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Commission d'enquête sur l'audiovisuel public : Ernotte, Niel, Dati, Nagui, Bolloré, Pujadas… Quatre mois d’auditions électriques à l’Assemblée

Éclats de voix, coups de pression, soupçons de parjure… La commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur l’audiovisuel public, lancée le 25 novembre dernier et qui s'est achevée ce mercredi 8 avril avec une nouvelle audition de Delphine Ernotte, aura été marquée par une série d’incidents. En quatre mois, 67 auditions et 234 protagonistes ont défilé dans une atmosphère souvent électrique.

Bolloré, Niel, Ernotte, Nagui

Crédit : AFP

Yasmine Boutaba

Lancée fin novembre pour se pencher sur la "neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public", la commission d'enquête pilotée par le président Jérémie Patrier-Leitus et le rapporteur Charles Alloncle a rapidement dérapé. Au fil des 67 auditions et des 234 personnes entendues, les échanges ont souvent viré au dialogue de sourds, ponctués d’accusations, d’invectives et de coups d’éclat largement relayés sur les réseaux sociaux.

Face à ces tensions, les travaux avaient même été suspendus pendant un mois, entre fin décembre et fin janvier, afin de retrouver un "cadre digne, sérieux et respectueux". Une accalmie de courte durée.

Le 2 avril, l’audition du milliardaire Xavier Niel, cofondateur de Mediawan, marque l’un des pics de tension. "Vous avez transformé votre commission en cirque : merci pour votre invitation, mais je ne suis pas un clown", a-t-il lancé d’emblée à Charles Alloncle. Accompagné de Matthieu Pigasse, il accuse le rapporteur d’avoir "propagé […] des mensonges" et des "fake news".

La joute verbale est immédiate. "Vous vous croyez où ?", a rétorqué Charles Alloncle. L’audition, l’une des plus électriques de la séquence, se déroule dans une atmosphère de confrontation permanente.

Nagui et Alloncle s’accusent mutuellement

La veille, le 1er avril, c’est l’animateur Nagui qui s'est frontalement opposé au rapporteur. Sa rémunération a souvent été utilisée par Charles Alloncle pour illustrer les épanchements budgétaires de l’audiovisuel public qu’il prétend mettre en lumière. Il a accusé le député de l’avoir "jeté en pâture" et d’avoir déclenché une "campagne de haine", après des propos affirmant qu’il était "la personne, sur les dix dernières années en France, qui s’est le plus enrichie sur l’argent public".

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Charles Alloncle a répliqué en affirmant avoir lui-même reçu des "menaces de mort" après la réponse de Nagui sur les réseaux sociaux. Un échange symptomatique du climat délétère qui entoure la commission.

Le 5 février, l'ex ministre de la Culture et ex candidate à la mairie de Paris, Rachida Dati a mis en cause le magazine Complément d’enquête, affirmant que des journalistes auraient proposé de payer un membre de sa famille pour obtenir des informations. Une semaine plus tard, les équipes de l’émission ont catégoriquement démenti. Face à ces versions opposées, des soupçons de parjure ont émergé, les auditions se déroulant sous serment.

Finalement, Jérémie Patrier-Leitus a assuré que les documents transmis par les deux parties "prouvent leur bonne foi", sans pour autant lever les contradictions.

“Triste spectacle” au sommet de la commission

Le 4 février, la tension éclate au sein même de la commission. Charles Alloncle a directement interpellé son président : "Mais Jérémie, franchement, qu’est-ce que tu fais, là ?"

Jérémie Patrier-Leitus a alors brutalement interrompu une audition, se disant visé par des propos "absolument faux" sur ses liens supposés avec Mediawan. Le lendemain, il a déploré "le triste spectacle" donné par l’instance, malgré la suspension des travaux décidée quelques semaines plus tôt pour apaiser les débats.

Médias, Bolloré et accusations de "propagande"

Dès le 18 décembre, le journaliste Patrick Cohen a fustigé les médias de la galaxie Bolloré - CNews, Europe 1 et le JDD -  dénonçant des "méthodes de barbouzes" et une "opération de propagande".

Ces critiques se sont inscrites dans le contexte d’une polémique sur une vidéo ayant alimenté les accusations de partialité du service public, à l’origine même de la création de la commission.

Entendu le 24 mars, Vincent Bolloré a contre-attaqué. Il s'est décrit comme "le bouc émissaire parfait" et a estimé que le financement de l’audiovisuel public par l’État, environ 4 milliards d’euros par an, constitue des "pertes".

En guise de défense, l'actionnaire majoritaire de Canal+ a aussi avancé : "Le service public me va très bien. Le problème, c’est le coût. C’est un problème de gestion, en réalité (...). Le service public ne devrait rien coûter aux Français" entre deux digressions sur sa foi catholique et sa place dans le débat public français.

La galaxie médiatique de Vincent Bolloré veut la peau de l’audiovisuel public.

Delphine Ernotte

Le véritable "coût pour les Français" de l'audiovisuel public... Et le départ de Pujadas en 2017

La présidente de France Télévisions, Delphine Ernotte Cunci, a dénoncé ce mercredi 8 avril le "procédé très manipulatoire" du rapporteur de la commission d'enquête parlementaire sur l'audiovisuel public, le député UDR Charles Alloncle, qui a contesté ses chiffres sur le coût du groupe public lors de la dernière audition, dans une ambiance tendue. 

Dès le début, Delphine Ernotte-Cunci et Charles Alloncle ont longuement affiché leurs divergences sur le "coût pour les Français" de l'entreprise publique, qui emploie 9.000 salariés. La première a affirmé que France Télévisions "coûte 600 millions d'euros de moins (par an) qu'il y a dix ans" en comptant l'inflation, tandis que le député ciottiste répétait inlassablement que la dotation publique de l'État a augmenté de 136 millions entre 2015 et 2024. 

"Pardon d'être aussi directe, Monsieur le rapporteur, mais ce que vous dites est absolument faux", a lancé Delphine Ernotte Cunci, qui avait déjà été auditionnée en décembre. 

A propos des chaînes détenues par France Télévisions est intervenue la question des choix des présentateurs. A l'occasion, David Pujadas, convié à la commission d'enquête, est revenu sur son éviction du journal de 20 heures de France 2 en 2017, avec prudence. "Ce n’est pas à moi de répondre", a-t-il affirmé, refusant de commenter directement les raisons de son départ. Il a toutefois évoqué certaines hypothèses avancées à l’époque, notamment une volonté de "féminiser" l’antenne ainsi que la forte présence d'"homme blancs de plus de cinquante ans". Le journaliste a rapidement rappelé que cette décision relevait avant tout de la direction de France Télévisions.

Dérapages entre députés

Les tensions ne se sont pas limité aux auditions. Le 26 février, Charles Alloncle a accusé le député Erwan Balanant de l’avoir menacé avec un "T’inquiète, on va te régler", dénonçant un comportement de "voyou".

Sur X, l’élu MoDem a évoqué au contraire une réponse à un geste "obscène" du rapporteur, assurant qu’il parlait en réalité de propositions pour le rapport final, avant de présenter ses excuses.

D’autres accrochages ont également opposé Jérémie Patrier-Leitus à la députée LFI Ersilia Soudais, notamment autour de propos jugés "racistes" concernant l'humour de la la chroniqueuse de France Inter Sophia Aram.

Léa Salamé défend son indépendance

Le 2 février, la journaliste Léa Salamé a été interrogée sur sa relation avec l’eurodéputé Raphaël Glucksmann. "Avant d’être la femme de quiconque, je suis une journaliste indépendante, honnête, une femme libre", a-t-elle affirmé, reconnaissant que la question de l’impartialité "tait "légitime".

Elle a assuré qu’elle quittera l’antenne si son compagnon se porte candidat à la présidentielle, répondant aussi aux comparaisons politiques : "J’espère que si la compagne de Jordan Bardella était journaliste, elle pourrait continuer à faire son travail".

Après quatre mois de travaux marqués par des incidents à répétition, la commission d’enquête s'est achevée ce 8 avril avec l'audition de Delphine Ernotte. Le rapport final est attendu à la fin du mois, si les 31 parlementaires qui siègent dans l'instance votent, le lundi 27 avril, en faveur de sa publication. En cas de rejet, situation rare, les travaux ne seront pas rendus publics.

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