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Amazon, Tinder, UberEats : pourquoi Rousseau aurait détesté ces services

PODCAST - Mais où est le désir ? Perdons-nous le goût de notre désir et pourrions nous être heureux sans lui ? Et d'ailleurs, qu'en disent les philosophes ?

Des colis Amazon (illustration)
Des colis Amazon (illustration)
Crédit : Philippe HUGUEN / AFP
INÉDIT - Désire-t-on encore assez ?
07:40
Marie-Pierre Haddad

Le désir si vaste sujet. Le désir a plein de visages : il est amoureux, sexuel, matériel. Le désir, c'est l'envie. Mais quand on désire quelqu'un ou quelque chose qu'un autre possède et qu'on n'atteindrait jamais, il se teinte alors de jalousie

Aujourd'hui, c'est pratique, le désir est rassasié en un clic. On peut télécharger le dernier album de Clara Luciani en cinq secondes. On peut se faire livrer une pizza savoureuse en vingt minutes et recevoir un objet venu de l'étranger en 24 heures. 

Et même chose en amour : une, deux, trois applications de rencontres et une multitude de possibilités. Mais où est le désir ? Sommes-nous certains qu'il s'agisse encore de désir quand le fondement même de ce dernier se situe dans le délire douloureux de son attente ? Perdons-nous le goût de notre désir et pourrions nous être heureux sans lui ? Et d'ailleurs, qu'en disent les philosophes ?

Désir et délire

Spontanément et paradoxalement, les philosophes vont nous mettre en garde contre le désir. Pourquoi ? "C'est effectivement paradoxal. D'autant plus si on prend le cas des épicuriens qui passent, aux yeux de l'opinion, comme les promoteurs du désir", explique Marianne Chaillan, professeur en philosophie. 

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Pour eux, "si vous désirez, quelqu'un ou quelque chose, c'est presque comme du délire. Si vous réfléchissez d'ailleurs, entre désir et délire, il y a beaucoup de lettres communes. Et pourquoi vous délirez ? Parce que celui qui désire est probablement la personne qui méconnaît le plus l'objet de son délire", ajoute Marianne Chaillan. 

Pour les épicuriens, c'est un problème. "Le désir n'est pas du tout une activité rationnelle. C'est quelque chose qui nous tombe dessus et qui nous fait méconnaître complètement cet objet. Donc, on se met en grave danger le jour où on sort de ce 'délire'", poursuit-t-elle.

Faut-il renoncer au désir ?

Sans renoncer au désir, d'autres philosophes opèrent un tri. C'est notamment le cas des stoïciens. "Ils nous disent que certains désirs sont bons et d’autres ne sont pas bons. Il y a des désirs dont la réalisation ne dépend pas uniquement de vous. Vous vous mettez en danger d'être très malheureux. En fait, il faut travailler nos désirs, il faut les discipliner. Attention à la configuration qu'ils prennent. Mal configurés, ils vont devenir la source de votre malheur. Bien configurés, vous pouvez être heureux avec vos désirs", analyse Marianne Chaillan.

Est ce qu'il n'y a pas aussi dans le désir, la saveur de l'attente ? "Exactement, répond la professeure en philosophie. C'est ce qui fait qu'aujourd'hui, on peut perdre le désir". Dans une grande thèse sur La dialectique du maître et de l'esclave, Hegel explique que le temps et l'effort donnent toute sa saveur au désire. Cette attente est consubstantielle au désir. Elle est ce qui va devenir le diktat du besoin de la pulsion qu'on a suivi immédiatement. 

Spinoza et Rousseau réhabilitent le désir

L'envie d'avoir envie d’avoir envie. "Jean-Jacques-Rousseau nous explique qu'il n'y a rien de plus malheureux qu'un homme qui n'aurait plus rien à désirer. C'est un paradoxe qui joue entre le plus heureux des hommes qui a beaucoup de désirs qui n'ont pas été réalisés et celui qui a réalisé tous ses désirs. Jean-Jacques Rousseau explique qu'il vaut mieux être un homme qui n'a pas réalisé ses désirs plutôt qu'un homme qui les a tous réalisés", explique Marianne Chaillan.

Des philosophes seraient sûrement affolés de voir qu'on comble nos désirs. "On perd quelque chose dans cette accessibilité, dans l'immédiateté. Bien sûr qu'on y gagne aussi en confort. Spinoza pourrait cependant réhabiliter le désir. Pour lui, le désir est l'essence de l'homme. Le propre de l’humain, c’est cette élan vital qui le traverse", conclut Marianne Chaillan.

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