7 min de lecture Séries

"La Chronique des Bridgerton" (Netflix) : une série aussi indigeste qu'addictive

NOUS L'AVONS VU - Présentée comme un "Orgueil et préjugés" à la sauce "Gossip Girl", cette série avait tout du plaisir coupable ultime...

Regé‑Jean Page et Phoebe Dynevor dans "La Chronique des Bridgerton"
Regé‑Jean Page et Phoebe Dynevor dans "La Chronique des Bridgerton" Crédit : Netflix
Aymeric Parthonnaud
Aymeric Parthonnaud
Journaliste

Vous venez de prendre une énième part de bûche de Noël, votre huitième toast de foie gras ou le chocolat de trop... Vous n'aviez plus faim depuis bien longtemps, vous n'avez aucun plaisir à déguster ce petit plaisir saisonnier et, pourtant, vous venez de l'avaler avant de vous plonger dans votre canapé pour comater une après-midi entière. Voilà la folie digestive que beaucoup de Français vivent pendant les fêtes de fin d'année. Mais saviez-vous que vous pouviez faire subir le même régime à votre cerveau ?

C'est l'impression que nous avons eue en visionnant les 8 épisodes de la saison 1 de la nouvelle comédie romantique de Netflix : La Chronique des Bridgerton. 8 heures de délicats diadèmes, de robes empire couleur pastelet de mariages arrangés dans l'Angleterre aristocratique du début du XIXe siècle. 8 heures à nous demander pourquoi nous continuions de regarder une série dont nous pouvions anticiper tous les rebondissements avec trois épisodes d'avance. 8 heures à lever les yeux au ciel devant une intrigue aussi fainéante que celle d'un mauvais roman de gare. Mais 8 heures sans pouvoir décrocher, preuve que la recette des Bridgerton reste efficace malgré tout. 

La Chronique des Bridgerton est l'adaptation d'une série de romans à l'eau de rose d'une Américaine née dans les années 70 : Julia Quinn. Vous pourrez trouver les 11 romans de cette saga à succès aux éditions J'ai Lu dans la collection "Aventure et Passions". Nous ne résistons pas à l'envie de vous proposer la couverture américaine du premier tome et sa merveilleuse quatrième de couverture 100% muscles et froufrous.

"The Duke and I" de Julia Quinn
"The Duke and I" de Julia Quinn Crédit : HarperCollins

N'est pas Jane Austen qui veut...

Manifestement fascinée par la papesse du genre, Jane Austen (une vraie Britannique qui a vécu la période de la Régence dont la haute société continue de nous fasciner aujourd'hui), Julia Quinn s'essaye à imiter le style de l'autrice d'Orgueil et Préjugés. On retrouve une famille nombreuse et riche dont les six enfants sont à marier. La vie sociale des Bridgerton est gérée par le fils aîné, Anthony, et la mère (et veuve) de la famille, Violet. Cette famille vit entre plusieurs résidences à Londres ou à la campagne et, cette année, une seule chose compte : marier l'aînée de la famille, Daphne (Phoebe Dynevor). 

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Reproduire l'intrigue d'Orgueil et Préjugés aurait été trop risqué, donc Julia Quinn a habilement mélangé les personnalités de Jane et Elizabeth Bennett, les deux héroïnes principales de l'histoire mythique d'Austen pour les injecter dans deux sœurs des Bridgerton : Daphne et Eloise (Claudia Jessie). Quand Austen a fait le choix de s'intéresser à la moins belle et la plus intelligente des deux, Elizabeth, Julia Quinn mise tout sur la belle et pondérée Daphne en reléguant la sœur pleine de malice au rang de personnage secondaire. Première erreur. 

L'adaptation de Netflix reproduit ce mauvais choix en plaçant les personnages les plus vifs d'esprit, Eloise et Penelope (la jeune fille timide mais rusée de la famille rivale, les Featherington), au second plan. Bien dommage, lorsque les actrices qui incarnent ces deux personnages sont les plus percutantes dans leurs interprétations et disposent d'un magnétisme certain. Peut-être que la saison 2 fera un meilleur emploi de ces ressources...

Tourner en rond... autour du lit

Mais quittons le royaume des regrets pour en revenir à ce que la série propose concrètement. Pendant 8 épisodes, l'intrigue gravite autour de la belle Daphne toujours habillée de la même robe empire (blanche, bleu ciel ou parme) et du duc d'Hastings Simon Basset, le bon parti de la série. Joué par le très beau et presque constamment torse nu Regé-Jean Page, Simon est le Mr Darcy de l'intrigue si on continue de tracer le parallèle avec Orgueil et Préjugés. Aristocrate séduisant mais terriblement désagréable, il décide de monter avec la douce et innocente Daphne un stratagème pour que les deux "enfants à marier" obtiennent ce qu'ils veulent. 

Les deux se méprisent ouvertement mais font semblant de s'apprécier lors des moult bals de la saison. Lui, qui ne veut pas se marier et ne veut pas d'enfant, pour se venger de son père, est tranquille et peut échapper à ses soupirantes et leurs mères en tombant dans la catégorie des "casés". Elle, désormais auréolée du statut de "promise au duc" devient subitement la femme à conquérir pour les autres hommes de la bonne société londonienne. 

Mais vous l'avez vu venir vous aussi, gros comme une maison couverte de glycines éternelles, Daphne et le duc vont tomber amoureux. À force de faire semblant et de s'envoyer quelques petites piques bien senties, la flamme de la passion est venue bousculer ce stratagème bien huilé. Et, une fois que cet état de fait est acquis, La Chronique des Bridgerton devient un amoncellement des plus ridicules rebondissements imaginables. Le couple principal enchaîne les disputes improbables et les quiproquos avant de les résoudre tous sans exception en faisant passionnément l'amour. Pire encore : les scénaristes comblent le temps avec des intrigues secondaires sans saveur et maltraitent les personnages secondaires. 

Des personnages secondaires malmenés

L'une des intrigues parallèles de la série concerne la narratrice (dont la voix est celle de la merveilleuse et "so british" Julie Andrews) : Lady Whistledown. Cette femme de la haute société joue le rôle de la Gossip Girl de la série. Personne ne connaît son identité et pourtant les petits pamphlets qu'elle rédige font la pluie et le beau temps sur la vie sociale londonienne. Si Lady Whistledown (dont on peut très facilement déceler l'identité bien avant l'épisode final) souligne quelques scandales, elle ne parvient jamais vraiment à mettre en danger les personnages de la série. Aucune relation n'est brisée ou construite par ses mots, aucun crime n'est révélé, aucune fortune n'est défaite... Elle n'est qu'un bruit de fond. Même l'enquête (improbable) de la jeune Eloise Bridgerton pour découvrir l'identité de cette mystérieuse Lady n'arrive pas à nous emporter. Il n'y a pas d'enjeu dramatique.

Il en va de même pour les frères et sœurs totalement oubliés des deux familles Bridgerton ou Featherington. Les histoires d'amour des frères de Daphne sont confuses et sans enjeux. La grossesse secrète sous le toit des Featherington peine à émouvoir malgré la réalité dévastatrice d'une telle nouvelle à cette époque... Bref, on s'ennuie. 

Polly Walker, formidable dans la série "Rome", peine ici à montrer l'étendue de son talent
Polly Walker, formidable dans la série "Rome", peine ici à montrer l'étendue de son talent Crédit : Netflix

La moitié des membres des grandes familles dépeintes sont relégués aux rôles de mannequins tout juste bons à porter les très beaux et colorés costumes de la série. Les amateurs de mode, de compositions florales et de bijoux y trouveront leur compte. Nous n'avons toujours pas compris pourquoi certaines héroïnes se débattaient avec des corsets d'une autre époque puisqu'ils ont été abandonnés pendant la Régence et sont parfaitement inutiles sous les robes empire portées par les demoiselles de la série. Idem pour certains bijoux, coupes de cheveux et attitudes qui démontrent l'incapacité des créateurs de la série à faire quelques recherches sur l'époque qu'ils voudraient représenter. Pourquoi la reine a le même coiffeur que Marie-Antoinette ? Personne ne le saura...

Un XIXe siècle revu et (trop) corrigé ?

Tout l'intérêt d'une série ou d'un film d'époque est de se plonger dans une société différente de la nôtre. On peut apprécier certaines libertés comme la transformation de tubes de Taylor Swift ou d'Ariana Grande en musique du XIXe siècle. La bande-son fait souffler un vent de fraîcheur bienvenu. Le choix d'une histoire alternative dans laquelle la reine d'Angleterre est noire, permettant donc aux hommes et aux femmes non-blancs de l'empire britannique d'accéder à toutes les strates de la société est aussi une bonne idée. Il aurait peut-être été préférable cependant de ne pas totalement oublier que le racisme peut exister même si des personnes noires sont à la tête d'un Etat. L'Amérique moderne n'a pas été débarrassée de ce fléau sous la présidence Obama et il est improbable que l'existence de la reine Charlotte (Golda Rosheuvel) ait débarrassé l'Angleterre de cette question... 

La reine Charlotte
La reine Charlotte Crédit : Netflix

Le personnage de la reine est d'ailleurs relativement maltraité lui aussi puisque la femme la plus importante du royaume ne dispose d'aucune aura. Charlotte est dépeinte comme une simple voisine curieuse et le manque total de révérence des personnages envers elle nous a interloqué à plusieurs moments. Encore une fois : La Chronique des Bridgerton aurait pu mieux faire en dramatisant un peu son propos.

Une série qui se laisse regarder

La condition des femmes, les relations entre les servants, les bourgeois, les Britanniques pauvres et les nobles et tous les conflits sociaux qui auraient pu épaissir l'intrigue de la série sont malheureusement absents. Personne ne conteste sa place dans la société. Lorsque les Featherington sont au bord de la faillite, les scénaristes nous offrent une dispute entre mari et femme au sujet des finances familiales. Jamais la série ne va, par contre, jusqu'à nous montrer les conséquences matérielles et émotionnelles de cette catastrophe. Les amateurs du genre préféreront se tourner vers l'indétrônable Downton Abbey qui n'oublie pas d'être dramatique tout en restant divertissante. Montrer la chute de certains personnages aide à profiter des moments de joie, de victoire et d'exubérance des héros. Ce que La chronique des Bridgerton a bien du mal à comprendre.

En somme, La chronique des Bridgerton est parfaite si vous voulez vous plonger dans une histoire d'amour clichée, saupoudrée de drama, de torses musclés et de petits doigts levés. On veut voir la fin même si on la connaît déjà. Mais cette série manque réellement de souffle et d'enjeu. Les amateurs du genre préféreront (re)visionner Downton Abbey, Gossip Girl ou Emily in Paris ou bien les films Orgueil et Préjugés ou Emma. Ces titres sont souvent plus fins, plus intelligents et plus divertissants que cette série Netflix qui nous a fait l'effet d'une quinzaine de macarons enfilés en moins d'une heure à l'heure du thé.

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