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Festival non-mixte à Paris : 5 questions pour comprendre la polémique

ÉCLAIRAGE - Organisé par le collectif Mwasi, le festival afroféministe est la cible de critiques venant de l'extrême droite, de la mairie de Paris dirigée par Anne Hidalgo et d'associations de lutte contre le racisme. Motif : plusieurs ateliers sont non-mixtes car réservés aux "personnes noires".

L'affiche du festival Nyansapo
L'affiche du festival Nyansapo Crédit : Capture d'écran / DR
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Julien Absalon
Journaliste RTL

La non-mixité est-elle un moyen légitime pour agir contre les discriminations ? En filigrane, c'est la question qui se pose dans la polémique touchant la tenue du festival afroféministe Nyansapo à Paris. Prévu du 28 au 30 juillet 2017 à la Générale, une salle située dans l'est de la capitale, cet événement s'organise en plusieurs espaces dont certains sont exclusivement réservés aux femmes noires.

Dans le viseur de l'extrême droite et des associations de lutte contre le racisme, le festival a été attaqué par la maire de Paris. "Je demande l'interdiction de ce festival", a lancé Anne Hidalgo sur Twitter, dimanche 28 mai, avant, le lendemain, d'évoquer une "solution claire" trouvée avec les organisateurs.

1. Qu'est-ce que ce festival ?

Organisé pour la première fois par le collectif Mwasi, le Nyansapo se définit comme un "festival afroféministe européen". La présentation inscrite sur le site Internet évoque quatre espaces à disposition des visiteurs. Le principal, qui concerne 80% du festival, est annoncé comme un "espace non mixte" dans lequel seules les "femmes noires" peuvent y accéder. Celles-ci peuvent notamment assister à des "débats" et mener des réflexions portant sur "les théories afroféministes". Deux autres espaces sont annoncés non mixtes. L'un est consacré aux "personnes noires" (les hommes sont acceptés) et l'autre aux "femmes racisées" se considérant faire partie d'une minorité différenciée aux yeux des autres. Enfin, un quatrième espace avec des tables rondes, showcases et expositions, est ouvert à tous. Le programme, lui aussi en ligne, précise avec une signalétique l'accessibilité restreinte ou non des divers ateliers organisés au cours de ce week-end.

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Le festival doit principalement se tenir dans les locaux de La Générale, une "coopérative artistique, politique et sociale" installée dans le XIe arrondissement de Paris. Ce lieu, qui appartient à la mairie de Paris, n'accueillera toutefois pas l'intégralité de l'événement mais seulement les ateliers mixtes. Le collectif Mwasi a précisé, auprès de Libération, que les réunions non-mixtes auraient lieu dans des locaux privés sur lesquels les pouvoirs publics n'ont pas de droit de regard. Ce détail n'était toutefois pas précisé sur le site et le programme.

Ce festival rappelle le "camp d'été décolonial" organisé à Reims durant l'été 2016. Ce "séminaire de formation à l'antiracisme" n'était ouvert qu'aux "racisés" et aux personnes se considérant être victimes du "racisme d'État". Plusieurs personnalités politiques et des associations s'étaient ému de la tenue de cet événement.

2. Qu'est-ce que le collectif Mwasi ?

Le collectif afroféministe Mwasi (terme désignant "femme" en lingala) existe depuis 2014. Il regroupe des femmes noires et métisses dans le but de lutter "contre les violences et différentes oppressions qu'elles subissent". Leur combat se porte à plusieurs niveaux : "Contre les discriminations liées à la classe, au genre, à la sexualité, à la santé, la religion" mais aussi "contre l’institutionnalisation des dominations hétéropatriarcales dans le système capitaliste hégémonique blanc".

Ce mouvement se démarque par sa non-mixité, en n'acceptant que des femmes "afrodescendantes" qui "s'identifient comme des noires ou métisses". Sur ce principe d'exclusion d'une partie de la population, mais qui est notamment utilisé par les féministes depuis plusieurs décennies comme l'explique BuzzFeed News, Mwasi s'explique sur son site : "Notre non-mixité est un choix politique qui nous permet d’échanger et de lutter entre personnes concernées. (...) Nous ne sommes pas contre les autres groupes raciaux. Nous échangeons sur la négrophobie et la misogynie pour et par les personnes concernées, notre confort et nos luttes sont plus important.e.s que ta curiosité".

Mwasi se défend de faire preuve de racisme, arguant que "ce n'est pas le fait de parler de race qui est raciste mais le fait de les hiérarchiser entre elles". Et d'ajouter : "Il n’y a aucune hiérarchisation des races dans Mwasi, nous revendiquons uniquement le droit d’avoir un espace entre nous où nous puissions nous sentir en sécurité, et où il nous est possible de mettre notre temps au profit de notre lutte plutôt que de le consacrer à de la pédagogie".

3. Quelles ont été les critiques ?

La vague de critiques trouve sa source auprès des relais numériques des militants d'extrême droite. Le site identitaire Fdesouche publie jeudi 25 mai un article dénonçant l'organisation d'un "festival avec des espaces interdits aux blancs". Des représentants du Front national s'emparent ensuite de la polémique. Dans un tweet daté du 26 mai, Wallerand de Saint-Just, président du groupe FN au conseil régional d'Île-de-France, exhorte Anne Hidalgo de "s'expliquer". Il vise directement la maire de Paris, compte tenu de la nature "municipale" des lieux de La Générale.

La LICRA, présidée par Alain Jakubowicz, s'invite ensuite dans la polémique pour s'en prendre elle aussi à ce "festival interdits aux blancs" avec ces termes : "Rosa Parks (figure de la lutte contre la ségrégation raciale aux États-Unis, ndlr) doit se retourner dans sa tombe. Le combat antiraciste devenu l'alibi d'un repli identitaire". Dans la foulée, la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah) s'offusque sur les réseaux sociaux.

Dimanche 28 mai, Anne Hidalgo sort de son silence dans une série de trois tweets. "Je condamne avec fermeté l'organisation à Paris de cet événement 'interdit aux blancs'. Je demande l'interdiction de ce festival. Je vais saisir le Préfet de Police en ce sens. Je me réserve également la possibilité de poursuivre les initiateurs de ce festival pour discrimination".  Cette réaction a été saluée par SOS Racisme, considérant ce festival comme étant une "faute - sinon une abomination - car il se complaît dans la séparation ethnique là où l'antiracisme est un mouvement dont l'objectif est post-racial".

4. Qui a défendu la tenue du festival ?

Nombreux ont été les internautes à déplorer ces réquisitoires contre le festival. Un hashtag de soutien, #JesoutiensMwasi, a d'ailleurs obtenu une certaine popularité sur les réseaux sociaux. C'est par ce même biais que plusieurs associations ont défendu l'organisation de cet événement et sa teneur non-mixte. Les Effrontées, collectif féministe et LGBT qui est mixte, s'est d'ailleurs étonné de la réaction d'Anne Hidalgo : "C'est quoi le problème ? La mairie de Paris participe au financement de la maison des femmes de Paris, par exemple, un espace non-mixte".

Son de cloche similaire chez Osez le féminisme, dont la porte-parole Raphaëlle Rémy-Leleu a fait part de son agacement dans un entretien accordé à franceinfo : "Des personnes ne veulent pas comprendre que des personnes 'dominées' aient envie de s'organiser entre elles, pour aller vers leur émancipation. Ce sont des polémiques qui reviennent régulièrement, sur des bases assez malsaines. (...) Franchement, accuser des associations féministes et anti-racistes, qui font le choix de la non-mixité, d'aller vers un repli identitaire, c'est plutôt ridicule".

La Générale a de son côté regretté une "campagne de désinformation et de fake news orchestrée par l’extrême droite la plus puante". Elle dénonce l'action de "certaines associations antiracistes" qui se "retrouvent paradoxalement du côté des racistes à stigmatiser celles et ceux qui militent pragmatiquement pour les valeurs d’égalité et de respect". Le communiqué se conclut également par une attaque aux "communautaristes blancs qui exigent soudainement le droit d’assister à une rencontre qui se revendique du militantisme afroféministe, par ailleurs tout public en dehors des ateliers de travail".

5. Hidalgo a-t-elle rétropédalé ?

Au lendemain de sa première réaction, Anne Hidalgo s'est à nouveau exprimée sur le sujet pour annoncer avoir trouvé un terrain d'entente en mesure de contenter l'ensemble des parties : "À la suite de mon intervention ferme hier auprès des organisateurs, une solution claire a été établie. Le festival organisé dans un lieu public sera ouvert à tous. Des ateliers non-mixtes se tiendront ailleurs, dans un cadre strictement privé. Cette clarification doit permettre au festival Nyansapo de tenir son rôle : contribuer à renforcer la lutte contre le racisme et le sexisme. Paris est une ville mixte et je continuerai à veiller que cela reste le cas dans les lieux publics".

L'élue a cependant été accusée d'avoir rétropédalé mais aussi d'avoir mis en avant la mise en place d'ateliers non-mixtes dans "un cadre strictement privé" alors que cette précision avait été faite par le collectif Mwasi. Le conseiller en communication de la maire signale toutefois sur Twitter que "cette solution a été abordée pour la première fois" après les premières critiques d'Anne Hidalgo et surtout que "ni le site de l'événement ni les documents programme ne faisaient état de lieux privés". Cela n'a toutefois pas empêché les soutiens de l'événement de se regrouper derrière le hashtag #Suiteàmoninterventionferme pour brocarder les propos de la maire.

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2017-05-29 18:14:25
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