7 min de lecture Société

Journée des femmes musulmanes : elles témoignent de l'islamophobie à l'école

TÉMOIGNAGES - Des femmes musulmanes racontent à "RTL Girls" les discriminations et comportements qui leur sont réservés au sein de l'Éducation nationale ou durant leur parcours scolaire.

Le port du voile en France est autorisé dans l'espace public (illustration)
Le port du voile en France est autorisé dans l'espace public (illustration) Crédit : iStock / Getty Images Plus
Arièle Bonte
Arièle Bonte
Journaliste

"Faire entendre les voix des femmes musulmanes dans leur pluralité", c'est la mission que s'est donnée l'association Lallab, ces 27 et 29 mars à l'occasion du Muslim Women's Day, soit une journée dédiée aux femmes musulmanes. Lancée en France l'année dernière en réponse à une initiative américaine, cette seconde édition s'intéresse à l'éducation, un terrain où les mères comme les jeunes filles sont parfois les cibles de discriminations au sein même des établissements scolaires. 

"L’accès des femmes musulmanes à l’éducation est inégal et doit être questionné", explique l'association Lallab dans un communiqué. Car pour les femmes musulmanes, qu'elles soient élèves, étudiantes ou enseignantes, qu'elles portent ou non le voile, les discriminations quotidiennes existent. 

Trois d'entre elles ont raconté à RTL Girls leur expérience et comment le regard de la société sur leur religion a impacté leur travail scolaire ou professionnel. 

Quand les discriminations sont quotidiennes

Safa, 24 ans, est étudiante en Master de psychologie sociale à Paris. Elle porte le voile depuis qu'elle a 11 ans et raconte que dans son collège de ZEP ("zone d'éducation prioritaire"), son voile "n'était pas nécessairement un problème". Qu'il s'agisse de ses camarades de classe ou de ses professeurs, son voile est accepté par l'ensemble de la communauté, même si elle est la seule de son établissement à en porter un. 

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Pour son entrée au lycée, Safa intègre un grand lycée parisien. Là encore, elle est l'unique élève à porter le voile et ce changement de quartier et d'environnement se fait vite ressentir. "J'ai eu plusieurs remarques de la part de mes professeurs ou du corps enseignant, jamais de très grosses discriminations mais du racisme et certains comportements discriminatoires", se souvient-elle.

Un jour par exemple, une professeure appelle Safa par le prénom d'une autre élève d'origine arabe : "Sarah". Lorsque la jeune fille lui fait remarquer qu'il ne s'agit pas de son prénom, l'enseignante lui répond : "vous deux, c'est la même chose".

Une fois, une fille est venue avec un immense collier en bois représentant une croix

Safa, étudiante qui porte le voile
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Après les cours, Safa sort son voile de son sac dans le hall du lycée pour le mettre une fois qu'elle a quitté l'enceinte de l’établissement, "les surveillants venaient en courant vers moi pour me dire que c'était interdit alors qu'il était simplement dans mes mains".

En hiver, si la jeune fille a le malheur de porter un bonnet parce qu'elle a tout simplement froid, on lui demande de le retirer. Les autres élèves sont épargnés de ces ordres. "Une fois, une fille de ma classe est venue en cours avec un immense collier en bois représentant une croix. Personne ne lui a rien dit", rapporte encore Safa qui souligne que son lycée abritait une chapelle encore active. 

 Avec ses camarades de classe et les autres élèves en revanche, Safa ne rapporte aucun incident. Elle sait cependant, qu'un jour d'absence, une enseignante convoque une de ses amies pour lui dire d'encourager Safa à enlever son voile. "Parce que pour elle, c'était un symbole d'oppression". 

Si l'étudiante en psychologie estime ne pas avoir subi d'importantes discriminations au sein de son lycée (contrairement à l'extérieur, où elle a été plusieurs fois agressée en raison de son voile), elle ajoute cependant que ces comportements "ne sont pas inoffensifs et restent handicapants pour une adolescente".

En France, porter le voile n'est pas simple pour une femme
En France, porter le voile n'est pas simple pour une femme Crédit : iStock / Getty Images Plus

Le voile, un objet mal perçu par l'ensemble de la société

Nour (ce prénom a été modifié) raconte elle aussi à quel point les discriminations ont eu un impact sur son quotidien et son entrée dans la vie adulte. "J'ai revu mes envies et mes ambitions à la baisse parce que je devais être invisible", raconte-t-elle à RTL Girls.

Cette vingtenaire qui travaille dans la communication a commencé à porter le voile à l'âge de 15 ans, au moment du débat sur l'identité nationale en France, qui a eu lieu à la fin des années 2000.

À la différence de Safa, Nour a été confrontée à une "forme de harcèlement scolaire" en raison de son voile. "On me reprochait mon manque de féminité, on me parlait tout le temps de l'Iran etc.", détaille la jeune femme, qui a également été la cible de propos violents de la part d'un enseignant lorsqu'elle lui a demandé si, à l'occasion d'une sortie scolaire, elle pouvait porter son voile le temps du trajet dans l'espace public. 

"Il m'a dit : 'Toi, Nour, tu portes le voile ? Tu me déçois ! Les femmes en Iran tu en fais quoi ? C'est une honte à la femme !' Toute communication était impossible et à partir de ce moment là, je me suis dit que porter le voile allait être plus compliqué que prévu", explique-t-elle.

Cela fait mal au cœur de constater que, selon certaines personnes, tu freines le monde

Nour
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Nour se prive alors de sortie, ne peut pas faire du football comme elle rêverait pourtant d'en faire, anticipe chaque moment dans l'espace public en fonction de si on va lui autoriser ou non à porter son voile en toute liberté. 

"Quand tu as 15 ans et qu'on te met sur les épaules le sort de femmes dans une situation délicate c'est très lourd, cela fait mal au cœur de constater que, selon certaines personnes, tu freines le monde", ajoute-t-elle, insistant sur le caractère systémique des comportements discriminants au sein de son lycée mais aussi dans le reste de la société.

Aujourd'hui, je me sens mi voilée mi pas voilée

Nour
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Dans le milieu professionnel, Nour fait le même constat : son voile est un frein, un objet brandi contre elle pour l'insulter. En stage, son responsable l'appelle "la voilée" lorsqu'elle arrive devant les grilles de l'entreprise, et qu'elle y retire ici même son voile avant d'aller travailler. Un jour, lors d'une convention et en présence de clients, son supérieur hiérarchique insulte sa religion. Nour décide alors, après cet incident, de quitter son stage, une semaine avant la fin. "On m'a répondu : saches que tu n'as pas ta place dans la société".

La suite a été "une traversée du désert". Nour confie qu'elle s'est alors sentie "perdue". Elle a voyagé pendant une année, a pris du temps pour elle avant d'entrer en Master. "Mais j'étais en dépression, je passais mes journées dans le noir et la nuit je ne dormais pas. J'ai perdu dix kilos en quelques mois, je me suis dit que j'allais laisser tomber la communication", se souvient-elle douloureusement. 

Finalement, la jeune femme décide d'y revenir après avoir travaillé quelques tempes comme conseillère de vente. Elle décide de cacher son voile et de ne jamais en parler. "J'ai pu avoir trois postes avec beaucoup de missions que je sais que je n'aurais pas pu avoir si on avait su que je porte le voile", assure-t-elle.

Le voile de Nour devient alors un secret, difficile à porter car il faut bien savoir le cacher. La jeune femme met en effet en place des stratégies, ne se rend pas dans certains quartiers, retire son voile à quelques arrêts de RER avant sa station, de peur de croiser des collègues. "Aujourd'hui, je me sens mi voilée mi pas voilée", explique Nour. Cette situation lui convient pour l'instant mais elle sait qu'un jour, elle devra faire un choix. 

Le phénomène d'auto-censure

Victoria (ce prénom a été modifié) de son côté, a été témoin de ces jeunes filles musulmanes qui revoient leurs ambitions à la baisse en raison des discriminations qu'elles subissent au quotidien, dans les établissements scolaires mais aussi des comportements auxquels elles doivent faire face dans la société ou qu'elles observent dans les médias.

Cette enseignante de sciences économiques et sociales est convertie et, de son propre aveu, ne subit pas directement de discrimination parce qu'elle est "non typée". Victoria tient, de fait, une place assez inédite dans le corps étudiant de son établissement : la parole de ses collègues n'est pas bridée en sa présence.

Elle confie alors à RTL Girls entendre alors "pas mal de remarques sur les tenues vestimentaires des élèves, sur leurs pratiques religieuses supposées parce qu'il y a parfois", explique-t-elle, "un amalgame qui est fait entre le fait d'être identifiée comme étant issue d'une immigration et la pratique religieuse".

Les élèves sont en manque d'identification de parcours de réussite

Victoria, enseignante
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Un jour par exemple, un professeur a dit d'un élève qu'il était "con" à cause de sa religion. Si des élèves perçus comme musulmans sont absents, c'est parce qu'ils font l'Aïd. Si des filles portent des jupes amples, c'est parce qu'elles sont musulmanes. "Ce climat crée des phénomènes d'auto-censure", explique alors Victoria. "J'ai du mal à parler de ces questions avec mes collègues, ne serait-ce que d'évoquer ma pratique religieuse parce que je n'ai pas envie de me retrouver dans des discussions et des amalgames", poursuit-elle.

Mais l'auto-censure n'est pas uniquement tournée vers l'enseignante. Elle agit sur les jeunes filles. "Les élèves sont en manque d'identification de parcours de réussite, et cela se ressent dans leur ambition et leur manière d'aborder l'école". Dans son lycée, Victoria explique que les filles qui portent le voile notamment "ont conscience que l'insertion professionnelle va être difficile, voire impossible". Leur horizon d'avenir se tourne alors plus "vers la sphère familiale que professionnelle", rapporte Victoria. 

Arrivée en septembre dernier dans l'établissement où elle travaille actuellement, Victoria n'a pour l'instant dit à aucun et aucune de ses collègues qu'elle était musulmane. "La question va se poser au moment du ramadan", explique-t-elle. "C'est un événement que j’appréhende". Pour les remarques éventuelles des autres enseignantes mais aussi pour tous les préjugés qui découlent du fait de faire le ramadan : "être moins disponible ou moins compétente", détaille Victoria. 

Un avenir optimiste pour les femmes musulmanes ?

Les trois femmes avec lesquelles nous avons échangées sont toutes d'accord sur un point : il est nécessaire de parler d’islamophobie à l'école. Nour estime que la France n'est pas encore prête à ouvrir ce dialogue au sein de l'Éducation nationale tandis que Victoria explique que communiquer à ce sujet permettrait "de réfléchir à tous les préjugés, de les remplacer dans un contexte et de ne plus faire de la religion un sujet tabou".

Safa de son côté ajoute qu'il est nécessaire de donner aux enfants "les ressources pour faire face à des situations violentes comme les attentats". Pour elle, le dialogue doit se faire dès l'école primaire "pour que les élèves comprennent qu'il y a des gens différents, qu'il n'y a pas de mal à cela et que eux aussi ont le droit à la différence". 

Nour a dû attendre d'entrer à l'université pour sentir qu'elle avait le droit à sa différence. Safa observe qu'il y a quelques années encore, une conférence avec des intervenantes voilées auraient été impossible à organiser...

Ces deux jeunes femmes se disent alors "optimistes" pour l'avenir. Même si le chemin est encore long avant d'entendre la voix des femmes musulmanes dans les médias, de voir plus d'expertes voilées à la télévision. "Mais si on présente les choses comme une fatalité, ça en restera une", conclut Safa. 

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