1. Accueil
  2. Culture
  3. Culture générale
  4. Jacques Cœur : pourquoi a-t-il marqué l'Histoire ?
5 min de lecture

Jacques Cœur : pourquoi a-t-il marqué l'Histoire ?

En pleine guerre de Cent Ans, ce Berrichon de modeste extraction amasse une fortune colossale en commerçant avec l’Orient, au point de devenir l’homme le plus riche de son temps.

Un portrait de de Jacques Cœur
Un portrait de de Jacques Cœur
Crédit : WikiCommons / Musée du Berry
Jacques Cœur est-il le Bernard Tapie du Moyen Âge ?
00:38:00
Lorànt Deutsch - Entrez dans l'histoire
Lorànt Deutsch

Jacques Cœur est né à Bourges en 1395, ou peut-être en 1400, on ne sait pas trop. Il est le fils d’un père marchand pelletier et d’une mère veuve d’un boucher. En 1436, le roi Charles VII le nomme maître des monnaies à Paris et le charge de remettre de l’ordre dans l’anarchie monétaire que la guerre a semée. 

Charles VII fixera même la proportion de métal fin, exprimée en carat, pour les pièces "de bons alois", soit de bon alliage, en ancien français. Jacques Cœur s’acquitte tant et si bien de sa mission à la monnaie que le roi le nomme "commis à l’argenterie" en 1438, puis argentier l’année suivante. Il s’agit de fournir l’Hôtel, c'est-à-dire la maison domestique du roi. 

Fort de son réseau, Jacques Cœur fait tourner l’Hôtel à plein régime, le fournissant en draps, épices, fourrures, bijoux et autres marchandises précieuses. Il le transforme en vaste réseau d’affaires, nouant d’étroites relations avec les sommités du royaume. Le luxe entre à la cour de France, où régnait jusqu’alors une certaine rusticité. 

Il devient surintendant des finances du royaume

Bourreau de travail, gestionnaire industrieux, Jacques Cœur entre au conseil du roi en 1442, après avoir été anobli. Il adorne son blason de trois coquilles et de trois cœurs, allusions à Saint Jacques et son patronyme. Plus tard, il ajoutera la devise de la seigneurie de Saint-Fargeau, qui lui sied à merveille : "À cœur vaillant, rien d'impossible".

Jacques Cœur s’est montré loyal à l’égard de Charles VII, l’aidant même à déjouer les complots, en particulier ceux de la Trémoille, l’ancien Grand chambellan. C’est ainsi que le roi fait de lui son argentier, une fonction encore relativement modeste au début du XVe siècle, mais Jacques Cœur va lui donner une envergure et un prestige inédits. Il est une sorte de surintendant des finances avant la lettre.

À lire aussi

Associé aux réformes monétaires, Jacques Cœur prend part à la politique économique du royaume : la réorganisation des finances, les réglementations sur le commerce ou les mesures fiscales. Jacques Cœur réussit ce que le roi attend de lui : renflouer les caisses, après des années de gabegie et d’improvisation. Symbole éclatant de cette stabilité, il impose la frappe de pièces d’argent de bon aloi, à 92 % d’argent fin, très appréciées sur les marchés, surnommées "Gros du roi" ou "Gros de Jacques Cœur".

Il s'illustre dans l'aventure des Galées de France

La plus fameuse illustration du rôle de Jacques Cœur au service de l’État, c’est l’aventure des galées de France, démarrée en 1445. Les galées, ce sont des navires, de l'ancien nom des galères. À cette époque, les Vénitiens, les Toscans et les Génois ont déjà des comptoirs au Levant depuis belle lurette et disposent d’une flotte importante, de solides réseaux de succursales et de filiales. Et la France ne joue pas dans la même catégorie avec ses quatre pauvres galées et son unique comptoir d’Alexandrie.

Jacques Cœur, comme dans tous les domaines où il s’est risqué, n’invente rien mais il apprend vite et s’entoure bien. Il ouvre un chantier naval à Aigues-Mortes et installe ses bureaux du Midi à Montpellier, puis à Marseille. Pragmatique, Il ne cible que l’Égypte des sultans mamelouks, ne fait qu’une seule escale à Rhodes, échange du corail, une valeur sûre en Orient, contre des épices et des produits de luxe qui font le bonheur de la clientèle de l’hôtel royal. En gros, il fait ce qui se fait déjà et marche bien, mais en un temps record et pour des profits immédiats.

Au-delà du business, le développement de la présence française en méditerranée sert une cause politique. Jacques Cœur bénéficie des nouveaux liens entre diplomatie et commerce. En 1446, il est chargé d’une mission diplomatique de premier plan à Gênes, où s’est formé un parti favorable à la souveraineté française. Plus tard, il est dépêché à Rome, afin de conforter l’autorité du nouveau pape, Nicolas V. Fastueusement parée, la délégation française fait forte impression et Jacques Cœur apparaît comme l’un des artisans de la conclusion définitive du Grand Schisme d'Occident. 

Puis, il tombe en disgrâce

Forcément, quand il rentre en France, le Berrichon est en odeur de sainteté. D’autant plus que lorsque le roi décide de bouter les Anglais hors de Normandie à l’été 1449, Jacques Cœur avance 200.000 écus comme ça, rubis sur l’ongle. "Sire, tout ce que j'ai est vôtre", aurait-il déclaré. Il aurait mieux fait de se taire, car le roi va finir par le prendre au pied de la lettre ! 

En effet, le 31 juillet 1451 il est arrêté au château de Taillebourg, accusé de crime de lèse-majesté. Charles VII ordonne la saisie de ses biens et, au passage, empoche 100.000 écus pour les frais de guerre.

Son procès tourne aux règlements de compte et on lui reproche un enrichissement aux dépens du Trésor. À l’évidence, Jacques Cœur confondait ses deniers personnels et les caisses de l’État. Un procureur doit sillonner tout le royaume pour faire l’inventaire des ressources et démêler l’écheveau. Mais lui-même se perd dans les innombrables ramifications qui caractérisent l’empire du Berruyer. 

Mais, il parvient à s'échapper

Face à ses juges, l’argentier se montre capable de tout expliquer. La procédure passe alors à la vitesse supérieure : transféré d’un château à l’autre, Jacques Cœur est torturé à plusieurs reprises. On lui fait même subir le supplice raffiné des brodequins, en gros, il s’agit de vous broyer les jambes entre deux planches de bois. Et là, on avoue tout ce qu’on veut.

La sentence tombe le 29 mai 1453 à Poitiers : il est condamné à mort. Mais, par égard aux services rendus, la peine est commuée en bannissement perpétuel et à une amende de  300.000 écrus d’or, une somme astronomique, qui conditionne sa libération. Fidèle à sa devise "à cœur vaillant rien d’impossible", il parvient à s’évader en octobre 1454 dans des conditions rocambolesques. En chemin, il parvient à rassembler quelque débris de sa fortune, grâce à des partenaires loyaux. Il gagne la Provence, Pise, puis Rome, où le Pape Nicolas V l’accueille à bras ouverts, en souvenir de sa mission diplomatique des années plus tôt. 

Il ne reste rien de sa sépulture

Lorsque le nouveau pape, Calixte III, prêche la croisade contre les Ottomans, Jacques Cœur s’embarque aussitôt. Mais peu après son arrivée, il meurt sur l'île génoise de Chios, le 25 novembre 1456, dans des circonstances inconnues : blessé par un boulet de canon, selon la légende romantique, ou de maladie, de façon plus vraisemblable. L’église où il repose sera détruite par les musulmans, il ne reste rien de sa sépulture. 

Un an après sa mort, Charles VII décide tout de même de restituer une faible part des biens de Jacques Cœur à ses cinq enfants. C’est un timide début de réhabilitation pour l’homme qui avait tant fait pour la reconquête et le redressement de son royaume. Louis XI, successeur de Charles VII, confirmera la réhabilitation de Jacques Cœur, mais celui-ci ne trouvera jamais la place qui lui revient dans la grande fresque de l’Histoire de France

La rédaction vous recommande