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Mort de Pierre Cardin : traceur de lignes futuristes et empereur des licences

PORTRAIT - Ce pionnier qui n'aimait imiter personne a fait apposer son nom sur une quantité de produits plus ou moins luxueux. Itinéraire d'un des derniers monstres sacrés de la mode.

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Mort de Pierre Cardin : traceur de lignes futuristes et empereur des licences Crédit Image : FRANCOIS GUILLOT / AFP | Crédit Média : Raphaël Vantard | Durée : | Date :
Aymeric Parthonnaud
Aymeric Parthonnaud
et AFP



"J'ai tout inventé", aimait à dire Pierre Cardin, décédé ce mardi 29 décembre 2020 à l'âge de 98 ans. "Jour de grande tristesse pour toute notre famille, Pierre Cardin n'est plus. Le grand couturier qu'il fut a traversé le siècle, laissant à la France et au monde un héritage artistique unique dans la mode mais pas seulement", écrivent ses neveux et nièces dans un communiqué.

Ce couturier au style futuriste, pionnier du prêt-à-porter, était aussi un homme d'affaires au nom mondialement connu, qui avait misé sur une diversification tous azimuts. Son bureau, voisin du palais de l'Élysée, où s'accumulaient pêle-mêle des photos le montrant aux côtés de Fidel Castro ou Louis Aragon, de vieux articles de journaux et divers bibelots, témoignait de l'exceptionnelle carrière de cette figure historique de la mode française.

"Mon but, moi, c'était la rue, que mon nom et mes créations soient dans la rue. Les célébrités, les princesses... ce n'était pas ma tasse de thé. Je les respectais, je dînais avec elles, mais je ne les voyais pas dans mes robes", disait-il. "Pierre Cardin était un homme tout à fait extraordinaire. Pour lui, la création n'avait pas de cloisonnements, ni frontières entre la mode, le design ou l'architecture. Un souffle qui a boosté mon imaginaire", a souligné auprès de l'AFP le couturier Jean-Charles de Castelbajac.

"J'ai trouvé en Pierre Cardin cette idée que le marketing et la propagation, la manière dont on diffusait son art, était aussi importante que l'art lui-même, sans aucune peur du regard des autres", a ajouté celui qui est le styliste et directeur artistique de la marque Benetton.

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House of Cardin | Official Trailer

Le pari de l'Asie

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Ce fils d'immigrés italiens, qui n'a jamais pris sa retraite, a fait descendre la haute couture dans la rue en lançant une ligne de prêt-à-porter dès 1959. Avant beaucoup d'autres, il a ouvert un "corner" dans un grand magasin, fait défiler des hommes et adopté à grande échelle un système de licences qui lui assurait une diffusion dans le monde entier, apposant son nom sur des produits aussi divers que des cravates, des cigarettes, des parfums ou de l'eau minérale.

Précurseur, il s'était très tôt tourné vers l'Asie où il jouissait d'une grande notoriété. Il s'était rendu dès 1957 au Japon, alors en pleine reconstruction, et organisé des défilés en Chine dès 1979. Le couturier, dont les costumes sans col ont inspiré ceux des Beatles, était aussi un homme de culture et mécène, investi dans le théâtre, la danse et la musique, avec l'Espace Cardin, à Paris, et le festival d'art lyrique et de théâtre de Lacoste, dans le Lubéron.

Touche-à-tout, il s'était lancé dans la création de meubles ainsi que l'hôtellerie et la restauration avec Maxim's.

Pierre Cardin sous un portrait de Mao
Pierre Cardin sous un portrait de Mao Crédit : AFP

Ambassadeur honoraire de l'Unesco, il a également été le premier couturier académicien. C'est d'ailleurs dans la grande salle des séances de l'Académie des Beaux-Arts qu'il avait présenté fin novembre 2016, à 94 ans, l'un des défilés-fleuves dont il était coutumier, pour marquer ses 70 ans de carrière. Infatigable, il expliquait en juillet 2016 peu avant la présentation d'une nouvelle collection, avoir toujours "besoin de (s)'exprimer".

"C'est une très grande perte pour nous", a réagi Laurent Petigirard, secrétaire perpétuel de cette institution. "Grand mécène très attaché à repérer les jeunes talents, il avait décidé de créer en 1993 les prix Pierre Cardin pour les jeunes artistes de moins de 35 ans", a-t-il rappelé.

Des lignes et des cercles

Né le 2 juillet 1922 près de Venise, Pierre Cardin avait quitté l'Italie pour la France à l'âge de deux ans avec ses parents fuyant le fascisme. Après avoir fait ses débuts chez un tailleur à Saint-Etienne et travaillé comme comptable pour la Croix-Rouge à Vichy pendant la guerre, il débarque à Paris en 1945. Passé chez Paquin et Schiaparelli, il rejoint Christian Dior, auprès de qui il participe à la révolution du "New Look", avant de lancer sa propre maison de couture. "Le vêtement que je préfère est celui que j'invente pour une vie qui n'existe pas encore, le monde de demain", avait-il un jour déclaré.

Créateur à l'esthétique futuriste, à l'instar d'André Courrèges et de Paco Rabanne, Pierre Cardin connaît le succès dès ses débuts avec ses robes bulles. Il joue avec les matières innovantes, les couleurs et les formes géométriques, conçoit des robes cibles inspirées de l'"op art", des robes moulées, des pantalons à ellipses, des manteaux colorés et trapézoïdaux, des costumes d'homme à col Mao... Fasciné par la conquête spatiale, il s'en inspire pour créer des combinaisons unisexe "cosmocorps" en jersey.

Des licences par centaines

Le système des licences, contrats confiant la fabrication de produits à une entreprise tierce en échange de royalties pour l'utilisation du nom, a fait sa fortune (il en détenait environ 350, contre 900 au plus fort de son succès, dans une centaine de pays). Cette diversification à l'extrême a eu pour effet de populariser son nom mais aussi de dévaloriser la marque et lui a attiré le mépris de certains de ses pairs.

Au point qu'aujourd'hui, à part Jean-Paul Gaultier, qui travailla chez Cardin au début de sa carrière, aucune figure de la mode ne mentionne son apport à la mode, pourtant majeur : il avait par exemple reçu trois "Dés d'or", distinctions de la mode française remises jusqu'au début des années 1990.

Pierre Cardin et André Olivier et deux mannequins en janvier 1988
Pierre Cardin et André Olivier et deux mannequins en janvier 1988 Crédit : AFP

Pierre Cardin a été jusqu'au bout un travailleur acharné qui contrôlait son affaire à 100%, le seul de sa génération à être resté indépendant. En 2011, il avait annoncé qu'il voulait vendre cet empire pour un milliard d'euros, mais n'avait pas trouvé d'acquéreur. En 2019, le Brooklyn Museum de New York lui a consacré sa première grande rétrospective depuis trente ans, manière pour le musée de contribuer à la revalorisation de l'image du créateur.

L'homme d'affaires n'était pas étranger à la controverse. Ses multiples travaux de restauration à Lacoste suscitent depuis plusieurs années une fronde des habitants. Dans ce village il s'était offert les ruines d'un château du XIe siècle où avait vécu le marquis de Sade. Il avait ensuite multiplié les investissements immobiliers dans la région, dont il rêvait de faire "un Saint-Tropez de la culture", au grand dam d'une partie des habitants.

Idem en 2012 pour son projet pharaonique de Palais Lumière à Venise, qui n'a jamais vu le jour. Le couturier n'a pas eu d'enfant. "J'étais séduisant, pas mal foutu et plutôt beau garçon (...) J'ai eu beaucoup de succès avec les hommes, avec les femmes", racontait Pierre Cardin, qui a eu pour compagnon son assistant André Oliver et vécu une histoire d'amour de quatre ans avec l'actrice Jeanne Moreau.

Pierre Cardin et Jeanne Moreau en 1970
Pierre Cardin et Jeanne Moreau en 1970 Crédit : AFP
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