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Tout le monde en parle au festival de Cannes : de la tribune contre Bolloré aux menaces de boycott, on vous résume la passe d'armes entre Canal+ et le monde du cinéma

Une tribune dénonçant la mainmise de Vincent Bolloré sur le cinéma français et surtout la réponse musclée de Canal + a provoqué l'émoi au festival de Cannes. De nombreux professionnels sont menacés d'un boycott du premier financeur du cinéma français. La ministre de la Culture a dit regretter la réponse "disproportionnée" de la chaîne cryptée.

Vincent Bolloré.

Crédit : Lionel BONAVENTURE, JULIEN DE ROSA / AFP

Marine Langlois

Les paillettes de festival de Cannes brillent moins depuis quelques jours. Alors que cet événement incontournable du 7e art est habituellement synonyme de tapis rouge, stars, standing ovation et films en compétition, un nom est sur toutes les lèvres cette année : Vincent Bolloré.

Le milliardaire français est le principal actionnaire de la chaîne Canal + et de Studio Canal, le numéro 1 de la production de cinéma européenne, mais il fait surtout l'objet de beaucoup de critiques par les professionnels du secteur, rassemblés sous le collectif Zapper Bolloré. Des critiques qui évidemment ont entraîné une réponse ferme des principaux intéressés, jetant un embarras et une ambiance étrange sur la Croisette. 

Canal+ reste pourtant le premier financeur du cinéma français. Le groupe s’est engagé à investir 160 millions d’euros en 2026 et 170 millions en 2027, après 150 millions en 2025, contre 220 millions les années précédentes.

"L'emprise" de Bolloré sur le cinéma dénoncée dans une tribune

Tout a commencé avec une tribune. Le 11 mai, plus de 600 professionnels du cinéma ont signé un texte dans Libération, dénonçant "l’emprise de Bolloré sur le septième art". Ils s’inquiètent notamment de l’acquisition de 34% du capital d’UGC, troisième plus grand réseau de salles de cinéma en France, alors que Vincent Bolloré espère en prendre le contrôle total d’ici 2028.

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Selon les signataires, cette opération placerait le milliardaire "en position de contrôler la totalité de la chaîne de fabrication des films, de leur financement à leur diffusion sur petit et grand écran".

La tribune affirme aussi que Vincent Bolloré mène un "projet civilisationnel", qualifié de "réactionnaire d’extrême droite", à travers ses médias et ses maisons d’édition. Les auteurs du texte estiment que le cinéma français risque, à terme, une uniformisation des œuvres et une prise de contrôle idéologique de l’imaginaire collectif.

Parmi les signataires figurent notamment Swann Arlaud, Juliette Binoche, Raymond Depardon, Adèle Haenel, Jean-Pascal Zadi, Zita Hanrot et Emmanuel Marre.

Canal + menace de ne plus travailler avec les signataires

La réponse du camp Bolloré n’a pas tardé. Six jours après la publication de la tribune, le président du directoire de Canal+, Maxime Saada, a assuré que son groupe ne travaillerait plus avec les quelque 600 signataires.

"J’ai vécu cette pétition comme une injustice vis-à-vis des équipes Canal qui s’attachent à défendre l’indépendance de Canal+, dans toute la diversité de ses choix", a-t-il déclaré en marge du Festival de Cannes.

Pour Maxime Saada, cette tribune revient à qualifier les équipes de Canal+ de "crypto-fascistes". "Eh bien moi je n’ai pas envie de travailler avec des gens qui me traitent de crypto-fasciste, je suis désolé, la limite, pour moi elle est là", a-t-il ajouté.

Cette prise de position a provoqué la stupeur dans le secteur. Le collectif Zapper Bolloré estime que cette "menace" confirme ses "craintes". Depuis la réponse de Maxime Saada, 651 noms supplémentaires se sont ajoutés à la tribune, portant à plus de 1.200 le nombre de signataires.

CNC, politiques, acteurs et réalisateurs : les réactions se multiplient

Depuis la menace de Canal+, les réactions se sont multipliées. Le président du Centre national du cinéma, Gaëtan Bruel, a dit "regretter" la réaction de Maxime Saada sur France Inter, tout en prenant ses distances avec la tribune. Il a assuré que Vincent Bolloré avait toujours soutenu "tous les cinéastes" et que Canal+ restait "le premier soutien privé de la plus grande diversité du cinéma français".

Sur la Croisette, plusieurs professionnels se sont émus de la possible mise à l’écart de centaines de leurs collègues. "Tu ne peux pas avoir peur de perdre ton travail juste parce que tu exprimes une inquiétude collective", a dénoncé Adèle Exarchopoulos. La réalisatrice Jeanne Herry a, elle aussi, évoqué un climat anxiogène autour de cette affaire.

Les signataires, eux, ne désarment pas. Swann Arlaud a expliqué dans L’Humanité avoir signé une tribune qui évoque selon lui "un risque", celui d’une "mainmise quasi totale d’un milliardaire d’extrême droite sur la création". Le cinéaste Arthur Harari, de son côté, dit ne pas viser les équipes de Canal+, mais assumer un "questionnement sur la dimension politique du groupe Bolloré".

La Société des réalisateurs et réalisatrices de films a proposé une médiation entre les signataires et les équipes cinéma de Canal+, afin de "rétablir une confiance" permettant à tous de travailler sereinement. Le président de l’Arcom a lui aussi estimé que les deux parties "doivent se parler".

Les politiques entrent aussi dans le débat

La polémique est remontée jusqu'au gouvernement. La ministre de la Culture Catherine Pégard a affirmé mardi regretter la réponse "disproportionnée" du patron de Canal+ qui a déclaré ne plus vouloir travailler avec les signataires d'une tribune anti-Bolloré.

"La place majeure de cette entreprise dans le cinéma lui donne une voix qui compte. Je regrette que la réponse, disproportionnée à tout le moins, apportée aux inquiétudes bien réelles qui se sont exprimées, les avive", a dit la ministre, lors de la session des questions au gouvernement.

Catherine Pégard assure avoir "entendu l'émotion, l'inquiétude qui s'exprime dans le secteur du cinéma, comme elles se sont exprimées dans le secteur du livre récemment" et souhaite que "la raison et le dialogue puissent l'emporter sur les menaces".

À un an de la présidentielle, plusieurs responsables politiques se sont également saisis du sujet. À gauche, la sortie de Maxime Saada a été vivement critiquée. Olivier Faure a dénoncé une atteinte à la liberté et à la création. Jean-Luc Mélenchon a estimé qu’il était "suicidaire" de permettre à un milliardaire d’avoir la main sur toute la production culturelle française.

Invité de RTL le 19 mai, Fabien Roussel a affirmé qu’il aurait signé la tribune. Il a dénoncé une réaction "violente" de la direction de Canal+, qu’il juge attentatoire à la liberté d’expression.

À l’inverse, le député Renaissance Sylvain Maillard a défendu Canal+, assurant n’avoir "jamais entendu" la chaîne être accusée de ne pas assumer la diversité des films qu’elle coproduit. Il a invité les signataires à "se consacrer à leur art" plutôt qu’à faire de la politique.

Vincent Bolloré déjà contesté dans le monde de l’édition

Ce n’est pas la première fois que Vincent Bolloré suscite une levée de boucliers dans le monde de la culture. En avril, près de 170 auteurs, dont Virginie Despentes, Sorj Chalandon, Bernard-Henri Lévy et Frédéric Beigbeder, ont annoncé quitter les éditions Grasset pour dénoncer le licenciement de leur PDG Olivier Nora, après la prise de contrôle du groupe Hachette par Vincent Bolloré.

Les signataires dénonçaient déjà une atteinte à l’indépendance éditoriale et refusaient, selon leurs mots, d’être "les otages d’une guerre idéologique visant à imposer l’autoritarisme partout dans la culture et les médias".

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