour conclure l'intrigue de Harry Potter et du prisonnier d'Azkaban, J.K. Rowling elle-même s'était rendue compte du danger de sa création pour son oeuvre. L'existence des Retourneurs de temps pourraient créer incohérences dans sa narration et faire noyer les lecteurs dans des conjectures spacio-temporelles insondables. Une seule solution pour elle : les détruire tous, ce qu'elle a provoqué deux livres plus tard lors de la bataille au Département des Mystères. Pourquoi donc revenir sur cette décision particulièrement sage ?

L'enfant maudit exploite donc ces aléas temporels. Un premier voyage d'Al et Scorpius provoque une improbable catastrophe. Ils humilient Cédric Diggory afin qu'il n'accède pas à la finale du Tournoi où il est tué. De ce simple fait, Cédric nourrit une rancœur et devient un Mangemort. Une décision parfaitement incompréhensible pour un personnage aussi loyal et droit que Cédric Diggory. De cette modification du temps naît un "nouveau présent" où Albus-Severus n'existe pas et où Voldemort règne en maître. Le reste de la pièce cherchera à rectifier cette erreur et remettre un peu d'ordre dans le cours du temps.

Des personnages méconnaissables

L'exemple de Cédric Diggory n'est pas la seule inadéquation en terme de personnage. Les décisions, réactions et émotions des personnages connus sont souvent très surprenantes. Cédric Diggory qui devient un Mangemort ? Improbable. Minerva McGonagall, nouvelle directrice de Poudlard, réduite au silence par un Harry Potter en colère et reléguée au rôle de simple fonctionnaire ? Fou. Ginny, l'épouse de Harry, manque elle aussi de force alors qu'il s'agissait d'une des jeunes femmes les plus fortes et déterminées de sa génération. Hermione Granger, devenue ministre de la Magie a perdu son sarcasme et parait assez distante avec son mari Ron. Ce dernier est l'un des rares exemples de fidélité à l'esprit du livre avec Mimi Geignarde.

Harry est probablement le héros dont on comprend le moins l'évolution. Il livrait à la fin du septième roman des mots plein de bonté et de sagesse à son fils Albus. Comment alors peut-il dire à son fils de 11 ans : "Ce qui me fait le plus peur c'est d'être ton père. J'avance sans filet. La plus part des gens ont un père pour référence. Je n'ai pas ça ou si peu" ? Ou encore lors d'une dispute épique : "Il y a des fois où j'aimerais ne pas être ton père !" ? Rien n'explique dans sa vie et sa carrière de telles réactions. Résultat : le lecteur qui a grandit avec Harry et suivi son développement sur des milliers de pages et pendant une décennie retrouve un étranger.

Dans la catégorie des incompréhensions vient le personnage de Delphi, progéniture de Voldemort et de Bellatrix Lestrange (oui, oui). Si Bellatrix souhaite clairement avoir l'affection du mage noir, il paraît impensable que Voldemort aime Bellatrix ou souhaite une descendance. Ces considérations sont fondamentalement éloignées de ses principes. Seul compte son immortalité. Le personnage de Delphi qui aurait pu être beaucoup plus profond se transforme aussi en cliché de manichéisme digne des plus mauvaises fanfictions.

L'ambition d'une fanfiction

Au final, ce script a tout de la fanfiction. Une suite non-officielle rédigée par les fans pour les fans et dont les internautes se délectent. Outre le voyage dans le temps qui est vu et revu, Harry Potter et l'enfant maudit, passe à côté de nombreuses bonnes idées, lancées mais tuées dans l’œuf. Les dialogues avec le professeur Rogue et le professeur Dumbledore manque de profondeur. La scène (jouée) est sans doute là pour créer des instants-émotion mais les ficelles du pathos sont bien trop grosses pour être honnêtes. 

Des personnages comme Astoria Malfoy, la femme de Drago et mère de Scorpius, aurait pu être l'une des clefs de l'intrigue puisqu'elle a fait semble-t-il un travail remarquable d’éducation de son fils et de son mari. Le duo entre Albus-Severus et son meilleur ami Scorpius est aussi une vraie force de la pièce. La construction de la relation et sa force sont l'un des atouts du script. Les lecteurs ont d'ailleurs souvent regretté que J.K. Rowling et Jack Thorne ne poussent pas jusqu'au bout leur logique en faisant de leur amitié une histoire d'amour (la discussion finale sur le sujet "des filles" ne semble avoir qu'un intérêt : rassurer artificiellement le lectorat sur l'hétérosexualité des personnages). J.K. Rowling n'avait pas évoqué l'homosexualité d'Albus Dumbledore dans les romans avant de ravir l'immense majorité de ses fans en la révélant lors d'une interview. Cela aurait pu permettre à la saga d'investir un nouveau pan de son combat pour la diversité et la force de l'amour, deux thématiques clefs de l'oeuvre de Rowling.

La nouvelle trilogie cinématographique Les Animaux fantastiques, écrite par J.K. Rowling sera peut-être plus inventive et ne souffrira pas de ré-exploiter les même personnages. On l'espère. Harry Potter et l'enfant maudit (éd. Gallimard Jeunesse, sortie en France le 14 octobre en version traduite) sera lu par les fans et ils sont suffisamment nombreux pour assurer à ce script un succès commercial conséquent. Un livre qui sera lu, mais ne sera probablement jamais relu.

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2016-10-14 07:30:00
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