6 min de lecture Roumanie

Nadia Comaneci : une gymnaste surdouée privée du droit de sourire

PODCAST - Nadia Comaneci n'a jamais été la Fée Clochette de la gymnastique. Elle avait beau voler dans les airs, elle vivait dans une cage. Son enfance lui fut confisquée, sa gloire mise sous cloche. On lui apprit le silence, le secret et à ne plus jamais sourire même quand on est heureuse.

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Nadia Comaneci : "Je voulais être parfaite" Crédit Image : AFP | Crédit Média : RTL | Durée : | Date : La page de l'émission
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Jean-Alphonse Richard et Marie Bossard

Nadia Elena Comaneci est née le 12 novembre 1961 à Onesti, en Roumanie. Une petite ville des Carpates, en Transylvanie, le berceau du comte de Dracula. Sa mère, Stefania, femme au foyer, a choisi le prénom de sa fille après avoir vu un film russe dont l'héroïne, Nadia, triomphe de l'adversité et réussit sa vie. Car Nadia en russe signifie "Espoir". 

Le père de la future championne, Gheorghe, est ouvrier mécanicien. De l'année 1967, Nadia retient la naissance de son frère Adrian et garde en mémoire l'apparition sur un écran de télévision du nouveau premier secrétaire du parti Communiste roumain, Nicolae Ceaucescu. Sans savoir que cet homme allait tenir dans une poignée d'années les rênes de son destin.

Nadia Comaneci est une petite fille timide, polie qui chuchote plus qu'elle ne parle. Tellement remuante et élastique que sa mère l'inscrit dès l'âge de six ans à un cours de gymnastique qui s'appelle La Flamme. Un an plus tard, alors qu'elle est sur les bancs de l'école des filles, un homme athlétique, un grand moustachu aux yeux très bleus, fait irruption dans la salle de classe et demande qui sait faire la roue. Deux élèves, lèvent la main : la petite Viorica Dumitru, qui fera une carrière de ballerine classique, et sa meilleure copine, Nadia Comaneci

La roue du destin

L'homme qui à lancé cet appel s'appelle Bela Karolyi, un gymnaste d'origine hongroise. Avec son épouse, Marta, il s'est vu confier par la municipalité d'Onesti la direction de l'école de gymnastique. En levant la main, Nadia Comaneci a changé sans le savoir le cours de son existence. Dans sept ans à peine, elle sera, et pour toujours, la gymnaste la plus célèbre de tous les temps.

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Nadia Comaneci a fait jusque là de la gymnastique pour s'amuser. Avec ses entraîneurs, Bela et Marta Karolyi, elle découvre un tout autre univers. L'effort des gestes cent fois répétés, la compétition, le devoir d'être meilleure que les autres. Nadia est une élève obéissante, qui ne perd pas une parole, pas un geste, pas une remarque de ses professeurs. En fait, elle se sent bien dans cette espèce de caserne où les ordres sont étouffés et les mains frottées dans le talc

Un temple de la discipline fait de tapis, de poutres et de barres parallèles. "J'ai tout de suite su que ma place était ici, je n'avais peur de rien, je faisais tout à fond", se souviendra la gymnaste. Les Karolyi ont vite remarqué que cette petite fille brune qui portant des couettes ne ressemble en fait à aucune de leurs autres pensionnaires. Bien plus volontaire, bien plus endurante, bien plus attentive. Capable de reproduire chaque figure demandée. Quand on lui demande de faire dix pompes, elle en fait vingt. "J'avais une championne. J'avais en Nadia Comaneci une fille qui allait devenir une grande star", témoignera Bela Karolyi.

Une première compétition à l'âge de 9 ans

Commence pour Nadia Comaneci, à peine neuf ans, une vie à huis clos. Ne compte plus que la gymnastique et les deux entrainements quotidiens. Six heures au total, pour modeler ce corps qui n'a pas atteint sa taille adulte. Les Karolyi emmènent leurs élèves au ski. Elles grimpent les pentes avec leurs chaussures pour muscler leurs jambes. Nadia ne voit plus ses anciennes copines de l'école primaire, ne côtoie plus que les filles de la gym, passe déjà plus de temps avec ses entraîneurs qu'avec ses parents et son petit frère

Elle prend goût à cette existence qui la met au défi. Etre plus forte que les autres. "Je voulais me surpasser, être meilleure que tout le monde. Je voulais être parfaite", confiera la championne. Première compétition à neuf ans. Le championnat de Roumanie. Le bus jusqu'à Bucarest. Elle est sûre de la victoire mais elle se trompe. Alors qu'elle pensait facilement triompher, elle finit seulement treizième. Nadia Comaneci se souviendra d'avoir ressenti la honte et l'humiliation. Et s'être jurée de ne plus jamais connaître ce sentiment amer de désespoir. L'année suivante, à dix ans, elle sera la plus jeune championne de Roumanie. Elle recevra un bouquet de fleurs, une médaille et du chocolat.
En ce mois de juillet 1976, Nadia Comaneci, quinze ans est au Canada. Les premiers Jeux Olympiques d'une gymnaste que personne n'attend. Elle ne parle pas un mot d'anglais et  arpente timidement le Village Olympique où tout est gratuit. Puis, elle fait le tour de Montréal en bus avec la délégation. La vie à l'occidentale. Les magasins de parfums, les supermarchés, les cinémas et le beurre de cacahuète. Sorties au pas de charge. Sous l'œil des hommes de la Securitate, la sécurité roumaine qui veille au grain sur les athlètes et leurs entraîneurs. Et puis enfin le grand jour, le lundi 19 juillet, sous la voûte du Forum de Montréal. Une immense arène qui accueille les matches de l'équipe locale de hockey sur glace comme les concerts géants des Stones, des Beatles et de Abba.

Le premier 10/10 de l'histoire des JO

Au pied des barres asymétriques Nadia Comaneci est une petite gymnaste parmi d'autres, en body blanc immaculé, les manches lisérées des trois couleurs de son pays, le bleu, le jaune et le rouge. Les 18.000 spectateurs du Forum sont venus assister au triomphe des Russes. Un 9.90 pour Olga Korbut, tout de rouge vêtue. La cause semble entendue, la note maximale, le 10 n'a jamais été accordé aux Jeux Olympiques. 1 minute et 10 secondes maximum pour Nadia Comaneci pour faire mentir l'histoire. Elle virevolte, le public alterne murmures et cris. On pense qu'elle va tomber, mais elle ne tombe pas, elle vole puis vient rebondir sur le tapis. Les spectateurs, époustouflés, marquent un temps de silence... 

Plus personne ne bouge comme si le temps s'était figé avant l'acclamation. Le tableau d'affichage n'était pas programmé pour la note dix. Il affiche donc le chiffre un, suivi d'un point et d'un zéro. On croit tout d'abord à un problème technique, mais c'est bien un 10. Le premier dans l'histoire des Jeux. "J'ai entendu un bruissement dans les gradins, puis un énorme fracas, c'était un 10", se souviendra la gymnaste. A sept reprises, elle va obtenir la note suprême. Du jamais vu. Sur le podium, la russe Olga Korbut pleure. Nadia Comaneci, affiche à ce moment-là un éclatant sourire. Le grand magazine américain Time titre "She's Perfect", elle est parfaite.

Nadia Comaneci est élevé au rang de trésor national, modèle juvénile et miroir enthousiaste d'une Roumanie emportée par la dictature. "Personne ne sait s'il va un jour entrer dans l'histoire. Personne n'y est préparé. Je ne réalisais pas", dit-elle. La championne a beau avoir été récompensée par Ceaucescu en personne, elle rentre chez elle, à Onesti, en autobus. La presse a beau la présenter comme une protégée du régime, les médailles de Montréal n'ont rien changé. Son père se débat, ne peut toujours pas se payer une voiture et sa mère compte chaque sou du ménage. Dans quelques mois, le couple va divorcer laissant Nadia désemparée. 

"Je suis Nadia Comaneci, je demande l'asile politique"

En fait, c'est comme si le succès avait déréglé sa vie au lieu de la rendre meilleure. Même les entraînements ne sont plus comme avant. Bela Karolyi, soucieux que sa protégée cesse de rêver et tourne la page des Jeux, ne s'est jamais montré aussi dur et aussi sévère. Elle disait "oui" a tout, elle se plaint désormais de ce caporalisme. Le bruit court aussitôt que rien ne va plus entre le trésor national et son entraîneur. Pas question de laisser la championne livrée à elle-même. Nicu Ceaucescu, le fils du dictateur, débarque en personne à Onesti. Les Karolyi sont écartés. La gymnaste a obligation de s'exiler à Bucarest où elle vivra et s'entrainera.

Le 26 novembre 1989, moins de vingt jours après la chute du Mur de Berlin, deux jours après la réélection de Ceaucescu à la tête du pays, Nadia Comaneci prend la fuite. Dans un pays qui grouille d'espions, elle ne se confie qu'à son frère Adrian. La grande évasion, a été organisée par un certain Constantin Panait. Un charpentier roumain exilé aux Etats-Unis qui agirait par admiration et même amour pour la championne. Comaneci échappe au policier qui campe devant chez elle. Elle grimpe ensuite dans une voiture où s'entassent six autres candidats au départ. 

Direction, la frontière hongroise. A quinze kilomètres du but, le groupe doit marcher dans la neige. Ne pas faire de bruit, ne pas parler, ne pas courir si on les appelle. La médaillée olympique marche sur la glace d'un étang qui se fissure et cède. Elle a de l'eau jusqu'aux genoux. Six heures de marche. Puis un panneau en hongrois. Une voiture fait des appels de phares. Elle les attend. La championne traverse la Hongrie, passe en Autriche. Pousse la porte de l'ambassade américaine à Vienne, en s'exclamant : "Je suis Nadia Comaneci, je demande l'asile politique".

L'invité "Confidentiel"

Céline Nony, journaliste au journal L'Equipe

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