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Présidentielle américaine : victoire de Trump ou défaite du système ?

DÉCRYPTAGE - Le candidat milliardaire, jamais élu de sa vie, a remporté l'élection américaine contre Hillary Clinton, mardi 8 novembre. Un résultat qui traduit un malaise palpable au-delà des frontières de l'Amérique.

Donald Trump
Donald Trump Crédit : MOLLY RILEY / AFP
Cécile De Sèze
Cécile De Sèze
Journaliste RTL

Une nouvelle fois, les urnes donnent tort aux sondages et le monde se réveille dans la stupéfaction. La première fois, c'était en juillet dernier, quand les Britanniques ont voté en majorité pour la sortie de leur pays de l'Europe. Le Brexit avait surpris. Quelques mois plus tard, c'est la victoire de Donald Trump qui fait l'effet d'un électrochoc. Du moins, devrait, selon certains observateurs. Peu de monde croyait réellement à l'élection du milliardaire républicain, personnalité controversée et détestée par une partie de son propre camp et qui n'a jamais occupé de mandat électif. Et pourtant... 

C'est peut-être justement ce dernier point qui change tout. Donald Trump n'a jamais été dans le système politique traditionnel américain. Un système que certains jugent élitiste et dans lequel semblent, selon eux, confinées quelques personnalités qui régissent le tout, sans jamais être en lien avec la réalité. Des élites qui tourneraient en rond sans jamais incarner le changement. A l'inverse, Trump et le Brexit, seraient, eux, l'incarnation de ce changement.

L'élection de Donald Trump s'inscrirait dans un "mouvement populaire", pour reprendre les mots de Jean-Luc Mélenchon. Le représentant du Brexit au Royaume-Uni, Nigel Farage, a d'ailleurs déclaré vouloir aider Donald Trump à "donner une leçon aux sondeurs, aux experts et à Washington" en faisant "la même chose que (eux) au Royaume-Uni". Et l'intéressé de répondre que son élection serait un "Brexit puissance trois". Les deux événements présentent d'importantes similarités.

La mondialisation, coupable ou bouc-émissaire ?

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Ces deux votes sont-ils un rejet du système et de la mondialisation, qui a entraîné l'ouverture des frontières commerciales et migratoires ? "Je ne crois pas au rejet de la mondialisation, contredit Jean-François Laslier, directeur de recherche au CNRS et professeur à l'École d'économie de Paris, joint par RTL.fr. Les problèmes économiques et sociaux existaient même avant la mondialisation". Selon lui, la mondialisation est le bouc-émissaire des candidats populistes à travers le monde. Et d'ajouter : "Les gens sans diplômes pensent que les diplômés sont la cause de leur malheur". Une conséquence, d'après son analyse, du discours populiste.

Pour Nicole Bacharan, le succès du discours anti-système "traduit vraiment de la colère". Elle estime toutefois que ce sentiment ne recouvre pas tout à fait les mêmes aspects pour les partisans de Bernie Sanders - le rival démocrate d'Hillary Clinton - et de Donald Trump. Ainsi du côté républicain, cette colère s'affiche "contre le parti" et l'arrivée d'Obama à la Maison Blanche. Un sentiment qui s'est traduit par la victoire de Donald Trump contre Jeb Bush, fils et frère d'anciens présidents disposant d'importants soutiens financiers. Un homme qui représenterait le fameux système des élites. Du côté démocrate, la colère vise Hillary Clinton, "héritière du parti formaté par son mari, Bill".

Hillary Clinton ou l'incarnation même de l'élite rejetée par le peuple

Hillary Clinton incarnerait donc, aux yeux d'une grande partie de l'opinion, l'élite politique américaine par excellence. Déjà sénatrice, déjà première dame, dans la vie politique depuis des décennies, elle représente l'anti-changement. Bernie Sanders a d'ailleurs profité de cette étiquette pour s'imposer dans plusieurs États lors de la primaire démocrate. Sans être en réalité hors du système des élites - il est un magnat de l'immobilier milliardaire -, Donald Trump a toutefois réussi à se poser en porte-parole d'une classe blanche déclassée. "L'électorat de Trump, c'est l'électorat républicain traditionnel, c'est l'électorat qui a élu George W.Bush. Un candidat on ne peut plus dans le système", ajoute Jean-François Laslier.

"La démocrate Hillary Clinton n’est pas la seule vaincue de ce scrutin. Une déferlante protestataire bouscule les élites traditionnelles de part et d’autre de l’Atlantique", prévient l'édito de Jérôme Fenoglio, directeur du Monde, qui plante le décor : "La colère a gagné". En témoigne un taux d'abstention élevé, autour de 46%, soit le total le plus élevé depuis 2000.

"Telle est l’humeur de l’Amérique, tel est le fond de l’air dans l’ensemble de nos pays occidentaux, poursuit-il dans les colonnes du quotidien, pour finalement prévenir que les leçons de ce scrutin sont multiples. Elles s’adressent aux partis de gouvernement traditionnels. Elles concernent une presse et des sondeurs qui, dans leur immense majorité, n’ont pas vu venir la vague, et ne savent plus prendre le pouls de l’opinion."

Une poussée de la "rhétorique populiste" ?

Selon Jérôme Fenoglio, après le Brexit, l'élection de Trump traduirait une poussée populaire internationale. En Europe, les partis politiques commentent, s'agitent et sentent qu'ils sont aussi concernés. En Autriche, où le second tour de la présidentielle se prépare, le candidat écologiste, Alexander Van der Bellen, qui va affronter un adversaire d'extrême droite, s'appuie sur l'événement outre-Atlantique pour appeler son peuple à "se réveiller". Aux États-Unis comme en Autriche, il y a de "la frustration, de la colère, du mécontentement, qui sont en partie justifiés. Mais si les fenêtres d'une maison ne sont pas étanches, ce pas une raison pour brûler la maison", ajoute-t-il. En France aussi, chacun se targue désormais d'être le candidat du changement, le candidat "anti-système", chacun à sa manière.

Pour Jean-François Laslier, "le rejet du système est à prendre avec des pincettes" car c'est "la rhétorique des candidats populistes et ils n'ont pas forcément raison (...) Le système politique, à travers les intérêts de carrière des politiciens, va soit exacerber soit calmer la peur des gens pour leur propre intérêt de carrière." La peur de l'étranger à cause duquel on se retrouverait au chômage, par exemple. Des "tactiques de politiciens populistes vieilles de l'Antiquité", résume le directeur de recherche.

"Si on peut craindre une vague de populisme, elle ne correspond pas à un changement profond dans la société, car les données fondamentales sont présentes, à l'état latent même quand ça va bien, ajoute-t-il. Les politiques noircissent les choses pour leur intérêt". Et d'ajouter que "le rejet du système, c'est beaucoup des mots, derrière, il y a une attirance des électeurs par des postures agressives, peut-être pour la violence en elle-même".

L'Histoire se répète-t-elle ?

L'historien, écrivain et anthropologue américain Tobias Stone, dans les colonnes du Huffington Post US, alertait déjà en juillet dernier sur ce que signifierait une victoire de Donald Trump. Pour lui, c'est simplement l'Histoire qui se répète. "Nous, humains, traversons des phases d’autodestruction, généralement que l'on s'impose, écrit-il. Au moment des événements qui ont mené à la Première Guerre mondiale, certains esprits brillants avaient commencé à alerter sur le fait que quelque chose d'énorme n'allait pas et que l'étendue des traités en Europe pouvait mener à une guerre. Ils ont été rejetés et traités d'hystériques, de fous ou d'imbéciles. Le même sort est réservé aux gens qui, aujourd'hui, s'inquiètent par rapport à Poutine, le Brexit et Trump". 

Et de poursuivre encore plus fort : "Cela semble invraisemblable que les gens continuent de générer des situations qui entraînent la mort de de millions de personnes sans raison, pourtant on recommence. Mais au moment T, personne ne se rend compte de la route qui a été empruntée et qui mènera vers une période de destruction (...) Trump dit qu'il va rendre à l'Amérique sa grandeur, alors qu'en fait, l'Amérique est actuellement déjà puissante, à en croire n'importe quelle statistique. Il utilise la passion, la colère et rhétorique de la même manière que ses prédécesseurs." Mais les historiens "ne sont pas devins", rappellent Jean-François Laslier, même s'il admet que de ce côté, "il n'y a rien de nouveau sous le soleil".

Impossible donc de savoir à cette heure si la victoire de Donald Trump s'inscrit dans un mouvement général ou si le candidat a tout simplement bien mené sa barque. Elle aura de toute manière des conséquences dans le reste du monde, certains y voyant déjà une aubaine pour les candidats se revendiquant "anti-système" comme Marine Le Pen, mais pas uniquement, rappelle Alain Duhamel : "Jean-Luc Mélenchon, Arnaud Montebourg ou encore Benoît Hamon vont essayer d'en profiter", tout comme "Nicolas Sarkozy qui en joue également, à sa manière", chacun ayant trouvé son compte dans la victoire de Donald Trump.

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2016-11-12 07:15:00
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