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Karl Lagerfeld : une vie de petites humiliations et de créativité indomptable

PORTRAIT - Les phrases terribles de sa mère, sa rivalité avec Saint Laurent, son amour, son coup de crayon et ses coups de griffes... L'empereur de la mode mondialisé était un personnage bien mystérieux.

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Portrait de Karl Lagerfeld, célèbre couturier décédé mardi 19 février 2019 Crédit Image : AFP | Crédit Média : RTL | Date :
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Aymeric Parthonnaud
Journaliste

Son allure reconnaissable entre mille fut sans doute l'une de ses créations les plus abouties. Cheveux blancs et poudrés retenus par un immuable catogan, grand col blanc, lunettes noires, bijoux, moue boudeuse... Le grand couturier Karl Lagerfeld est décédé ce mardi 19 février. Celui dont la silhouette est devenue aussi célèbre que les deux C enlacés de la maison de Gabrielle Chasnel était avant tout une image pour le public. Mais qui était l'homme derrière le costume, le couturier et la marque ? Qui était Karl Otto Lagerfeldt ?

Le travail des biographes et des journalistes écrivant sur le célèbre couturier se cassent les dents très rapidement lorsqu'il s'agit de faire le récit de la vie du jeune Karl. Il reconnait être né dans la ville portuaire d'Hambourg en Allemagne mais lorsqu'il s'agit de connaitre sa date de naissance, le mystère s'épaissit. 

"En 1990, il affirmait à Thierry Ardisson avoir vu le jour en 1938, raconte la journaliste du Monde Raphaëlle Bacqué dans son article Karl Lagerfeld, une enfance allemande. Treize ans plus tard, le quotidien Bild am Sonntag a publié un extrait de son acte de baptême où figurent sa date de naissance ainsi que les témoignages d’anciens camarades de classe et d’une institutrice : il est né le 10 septembre 1933. Le 10 septembre 2008, une fête d’anniversaire a tout de même été organisée pour ses 70 ans, avant qu’il n’explique à Paris Match, en 2013, être né… en 1935. Devant nous, il balaye la question comme on se débarrasse d’une mouche : 'Je ne le dirai jamais, et puis il y a des choses que je ne sais pas moi-même. Va pour le 10 septembre 1933', se résigne finalement la journaliste.

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Karl Otto grandit en Allemagne avec son père qui fit fortune grâce au commerce de lait concentré et sa mère. Il vit une enfance bourgeoise avec des parents assez stricts et raconte ne pas avoir particulièrement aimé ce statut d'enfant toujours écarté des préoccupations des adultes. Une existence "humiliante" racontait-il dans un documentaire. "Quand mes parents ne voulaient pas que je comprenne ce qu'il disait, ils parlaient en anglais ou en français, donc j'ai appris l'anglais et le français bien avant d'aller à l'école". Plus que tout, cette attitude est avant tout le symbole d'une certaine maturité du jeune Karl. 

Tu me ressembles mais en beaucoup moins bien

Elisabeth, la mère de Karl Lagerfeld
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Très tôt, il se fait remarquer pour son attitude singulière et sa façon de porter des cheveux plus longs que les autres garçons et des vêtements légèrement différents. Il lit et dessine et tombe amoureux de la mode lorsqu'il accompagne sa mère à son premier défilé de mode le 13 décembre 1949. Ce sont les créations de Christian Dior qui, ce jour-là, tournoient devant les yeux de Karl. 

De sa mère, il tient le goût des belles choses et aussi la franchise décapante qu'on lui connait. Au micro de Loïc Prigent, il raconte : "À la fin de sa vie elle ne portait que du Sonia Rykiel, elle trouvait que tout ce que je faisais était moche (...). Elle avait des cheveux noirs comme un corbeau ce qui fait qu'elle avait de très beaux cheveux blancs, ce qui n'est pas mon cas. Les miens étaient comme du Coca-Cola, quand j'étais enfant elle disait que je ressemblais à une vieille commode d'acajou et qu'elle voulait me teindre les cheveux parce qu'elle trouvait cette couleur absolument abominable". 

Autre anecdote drôle et cruelle : "Elle me disait toujours que j’avais de trop grosses narines et qu’on devrait téléphoner à un tapissier pour qu’il y installe des rideaux…" Et Karl de fixer le personnage ainsi : "Elle me disait toujours : 'Tu me ressembles mais en beaucoup moins bien'. Ça, j'ai entendu ça toute ma vie." Si vous trouvez que Karl Lagerfeld est un peu trop franc, il faut sans doute chercher cette qualité du côté de sa mère. 

De Balmain à Chanel

Dans les années 50, Karl et sa mère Elisabeth quittent l’Allemagne et rejoignent Paris. En 1954, l'une des institutions les plus reconnues de la mode parisienne, le Secrétariat international de la laine, le sacre ex-æquo avec un certain Yves Saint Laurent. Dans le jury de ce concours pour jeunes prodiges, le couturier Pierre Balmain observe et recrute Karl Lagerfeld. 

Le couturier Karl Lagerfeld et le coiffeur Alexandre donnent une dernière touche à un modèle, le 24 janvier 1983, lors de la première présentation de la collection printemps-été de Chanel
Le couturier Karl Lagerfeld et le coiffeur Alexandre donnent une dernière touche à un modèle, le 24 janvier 1983, lors de la première présentation de la collection printemps-été de Chanel Crédit : PIERRE GUILLAUD / AFP

Sa carrière commencera sur les chapeaux de roues d'abord chez Balmain où il se sent rapidement à l'étroit, puis chez Jean Patou avant de devenir indépendant. Il intègre par la suite plusieurs maisons : Chloé où il travaille sur le prêt-à-porter et les accessoires, le fourreur italien Fendi à Rome dont il a réalisé le logo (et sa création, selon lui, fut sa création la plus rentable puisqu'il avait déposé ce dessin réalisé en quelques secondes sur un bout de table), puis Chanel.

En 1983, Karl Lagerfeld prend la tête de la haute couture, du prêt-à-porter et des accessoires de la maison Chanel qui était dans une très mauvaise passe financière. Il reprend certaines bases de la maison lancée par Coco Chanel comme le noir et le blanc et joue sur ce contraste avec un grand talent. À l'époque, sa muse s'appelle Inès de la Fressange, elle est très française, partage certains traits avec Gabrielle Chanel et elle devient une icône de la marque et de la mode. À partir de là, les noms Chanel et Lagerfeld deviendront indissociables.

Ses autres muses seront Claudia Schiffer, Linda Evangelista ou encore le mannequin Baptiste Giabiconi. Il devra d'ailleurs à ce dernier sa chatte et seule héritière Choupette.

Karl Lagerfeld et Inès de la Fressange le 13 mars 1987
Karl Lagerfeld et Inès de la Fressange le 13 mars 1987 Crédit : AFP / PIERRE GUILLAUD

Hyperactif de la création (et des affaires)

Karl Lagerfeld est un hyperactif. L'industrie de la mode s'accélère, les collections doivent s'enchaîner et le couturier doit imaginer, penser et dessiner silhouette sur silhouette. Il a lancé sa propre marque "Karl Lagerfeld" dès 1984, il continue ses collaborations avec Chloé, conçoit des collections capsules pour la marque de "fast-fashion" H&M, des costumes d'opéra et de théâtre, il se charge même des vêtements pour le film Talons aiguilles de Pedro Almodóvar. 

Mais il n'y a pas que les vêtements dans la vie du "Kaiser". Il ouvre une galerie de photographie et une maison d'édition, grand classique chez les maisons de couture, il développe des parfums, il dessine des timbres, joue son propre rôle au cinéma, touche à l'architecture d'intérieur, à la musique, il refaçonne les maillots de l'équipe de France de football en 2011 et même les bouteilles de Coca-Cola. 

Un franc-parler à double-tranchant

Karl Lagerfeld est aussi une figure médiatique très directe et sa longue carrière a été émaillée de diverses polémiques. Il y a un redressement fiscal extraordinaire d'abord dans les années 90 facilité, selon la presse, par Dominique Strauss-Kahn et autour de laquelle gravite l'affaire de la cassette Méry, vaste scandale politico-financier qui entourait le RPR dans les années 80 et 90. Au final, le couturier a dû se séparer d'une partie de sa collection d’œuvres d'art, de propriétés et de meubles d'époques pour régler la note. 

L'autre ennemi de Karl Lagerfeld, c'est sa langue. La décision de la chancelière d’accueillir un million de migrants, en 2015, lui fait déclarer : "On ne peut pas, même s’il s’est écoulé des décennies, tuer des millions de juifs pour faire venir des millions de leurs pires ennemis, après". Il juge la chancelière responsable de l’entrée au parlement national du parti d’extrême droite AfD. La classe politique allemande digère mal cette analyse au vitriol.

En 1994, il utilise un verset du Coran dans sa ligne printemps-été et a créé la controverse. Il soutient l'utilisation de la fourrure dans la mode même si lui-même n'en porte pas ou ne mange pas de viande. Il considère que ce débat "dans un monde de carnivores, où les chaussures et les sacs sont en cuir, est immature". Il a jugé Heidi Klum comme "bling-bling" et vulgaire ou Adele comme "un peu trop grosse", récoltant des critiques pour "slut-shaming" ou "grossophobie".

La comète de Bascher

Reste deux autres grands événements dans sa vie. Son célibat affiché depuis la mort de son compagnon de toujours, le dandy français Jacques de Bascher avec qui il est resté près de 18 ans jusqu'à sa mort en 1989. Celui qui fut le grand amour de Karl Lagerfeld fut aussi l'amant du rival de toujours du couturier : Yves Saint Laurent. 

Ce ne sont que les menaces de Pierre Bergé qui éloignèrent de Bascher de Saint Laurent, le dandy retournant vivre auprès de son bienfaiteur Karl Lagerfeld. La drogue, le sexe et les excès eurent raison de cette comète au style si singulier qui fut terrassé par le sida en 1989.

"Jacques de Bascher jeune, c’était le diable avec une tête de Garbo (…). Il s’habillait comme personne, avant tout le monde. C’est la personne qui m’amusait le plus, il était mon opposé. Il était aussi impossible, odieux. Il était parfait. Il a inspiré des jalousies incroyables", disait de lui le Kaiser. 

Hedi Slimane, le 28 janvier 2001 à Paris
Hedi Slimane, le 28 janvier 2001 à Paris Crédit : PIERRE VERDY / AFP

L'autre grande construction restera son corps et sa silhouette devenue une véritable marque. Après tout, il s'agit-là du vaisseau de son esprit si fertile. Il y a les cheveux, les lunettes et les accessoires. Ils le rendent reconnaissable sur tous les continents, masque le "regard de chien battu" que lui imposerait sa myopie ou les signes de l'âge qui marbrent son cou. Le grand public se rappellera de son obsession pour son poids et de sa ligne si variable à travers les décennies. 

En découvrant les créations du petit génie de Dior, Hedi Slimane, il se décide à perdre ses kilos en trop qu'il tentait parfois de cacher derrière un éventail très Grand Siècle. Peu importe ce qu'il lui en coûtera, il rentrera dans les costumes du styliste français. En 13 mois, il perd 42 kilos. Le régime draconien fut créé sur mesure par le Dr. Jean-Claude Houdret, une recette qui se transforma en un vrai petit succès en librairie. Karl Lagerfeld avait sans doute un talent supérieur à tous les autres, celui de rentabiliser chaque minute de sa vie. 

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