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"Gilets jaunes" : la statue saccagée de l'Arc de Triomphe n'est pas une Marianne

ÉCLAIRAGE - Le fameux visage détruit par des casseurs le samedi 1er décembre 2018 n'est pas le symbole républicain que l'on pourrait croire.

La statue détruite à l'Arc de Triomphe en marge de la manifestation des "Gilets jaunes"
La statue détruite à l'Arc de Triomphe en marge de la manifestation des "Gilets jaunes" Crédit : Sipa
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Aymeric Parthonnaud
Journaliste

Cette destruction fut l'un des symboles forts de la journée du 1er décembre 2018 à Paris. "Cette statue de Marianne abîmée à l'intérieur de l'Arc de Triomphe, symbole des valeurs de notre République depuis 1792 est l'illustration que les casseurs en voulaient d'abord et sans ambiguïté à notre démocratie", lançait un internaute. "Marianne défigurée à l'Arc de triomphe, c'est la République qui bascule", déclarait Lydia Guirous, la porte-parole des Républicains. "Sentiment de honte et de grande tristesse. Détruire une statue de Marianne ? (...) Si l’on ne respecte pas ce patrimoine et ces combats, que respecte-t-on ?, interrogeait de son côté la journaliste Audrey Pulvar. Sauf que cette statue n'est pas un buste de Marianne. 

Il s'agit d'un moule en plâtre (ce qui explique le creux et la fragilité de la structure) d'un détail de l'un des immenses hauts-reliefs de l'Arc de Triomphe. La sculpture, Le Départ des volontaires de 1792 ou La Marseillaise, est signée François Rude peut être admirée sur les piédroit nord de l'Arc, place de l'Étoile à Paris. Il a été sculpté entre 1833 et 1836. Le moule détruit représente le visage d'une femme menant la foule et portant un bonnet phrygien. 

"La Liberté guidant le peuple" d'eugène Delacroix
"La Liberté guidant le peuple" d'eugène Delacroix Crédit : Sipa

Une femme et son bonnet phrygien est-il forcément le symbole de la Marianne républicaine ? Ce symbole antique incarne d'abord le concept de "Liberté" avant de devenir celui de la "République". On retrouve les premiers bustes inspirés par Marianne de Lamartine (muse d'Alphonse de Lamartine) au XIXème siècle.

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La naissance de cette Marianne allégorique est marquée par une opposition forte : certains approuvent une Marianne sage, sans armes et habillée, d'autres préfèrent une Marianne combative, armée et avec un sein dénudée. C'est cette dernière qui est entrée dans l'histoire et qui habite l'esprit collectif aujourd'hui. La faute à La Liberté guidant le peuple d'Eugène Delacroix (1830) reproduite pendant des années sur les billets de 100 francs.

"Inimaginable" pendant la monarchie de Juillet

Le seul problème, c'est que cette sculpture, Le Départ des volontaires de 1792, ne peut pas être une Marianne pour des raisons éminemment politiques. L'ensemble a en effet été commandé et achevé sous la monarchie de Juillet, un régime qui succède aux émeutes des "Trois Glorieuses" immortalisées par Delacroix. Ce n'est pas une République qui est en place mais une monarchie avec, sur le trône, Louis-Philippe Ier. Et il est assez improbable qu'un monarque s'amuse à commander une représentation monumentale d'un autre régime politique. 

"Son bonnet phrygien fait d’elle une 'Liberté combattante' ; le coq lui donne une connotation patriotique ; mais ce n’est pas une République, inimaginable dans un monument achevé sous Louis-Philippe en 1836, explique Emmanuel Fureix maître de conférence en histoire et auteur de Iconoclasme et révolutions : De 1789 à nos jours ou La liberté guidant les peuples : Les révolutions de 1830 en Europe . 

"Il faut comprendre cette figure dans l'ensemble monumental de l'Arc de Triomphe, avec ses quatre hauts-reliefs récapitulant l’histoire récente : Le départ des volontaires (1792), Le Triomphe de Napoléon (1810), La Résistance (1814), et La Paix (1815), complète l’historien. Les "casseurs" savaient-ils ce qu'ils faisaient en détruisant cette statue ? À ce stade impossible de le dire. En tout cas ils ne se sont pas attaqués à Marianne. 

Le haut-relief tagué en marge de la manifestation des "Gilets jaunes" le 1er décembre 2018
Le haut-relief tagué en marge de la manifestation des "Gilets jaunes" le 1er décembre 2018 Crédit : Sipa

C'est donc un moule en plâtre d'une allégorie de la Marseillaise, génie militaire guidant la nation lors du conflit de 1792 entre la France révolutionnaire et les pays européens coalisés qui a été endommagée. La véritable sculpture a simplement vu son pied tagué le même jour. Le visage de cette femme, très expressif et inspiré par la femme du sculpteur, Sophie Rude, est donc toujours intacte. Il faut dire que ce haut-relief a toujours été particulièrement protégé. "En 1939, à la déclaration de guerre, c'est la seule partie de l'Arc de Triomphe que l'ont ai protégée avec des sacs de sables", rappelait Frédéric Taddeï dans son émission D'art d'art.

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"La Marseillaise" Rude - d'Art d'Art
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