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Ovidie et Diglee : "Est-on vraiment libérés sexuellement ?"

RENCONTRES - L'une écrit, l'autre dessine et, à elles deux, elles signent "Libres !", un ouvrage ludique, passionnant et déculpabilisant. À mettre entre toutes les mains des personnes souhaitant entendre un discours sain sur la sexualité.

Diglee et Ovidie, auteures de "Libres !"
Diglee et Ovidie, auteures de "Libres !" Crédit : ©Pauline Darley ; ©Vollmer-Lo
ArièleBonte
Arièle Bonte

Un manifeste contre les diktats de la sexualité mais aussi une ode à la tolérance ? Ovidie et Diglee l'ont brillamment réalisé en combinant leurs talents - l'une pour l'écriture, l'autre pour son coup de crayon - afin de donner vie à Libres ! Manifeste pour s'affranchir des diktats sexuels (1), disponible depuis le 4 octobre dernier en librairie (éditions Delcourt). 

En 15 chapitres, Ovidie (auteure de Porno Manifesto en 2002 et réalisatrice de plusieurs documentaires dont À quoi rêvent les jeunes filles, l'élément déclencheur de ce manifeste), et Diglee (illustratrice, autrice de plusieurs bandes-dessinées dont Forever Bitch) déconstruisent les injonctions, stéréotypes et idées reçues liées à la sexualité.

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Entre anecdotes personnelles, analyse de l'univers pornographique, pratiques que l'on cache ou se refuse parce qu'elles sont considérées comme honteuses par le commun des mortels, Ovidie et Diglee offrent ce livre comme un outil pédagogique, ludique et indispensable à toutes personnes souhaitant disposer d'un point de vue sain sur la sexualité.

Après avoir dévoré cet ouvrage drôle, éclairant et inspirant, Girls est allée à la rencontre de ses deux auteures dans les bureaux des éditions Delcourt. Fin de journée promo oblige, le duo - qui s'est rencontré en 2014 au festival d'Angoulême - semble un poil fatigué mais répond avec enthousiasme et une sincérité rare à nos questions.

La complicité entre ces deux femmes ne passe d'ailleurs pas inaperçue tant Ovidie et Diglee - deux femmes féministes revendiquées - partagent les mêmes valeurs et aspirations pour les jeunes filles : leur offrir un support qu'elles auraient toutes les deux aimées avoir entre les mains, et ce dès leur adolescence.

Je n'aurais pas pu publier ce livre il y a 10 ans.

Ovidie, auteure de "Libres !"
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Girls : Pourquoi un manifeste comme celui-ci, en 2017, était important à publier ?
Diglee : Après la publication de Forever Bitch, j'avais ce goût amer. Mes personnages parlent beaucoup de sexualité mais je me suis demandée si l'on était vraiment libérés sexuellement. En soirée par exemple, j'aimais bien lancer le sujet sur les poils. Je sentais qu'il y avait des conversations interdites ou un dégoût pour le sexe féminin. Enfin, dessiner des corps différents, aller vers des choses moins lisses m'intéressaient également. 

Ovidie : Si ce texte arrive à ce moment là, c'est aussi parce qu'il y a eu un cheminement personnel, que je distille à l'intérieur du livre - quand je parle de mon rapport au poids par exemple. Je me suis longtemps braquée quand la vision du féminisme de quelqu'un n'était pas la même que la mienne. Alors qu'aujourd'hui, j'accepte de discuter avec n'importe quelle personne qui se revendique féministe. Cette indulgence envers moi-même et les autres, cette ouverture à la sororité date d'il y a quelques années seulement. Je n'aurais pas pu publier ce livre il y a 10 ans.

Ces parties du texte plus personnelles, est-ce que cela a été difficile à écrire ? 
Ovidie : Non, aujourd'hui je peux en parler sereinement. Je me dis que mes expériences peuvent résonner chez quelqu'un d'autre, débloquer quelque chose en eux. Apporter de soi, de ses galères ou de ses remises en question, cela peut permettre aux lectrices de mieux se transposer dans cette réflexion. Les planches de Diglee permettent aussi cela : une mise en application concrète dans des situations du quotidien.

Diglee : Je suis fière de faire de la vulgarisation parce que le dessin permet de rendre un propos accessible à des gens qui ne sont pas dans des sphères militantes. La bande dessinée sert à cela : c'est un objet de détente et de plaisir qui fait moins peur qu'un manifeste. 

Le sous-titre de Libres ! est "Manifeste pour s’affranchir des diktats sexuels". De quel(s) diktat(s) vous êtes-vous affranchies ?
Diglee : Le maquillage et l'épilation parce que je les vivais comme un diktat. J'ai beaucoup d'amies qui voient cela comme un outil de valorisation et à qui cela fait du bien. Je me suis rendue compte que ça n’était pas mon cas parce que j'avais l'impression que cela me rendait acceptable aux yeux des autres.

Galerie de personnages ¿¿¿ . "Libres!" Extrait Sortie début octobre! ¿¿¿ . #DigleeLibres #LibresDelcourt #DigleeOvidie #féministe #badassgirls #bodypositive

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Ovidie : Le poids. Je ne me suis jamais fait vomir mais j'ai été dans la restriction alimentaire pendant très longtemps. À un moment j'étais vraiment maigre, je n'avais plus mes règles, bref la totale. Un jour, toujours dans cet état d'esprit de bienveillance, j'ai réalisé que ce n'était pas possible de se faire du mal à ce point. Je me suis fait pitié et j'ai eu une immense compassion envers moi-même : pourquoi est-ce que tu te fais autant de mal ? Est-ce que cela vaut le coup ? Je me suis donc mise à manger. J'ai pris trois-quatre kilos et cela n'a rien changé à ma vie. Mais pour moi, cela a tout changé, parce qu'au quotidien, je mange. Et c'est tellement bien de manger ! (rires)

On revient toujours à cette notion de plaisir, s'apprécier telle que l'on est et sans artifice...
Diglee : C'est difficile de faire le tri entre ce qu'on fait pour les autres ou pour soi. Je m'en suis rendue compte en passant un mois de vacances - heureuse - sans me maquiller et m’épiler... et d'être malheureuse de devoir remettre se masque en rentrant. Cela n'avait plus de sens. Alors j'ai osé poser pour un shooting photo, osé rencontrer des journalistes toute la journée sans être maquillée. 

Ovidie : Avec l'âge, j'ai cessé d'être en compétition. Maintenant, si je vois une nana belle, je suis heureuse pour elle. Si je vois une nana qui réussit, je suis sincèrement heureuse pour elle aussi. Alors qu'il y a 15 ans, si je voyais une femme autour de moi réaliser quelque chose, j'étais dans un état de jalousie pas possible. Plus jamais. Mais cela a mis du temps parce qu'on nous apprend très tôt à être en compétition.

Dans Libres !, les magazines féminins en prennent pour leur grade. Vous montrez que ces publications ont choisi de placer le curseur sur la sexualité comme quête de performance, comme satisfaction du plaisir masculin, et dont la représentation est uniquement hétérosexuelle. Pourquoi, selon vous ?
Ovidie : Le propos de la presse féminine, c'est de véhiculer des normes et des tendances afin d'encourager à la consommation et à l'achat. On nous apprend comment être la plus belle possible, on donne des conseils de développement personnel pour être la meilleure au travail, la meilleure maman possible... Il s'agit d'exceller pour améliorer sa vie. La sexualité est dans cette continuité. Ce qui me chiffonne le plus dans certains articles sexo, c'est le jargon très marketing qui peut être employé. On en sait pas trop si on parle de cul ou d'un entretien d'embauche comme "booster" sa libido, avoir une sexualité "au top". Mais c'est quoi "avoir une sexualité au top" ?

Le porno n'est qu'un reflet exacerbé de l'ensemble de la société.

Ovidie, auteure de "Libres !"
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Vous faîtes aussi beaucoup le parallèle entre société et pornographie… On parle et montre volontiers la sodomie et l’éjaculation faciale mais lorsqu’il s’agit de sexe pendant les règles, il n y a plus personnes… 
Ovidie : Le porno est un genre ultra normé et les gens qui en font partie ne sont pas du tout sexuellement libérés, très réactionnaires. Le porno n'est qu'un reflet exacerbé de l'ensemble de la société. Ce n'est pas subversif mais bien la représentation explicite des rapports hommes-femmes qui se jouent tous les jours et partout. Ce milieu est par exemple très souvent homophobe (beaucoup d'actrices refusent de tourner avec des acteurs bisexuels, par exemple). Soit-disant, le porno fait tomber des tabous comme la sodomie... mais seulement d'un côté ! C'est "papa dans maman" mais jamais "maman dans papa" ou "papa dans papa" parce que "c'est dégueulasse". J'ai déjà assisté à des tournages où des acteurs et réalisateurs faisaient des blagues devant une actrice qui s’apprêtait à être sodomisée pendant une heure. Même pour eux, il s'agit d'une pratique humiliante... alors qu'ils en font au quotidien. 

Et même dans le dessin, des représentations que l'on n'a pas l'habitude de voir peuvent choquer. La censure d'Instagram a d'ailleurs condamné l'un de tes dessins, Diglee.
Diglee : Ma première censure d'Instagram est issue de cette BD. Il s'agit d'une femme noire, qui a le bras levé, elle n'est pas poilue mais des poils de repousse apparents. Poitrine nue et opulente, coupe afro, regard conquérant et fier, elle était hors des codes de ce que l'on attend d'un nu féminin aujourd'hui. J'en ai postés beaucoup - érotiques ou pas - et je n'ai jamais eu de retours négatifs. Probablement parce qu'ils devaient flatter les fantasmes érotiques des gens. Alors quand j'ai listé les critères de ce dessin là, tout était réuni pour la censure... trois fois de suite !

Vous évoquez dans Libres ! une pub de Veet datant de 2011 dans laquelle on explique aux jeunes filles qu’elles doivent épiler leur sexe sinon elles ne "valent" rien… Aujourd’hui, avec l'avènement des réseaux sociaux et des voix qui s'élèvent plus facilement, une pub comme celle-ci ne passerait plus inaperçue quand de nouvelles égéries font aussi leur apparition comme Arvida Byström, égérie (aux jambes poilues d'Adidas) ?
Diglee : Et encore, elle a pu finir sur une pub Adidas parce qu'elle est connue des réseaux sociaux ! Je la suis depuis longtemps, je suis très fan d'elle et elle m'a beaucoup aidée mais, comme elle le dit elle-même, ce ne sont "que" ses poils sur les jambes qui font d'elle une personne pas acceptée. Elle est belle, blanche, valide, jeune, mince. Elle est consciente de ces privilèges. Mais si ce petit détail dissonant déclenche autant de violences, qu'est-ce que cela doit être quand on cumule plusieurs différences ? Les réseaux sociaux, c'est le bon et le moins bon où tout le monde peut donner son avis et permettent aux personnes issues des minorités de taper du poing sur la table, de dénoncer et de produire d'autres images qui n'auraient jamais été validées par de la presse ou de la publicité. J'aurais eu ces images à 13 ou 14 ans, le chemin aurait peut-être été moins long pour mois (Ovidie acquiesce, NDLR.). 

(1) Libres ! Manifeste pour s'affranchir des diktats sexuels, Ovidie et Diglee, éditions Delcourt, collection Tapas BD, en librairies depuis le 4 octobre 2017 (18,95 euros).

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