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Lyhanna, 11 ans, a disparu dans le Gers.
Crédit : Photo fournie par la famille / AFP
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Comment Jérôme Barella a-t-il pu passer aussi longtemps sous les radars ? C'est la question qui secoue désormais la justice et enflamme le débat politique après la découverte du corps de Lyhanna, 11 ans, dans le Gers. Car si l'enquête est désormais ouverte pour enlèvement, séquestration et meurtre d'une mineure de moins de 15 ans, ce sont surtout les révélations successives sur le passé du principal suspect qui ont fait basculer l'affaire dans une autre dimension.
Signalement dès 2017, licenciement en 2021 après un comportement jugé inapproprié envers une lycéenne, plainte pour viol sur mineure classée sans suite, enquête toujours en cours après une nouvelle plainte déposée en 2025, puis nouvelles accusations apparues ces derniers jours : au fil de la semaine, le portrait de Jérôme Barella s'est considérablement alourdi. Au point de faire émerger une autre question, au-delà même des circonstances de la mort de Lyhanna : comment un homme visé par autant d'alertes a-t-il pu ne jamais être placé en garde à vue avant la disparition de la collégienne ?
De la Chancellerie à l'Élysée, cette interrogation est devenue centrale. Gérald Darmanin évoque désormais un 'immense échec' et promet des sanctions si des fautes sont établies. Emmanuel Macron réclame que toutes les responsabilités soient recherchées. Face à eux, procureurs et syndicats de magistrats dénoncent des dysfonctionnements structurels connus depuis des années. En quelques jours, l'affaire Lyhanna s'est transformée en affaire d'État.
Les premières alertes remontent à 2017. Cette année-là, la mère d'une adolescente de 17 ans signale à la gendarmerie la relation entretenue par sa fille avec Jérôme Barella, alors âgé d'une trentaine d'années. L'affaire est classée sans suite en 2018, aucune infraction n'étant caractérisée, la jeune fille ayant indiqué que la relation était consentie.
En 2021, un nouvel épisode attire l'attention. Employé comme agent d'entretien au lycée de Lectoure, Jérôme Barella est licencié après une procédure disciplinaire liée à un "comportement inapproprié" envers une lycéenne. La région Occitanie a confirmé cette éviction. Les enquêteurs cherchent aujourd'hui à savoir si ces faits avaient donné lieu à un signalement judiciaire.
L'année suivante, en 2022, une première plainte pour viol sur mineure est déposée à Béthune. Une fillette accuse Jérôme Barella d'un viol qui aurait été commis en 2020 à son domicile de Montestruc-sur-Gers. La procédure n'arrive au parquet d'Auch qu'en janvier 2024 avant d'être classée sans suite quelques mois plus tard faute d'éléments jugés suffisants. La procureure d'Auch a toutefois indiqué que ce dossier pourrait être réexaminé à la lumière des événements récents.
Puis vient la procédure qui a mis le feu aux poudres. Le 22 août 2025, la mère d'une fillette née en 2014 dépose plainte pour des viols qui auraient été commis entre septembre 2024 et mai 2025 au domicile du suspect. L'enfant est entendue, des expertises psychologiques et médico-légales sont réalisées, mais l'enquête s'enlise au fil des transmissions entre juridictions et services enquêteurs.
Lorsque Lyhanna disparaît, plus de neuf mois après le dépôt de plainte, Jérôme Barella n'a toujours pas été entendu.
Depuis l'éclatement de l'affaire, de nouveaux témoignages continuent par ailleurs d'émerger. Une troisième plainte pour viol sur mineure a été portée à la connaissance de la justice le 3 juin. Elle pourrait concerner des faits dénoncés après une soirée pyjama organisée au domicile du suspect durant l'été 2025.
Enfin, une quatrième plainte a été déposée jeudi soir à Saint-Brieuc pour des faits remontant à 2023. Initialement déposée contre X, elle a pris une nouvelle tournure après la médiatisation de l'affaire Lyhanna. Selon une source proche du dossier, la jeune victime aurait reconnu Jérôme Barella sur des photographies diffusées dans les médias en déclarant à sa mère : "C'est lui". La plainte vise désormais directement le quadragénaire.
À ces procédures s'ajoutent également plusieurs témoignages évoquant des échanges avec des mineures, des photographies reçues sur son téléphone ou encore des inquiétudes exprimées par certains parents de jeunes filles de son entourage.
Cette plainte de 2025 concentre aujourd'hui l'essentiel des interrogations. Pour de nombreux observateurs, elle symbolise les lenteurs d'un système incapable de traiter suffisamment vite des accusations aussi graves.
Me Carine Durrieu-Diebolt, avocate spécialisée dans les violences sexuelles faites aux enfants, a souligné sur RTL que cette affaire illustre un problème récurrent : "On peut déposer une plainte pendant des semaines et pendant des mois, il ne peut rien se passer. Et pendant ce temps-là, les enfants ne sont pas protégés".
Même constat du côté d'Aurélien Martini, secrétaire général adjoint de l'Union syndicale des magistrats, qui rappelait également sur RTL que "les délais auxquels on fait face dans ce dossier, ce sont les délais habituels de l'institution judiciaire et policière".
Face aux critiques visant directement le parquet d'Auch, les organisations représentatives des procureurs ont rapidement réagi.
Dans un communiqué commun publié vendredi, la Conférence des procureurs généraux et la Conférence des procureurs de la République appellent à attendre les conclusions des inspections administratives avant de désigner d'éventuels responsables. "À ce stade, d'éventuelles responsabilités ne peuvent être mentionnées et encore moins de prochaines sanctions", écrivent-elles.
Les magistrats rappellent surtout avoir alerté "sans relâche" les gouvernements successifs sur les difficultés de traitement des enquêtes préliminaires, les effectifs insuffisants et les délais d'investigation devenus parfois "alarmants".
Le Syndicat de la magistrature est allé encore plus loin. Tout en partageant "l'émotion nationale" provoquée par la mort de Lyhanna, il estime que les responsabilités sont avant tout "politiques" et accuse le gouvernement de chercher à réduire l'affaire à de simples fautes individuelles.
Le syndicat rappelle avoir multiplié depuis des années les alertes sur l'abandon des mineurs victimes, le manque de moyens des juridictions et les difficultés croissantes rencontrées par les enquêteurs spécialisés. Une manière de renvoyer la responsabilité vers un problème systémique plutôt que vers un magistrat ou un service en particulier.
Cette défense fait d'ailleurs écho aux propos d'Éric Mouzin, père d'Estelle Mouzin, qui juge "surréaliste" que les ministres de l'Intérieur et de la Justice "semblent découvrir l'existence de dysfonctionnements au sein de leur ministère".
"Si on ne met pas de carburant dans la machine, elle ne peut pas fonctionner", rappelle-t-il au micro de RTL, dénonçant le manque de "magistrats", de "moyens" et "une déstructuration de l’organisation judiciaire".
Cette défense des magistrats n'a pas calmé la colère du gouvernement. Bien au contraire. Invité du journal de 20 heures de TF1 vendredi soir, Gérald Darmanin s'est dit "furieux" et a évoqué un "immense échec". Le garde des Sceaux a reconnu que "l'institution judiciaire n'a pas su protéger cette enfant" et a présenté ses excuses à la famille.
"Nous avons failli", a-t-il déclaré, estimant que les plaintes concernant des enfants victimes auraient dû être traitées "tout en haut de la pile". Selon lui, le manque de moyens ne peut pas expliquer à lui seul les délais observés dans cette affaire. "L'argument des moyens n'est pas un bon argument", a-t-il insisté.
Le ministre a également affirmé avoir demandé à plusieurs reprises aux parquets de traiter en priorité absolue les dossiers de violences sexuelles visant des mineurs. "C'est contraire aux consignes générales que je donne aux parquets", a-t-il ajouté
Surtout, Gérald Darmanin a clairement répondu aux magistrats. "L'indépendance n'est pas l'irresponsabilité", a-t-il lancé, ajoutant que si les inspections confirmaient les défaillances évoquées dans la presse et par ses services, il proposerait des sanctions disciplinaires contre les responsables.
L'affaire est remontée jusqu'au sommet de l'État. Depuis le Monténégro, Emmanuel Macron a lui aussi reconnu qu'"il est clair qu'il y a eu un dysfonctionnement". Le chef de l'État a demandé que soient établies les responsabilités "collectives, systémiques et éventuellement individuelles".
"Il est clair qu'il y a eu un dysfonctionnement (...) et c'est inacceptable", a-t-il ajouté, affirmant ne vouloir "entendre aucun argument de moyens dans cette affaire". "Depuis 2017, j'invite chacun à regarder les moyens qui ont été mis dans la gendarmerie, dans la justice. Donc c'est une question de réponse, de fermeté, d'organisation, de responsabilité", a-t-il ajouté.
Emmanuel Macron a demandé que les enquêtes administratives soient "les plus rapides possible" et établissent "les responsabilités collectives, systémiques et les responsabilités éventuellement individuelles" afin de "prendre toutes les mesures requises".
Rarement un fait divers aura autant percuté le débat politique en aussi peu de temps. Le président du Rassemblement national a été l'un des premiers à réagir. Jordan Bardella accuse un État qui a "lourdement failli".
Bruno Retailleau estime, lui, que "notre système judiciaire est une faillite". Autre candidat à la présidentielle, Édouard Philippe réclame un "principe de précaution face aux violences faites aux enfants".
Du côté des écolos, Marine Tondelier dénonce un système "incapable de gérer le sujet des violences sexistes et sexuelles". Enfin, à gauche, Raphaël Glucksmann (Place publique) s'est dit "révolté" tandis que Manuel Bompard (LFI) réclame "des réponses politiques à la hauteur".
Reste désormais une question centrale, qui dépasse le seul cas de Jérôme Barella : s'agit-il d'une succession d'erreurs individuelles, ou du symptôme d'un système arrivé à saturation ? Et, en filigrane, une autre interrogation : la disparition de Lyhanna aurait-elle pu être évitée ?
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