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"Le RN est loin d’avoir achevé sa mue" : l'affaire Bardella met la stratégie de dédiabolisation du parti à l'épreuve de ses "vieux démons"

Accusé par "Mediapart" d'avoir tenu des propos antisémites à l'été 2013, Jordan Bardella dénonce une tentative de déstabilisation. Cette affaire remet en lumière le décalage entre la communication officielle du parti et ses fondamentaux idéologiques.

Le président du Rassemblement national (RN), Jordan Bardella s'adresse à la presse lors de sa visite au salon agricole de Châlons-en-Champagne, dans le nord-est de la France, le 29 août 2026.

Crédit : Sameer Al-DOUMY / AFP

Juliette Vignaud

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Branle-bas de combat au sein du Rassemblement national. Le parti à la flamme se retrouve dans un exercice de communication de crise, face à la tempête que traverse Jordan Bardella, accusé par Mediapart d'antisémitisme. 

"L'objectif c'est de tuer ma carrière politique", a fustigé le patron du Rassemblement national, depuis l'Assemblée nationale lors d'une réunion qui devait initialement célébrer l'entrée en force du RN au Sénat, mardi 29 septembre. Dénonçant les "prémices d'une guerre totale" et des "tentatives de déstabilisation de la campagne présidentielle", il a réitéré ses dénégations face aux écrits dont Mediapart affirme avoir vérifié l'authenticité, dénonçant de son côté des "faux grossiers".  

Ces accusations semblent menacer, en ce début de campagne présidentielle, la stratégie de dédiabolisation menée par Marine Le Pen depuis qu'elle a repris les rênes du parti créé par son père. Et viennent jeter le doute sur la véritable rupture opérée par le RN avec son ADN. "Cette affaire peut être considérée comme un coup dur pour le Rassemblement national en ce sens qu’il réveille les vieux démons du parti", analyse Benjamin Briard, chercheur en socio-politique, pour RTL.fr.

L'antisémitisme, le "plafond de verre" du RN

Depuis 2011, Marine Le Pen s'évertue à bâtir l'image d'un "parti comme les autres", une ligne initialement impulsée par Florian Philippot. L'enjeu est de démontrer qu’il n’est ni raciste, ni xénophobe, ni surtout antisémite, tournant la page de l'ère de Jean-Marie Le Pen, multi-condamné pour négationnisme notamment.

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Une stratégie assumée sans fard par les cadres du parti. "La dédiabolisation ne porte que sur l’antisémitisme. En distribuant des tracts dans la rue, le seul plafond de verre que je voyais, ce n’était pas l’immigration, ni l’islam… D’autres sont pires que nous sur ces sujets-là. C’est l’antisémitisme qui empêche les gens de voter pour nous. Il n’y a que cela… À partir du moment où vous faites sauter ce verrou idéologique, vous libérez le reste", expliquait Louis Aliot, vice-président du RN, dans Le Front national de 1972 à nos jours (Éditions du Seuil, 2014) de Valérie Igounet.

Les lieutenants du RN se sont alors érigés en "bouclier des Juifs". Jordan Bardella a même été, en mars 2025, le premier dirigeant de ce parti officiellement invité par le gouvernement israélien à venir en Israël pour une conférence contre l'antisémitisme. 

Mais ces nouvelles accusations marquent-elles les limites de cette stratégie ? C'est ce qu'affirme Yonathan Arfi, président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif). "Derrière le vernis, il y a encore un fond sans doute qui reste marqué par les préjugés antisémites, la diffusion d'une forme de culture complotiste qui a été l'ADN de l'extrême droite", explique-t-il au micro de RTL. Un constat partagé par Benjamin Briard : "Cela montre que le RN a malgré tout encore du chemin à parcourir dans sa quête de respectabilité." 

Diabolisation et dédiabolisation : une communication à double détente

Pour autant, le récit de la dédiabolisation n'est pas forcément remis en question, tempère le politologue Alexandre Dézé, interrogé par RTL.fr. "Des propos antisémites, racistes ou xénophobes resurgissent régulièrement au sein du RN. Or, en général, cela n’affecte que très modérément l’image du parti, aujourd’hui largement perçu comme dédiabolisé. Pourtant, le RN est loin d’avoir achevé sa mue."

D'autant que cette stratégie répond d'abord à un impératif de communication à double détente. "Il faut considérer la dédiabolisation moins comme un récit que comme une dimension du répertoire stratégique du parti, la diabolisation constituant l’autre dimension de ce répertoire", explique le spécialiste, auteur de Idées reçues sur l'extrême droite (Éditions du Cavalier bleu, à paraître en novembre) avec Safia Dahani. 

D'après Alexandre Dézé, le RN a toujours été "tenu par deux impératifs : se respectabiliser pour accroître son audience électorale (la dédiabolisation), entretenir sa radicalité pour se distinguer dans la compétition politique et rassurer son socle militant (la diabolisation)". Et d'affirmer : "La diabolisation demeure aussi un rouage fondamental, quasi consubstantiel, du fonctionnement du parti, par laquelle il affirme et réaffirme ses fondements identitaires." 

Un vernis de communication face aux "invariants idéologiques"

"Cette normalisation est une illusion", pointe ainsi Cécile Alduy, chercheuse au Cevipof, interrogée par RTL.fr. "Elle est fabriquée à la fois par le discours performatif du parti et par les médias ou personnalités politiques qui font semblant d’oublier son idéologie, fondée sur la stigmatisation d’une partie de la population, et son passé", assure la spécialiste, auteure de D’abord ils sont venus chercher les mots (Les Arènes, 2026).

La dédiabolisation lepéniste repose donc sur un lissage des discours publics. Les dérapages, souvent liés à une conception radicale de l'idéologie du parti, sont systématiquement qualifiés de dérives isolées : les fameuses "brebis galeuses". Cette logique de purge médiatique s'est renforcée depuis 2017, allant jusqu'à exclure ou sanctionner les personnalités qui sortent du rang.

En 2024, lors des élections législatives, la polémique autour de plusieurs candidats (dont l'une photographiée avec une casquette nazie) avait poussé le parti à les retirer de la course, Jordan Bardella concédant alors des "erreurs de casting". Pourtant "par rapport au Front national, les invariants idéologiques l’emportent encore sur les ruptures  [...] Le parti a bien changé certaines de ses positions (sur l’Europe, le social, l’économie) mais il n’a toujours pas procédé à un véritable aggiornamento", analyse Alexandre Dézé. 

En revanche, "l'antisémitisme continue bien de se manifester à travers les paroles, les gestes, les actions, les symboles de certains de ses membres". La résurgence de propos antisémites ou conspirationnistes tenus en privé par des cadres remet ainsi en lumière le décalage entre la communication officielle et la culture politique originelle du parti. Selon Fabrice Arfi, journaliste à Mediapart, "Jordan Bardella théorise la dissimulation [...] il le dit lui-même 'la politique, c'est de la com' : ce qui compte, ce n'est pas ce qu'on pense, mais que ça ne se sache pas". 

Un impact électoral moindre

Cette stratégie de façade a, jusqu'à présent, porté ses fruits dans les urnes, plaçant Marine Le Pen en tête des sondages pour 2027. "Autrefois, ce genre de révélations - ou toute autre saillie verbale, notamment de Jean-Marie Le Pen - pouvait avoir un coût pour le parti, que ce soit dans les sondages ou dans les urnes. Aujourd’hui, rien ne semble vraiment affecter sa dynamique sondagière et électorale, même la récente condamnation pourtant lourde de Marine Le Pen", avance Alexandre Dézé.

En outre, comme le rappelle le politologue, les rapports de la Commission nationale des droits de l’homme (CNCDH) montrent que "les sympathisants et électeurs du RN sont parmi les plus enclins à avoir des préjugés contre les juifs". Et Alexandre Dézé de conclure : "Si le RN n’a guère changé, le niveau d’acceptabilité de ses idées s’est en revanche considérablement élevé. Dans ce contexte, diabolisation et dédiabolisation n’agissent plus de manière contradictoire, comme par le passé."

Reste à savoir si cette nouvelle séquence finira par enrayer la dynamique du ticket Le Pen-Bardella pour 2027, ou si comme le soulève Benjamin Briard "le RN ne va pas réussir à jouer la victimisation et, ainsi, neutraliser les effets négatifs" de l'affaire.

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