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Emmanuel Macron et Keir Starmer, le 9 juillet 2025
Crédit : Ludovic MARIN / POOL / AFP
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Le 10 mars 2023, dans la salle des fêtes de l'Élysée, Emmanuel Macron accueille le Premier ministre britannique Rishi Sunak. Les deux dirigeants échangent une longue poignée de main en souriant sur le perron de la résidence présidentielle, sourient devant les photographes. Ce premier sommet franco-britannique depuis cinq ans scelle le rapprochement entre Paris et Londres.
"Nous sommes des alliés, des amis", déclare Emmanuel Macron. Quelques heures plus tard, les deux pays annoncent un renforcement de leur coopération militaire, énergétique et migratoire. Sans le dire explicitement, le sommet enterre sept années de tensions depuis le vote du Brexit le 23 juin 2016.
Dix ans après le référendum du 23 juin 2016, le Royaume-Uni n'a jamais été aussi éloigné institutionnellement de l'Union européenne. Pourtant, ses relations avec la France, son voisin le plus proche et son principal partenaire militaire sur le continent n'ont probablement jamais été aussi pragmatiques depuis la sortie de l'Union.
Ce rapprochement ne s'est pas imposé naturellement. Il est le résultat d'une lente reconstruction diplomatique après des années durant lesquelles Paris et Londres ont parfois semblé oublier qu'ils resteraient, quoi qu'il arrive, condamnés à coopérer.
Dès le lendemain du référendum, Emmanuel Macron fait de la préservation de l'unité européenne une priorité. En coulisses, Paris pousse pour une ligne dure dans les négociations. Le visage de cette fermeté est un Français qui ne négocie pas au nom de la France mais de l'Union européenne : Michel Barnier.
L’ancien commissaire européen, devenu négociateur en chef de Bruxelles, s’impose rapidement comme l’adversaire des défenseurs du Brexit. Les tabloïds britanniques lui reprochent sa fermeté. À Paris, cette position est au contraire considérée comme essentielle pour protéger le marché unique. Il la résume lui-même par une formule appelée à rester. "Les bénéfices du marché unique ne peuvent être dissociés de ses obligations".
À l'Élysée, Emmanuel Macron défend la même ligne. Pas question qu'un pays puisse quitter l'Union tout en conservant les avantages de l'appartenance. Cette position, largement partagée par les Vingt-Sept, est particulièrement assumée par la France, convaincue qu'un accord trop favorable alimenterait les tentations eurosceptiques ailleurs sur le continent.
En face, Boris Johnson fait du bras de fer avec Paris un argument politique. La France devient régulièrement le symbole d'une Europe supposément punitive. Les désaccords, eux, se multiplient.
La première crise concerne la pêche. Dans la Manche se joue une question hautement symbolique : qui contrôle désormais les eaux britanniques ? L'accord de commerce conclu fin 2020 laisse de nombreuses zones grises, donnant lieu à une succession de contentieux sur les licences accordées aux pêcheurs français.
En novembre 2021, Paris menace de renforcer les contrôles douaniers et sanitaires sur les produits britanniques. Londres dénonce des mesures disproportionnées. La querelle dépasse largement son enjeu économique, elle devient l'incarnation d'un divorce politique.
Au même moment, les traversées clandestines de la Manche explosent. Les gouvernements successifs de Boris Johnson demandent à la France de mieux contrôler son littoral. Paris répond que la frontière britannique se trouve en réalité sur les côtes françaises depuis les accords du Touquet de 2003 et que Londres doit assumer sa part de responsabilité.
Après le naufrage de vingt-sept migrants en novembre 2021, la tension atteint son paroxysme. Boris Johnson adresse une lettre publique à Emmanuel Macron détaillant ses exigences. Il demande à la France "un accord bilatéral de réadmission pour permettre le retour de tous les migrants illégaux qui traversent la Manche". Paris juge cette démarche "contraire aux usages diplomatiques" et annule une réunion prévue avec la ministre britannique de l'Intérieur deux jours plus tard.
Quelques semaines plus tôt, un autre épisode avait durablement détérioré le climat. En septembre 2021, l'Australie renonce brutalement à un contrat de sous-marins français, au profit d'une alliance stratégique avec les États-Unis et le Royaume-Uni dans le cadre du pacte AUKUS. La France rappelle ses ambassadeurs à Washington et Canberra, une première historique. Si Londres échappe à cette mesure exceptionnelle, l'affaire nourrit à Paris, l'idée que le Royaume-Uni post-Brexit regarde désormais davantage vers le monde anglo-saxon que vers l'Europe.
Le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian évoque alors une "crise grave". Il dénonce un "mensonge (...), une duplicité (...), une rupture majeure de confiance" et un "mépris" de la part de ces trois pays à l’égard de Paris.
Le tournant intervient en grande partie grâce à un événement extérieur : l'invasion russe de l'Ukraine en février 2022. Brutalement, les priorités changent. Les débats sur les contrôles vétérinaires ou les licences de pêche paraissent dérisoires face au retour de la guerre sur le continent européen. La France et le Royaume-Uni redécouvrent ce qui les rapproche. Ils sont les deux seules puissances nucléaires d'Europe occidentale, les deux principales armées du continent et les deux membres européens permanents au Conseil de sécurité des Nations-Unies.
Les accords de Lancaster House, signés en 2010 et parfois relégués au second plan pendant les années Brexit, retrouvent toute leur importance. Les états-majors coopèrent étroitement sur l'aide militaire à l'Ukraine, la formation des soldats ukrainiens et la planification stratégique au sein de l'OTAN. Les analyses du Royal United Services Institute comme celles de l'IFRI soulignent que cette coopération militaire n'a, en réalité, jamais cessé. Elle a constitué un filet de sécurité pendant que la relation politique se dégradait.
Le changement de ton à Londres accélère encore ce rapprochement. Avec Rishi Sunak, puis le gouvernement travailliste de Keir Starmer, la priorité n'est plus de mettre en scène les désaccords avec Bruxelles mais de stabiliser les relations avec les partenaires européens. Sans remettre en cause le Brexit, Londres cherche à restaurer ses relations avec l'Union européenne. La France devient naturellement un interlocuteur privilégié.
Dans une étude publiée en 2026 dans le Journal of Common Market Studies, les chercheuses Helen Drake et Pauline Schnapper montrent que la détente des relations diplomatiques entre la France et le Royaume-Uni a été possible surtout grâce à la mise en place de nouvelles "routines diplomatiques" qui se sont perdues après le Brexit.
Pendant près d'un demi-siècle, ministres, diplomates, et hauts fonctionnaires avaient appris à travailler ensemble dans les institutions européennes. Ces échanges constants créaient une confiance informelle qui facilitait la résolution de désaccords. Avec le Brexit ces canaux ont disparu presque du jour au lendemain. Les tensions ne naissent pas seulement de divergences politiques, elles sont le produit d'une relation qui perd ses habitudes de coopération.
La réconciliation entre Paris et Londres est à nuancer. Les désaccords migratoires demeurent profonds. Les négociations difficiles se poursuivent avec les Britanniques sur le financement des dispositifs de surveillance des plages, les moyens policiers et les retours de migrants. Les traversées de la Manche continuent d'alimenter les tensions politiques des deux côtés. De même les obstacles commerciaux créés par le Brexit restent une réalité quotidienne pour de nombreuses entreprises.
Les chercheurs du Centre for European Reform rappellent que le rapprochement actuel reste essentiellement stratégique. Londres souhaite approfondir certaines coopérations avec l'Union européenne sans revenir dans le marché unique. Le Brexit n'a pas supprimé les intérêts communs de la France et du Royaume-Uni, il les a rendus plus visibles.
Comme le souligne régulièrement le politologue Anand Menon, quitter l'Union européenne n'a jamais signifié quitter l'Europe. La géographie, les menaces sécuritaires, les flux migratoires, les échanges commerciaux et les interdépendances industrielles continuent de lier les deux pays.
Dix ans après le référendum, le couple franco-britannique n'est plus celui de l'avant-Brexit. Il est sans doute moins ambitieux sur le plan politique, moins intégré institutionnellement et plus transactionnel. Mais il est aussi plus lucide. Les illusions d'un Royaume-Uni capable de tourner le dos au continent européen se sont dissipées.
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