6 min de lecture Affaire Cahuzac

Jérôme Cahuzac : le récit d'un séisme politique et moral

RÉCIT - Au début, des mensonges. À la fin, des remords. Jérôme Cahuzac a été condamné à trois ans de prison ferme dans le cadre de l'affaire qui porte son nom. Son procès en appel s'ouvre le 12 février. Retour sur les quatre mois qui vont bouleverser la Vème République.

Jérôme Cahuzac, le 8 décembre 2016 Crédit : PHILIPPE LOPEZ / AFP
MariePierreHaddad75
Marie-Pierre Haddad
Journaliste RTL

Six ans après l'un des scandales les plus importants de la Vème République, la cicatrice reste encore intacte. Lundi 12 février s'ouvre un nouvel épisode avec la tenue du procès en appel de Jérôme Cahuzac, condamné à trois ans de prison ferme pour ses comptes cachés à l'étranger.

Ce scandale, appelé "affaire Cahuzac", aura marqué le quinquennat de François Hollande et profondément changé les relations entre les Français et la classe politique. En 2013, Le Point se demande s'il ne s'agit pas de la goutte "de trop" ? Et pour cause, le magazine explique que l'amplification de l'information, due à l'ère du numérique, et le contexte de crise économique et sociale très grave, sont venus fracturer la politique française.

Cité dans Le Point, le politologue au Cevipof Roland Cayrol met en avant la "dimension morale" de cette affaire : "On a une discussion extrêmement morale sur le mensonge, la véracité de la parole politique. Et ça, on ne l'avait pas encore connu à ce point".

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Alias Picsou

En mai 2012, Jérôme Cahuzac est nommé ministre du Budget, dans le gouvernement de Jean-Marc Ayrault. Le personnage paraît sûr de lui, à en croire un portrait de L'Obs qui le décrit avec un "sourire ultrabright" et un "torse bombé". Mais surtout, cet ancien chirurgien esthétique a le sens du détail. En effet, "le ministre délégué au Budget a accroché deux portraits originaux de Picsou offerts par des amis pour ses 60 ans" dans son bureau, ajoute le magazine. 

"Jospiniste, puis strauss-kahnien, Cahuzac a mis plus de dix ans à se faire un nom en politique. À coups de nuits de travail à l'Assemblée, il a fini par se hisser à la présidence de la Commission des finances, écartant ses rivaux : Michel Sapin ou Jean-Pierre Balligand. Son patrimoine et ce parcours hors des cercles hollandais, son 'parler-vrai' économique, en font un oiseau à part dans le gouvernement. Font-ils pour autant de lui un homme de droite, comme le disent ses détracteurs socialistes ? Ou, comme le moque Valérie Pécresse, "un représentant de la gauche caviar", propriétaire d'une villa et d'un bateau en Corse... ?", décrit le magazine.

Un enregistrement qui prend la forme d'un aveu

Tout son monde va basculer le 4 décembre 2012. Mediapart publie une enquête dans laquelle le ministre délégué au Budget est accusé d'avoir détenu "un compte bancaire non déclaré à l'Union des banques suisses de Genève", jusqu'en 2010. À cela, va venir s'ajouter un enregistrement. Il date de fin 2000 et dessus Jérôme Cahuzac commencerait à s'inquiéter de ce compte qu'il qualifie d'"énorme connerie", comme le révèle Mediapart. Pour le média, il n'y a pas de doute : ceci est un aveu de la part de l'homme politique.

Ce compte aurait été fermé quelques jours avant qu'il ne devienne président de la Commission des finances de l'Assemblée nationale. Mais Mediapart, qui cite un inspecteur des impôts, assure que l'argent, détenu dans ce compte, aurait permis au membre du gouvernement d'acheter un appartement de 210 mètres carrés, pour 6,5 millions de francs.

Nier "en bloc et en détails"

C'est alors que débute une série de démenties de la part du ministre. Sa stratégie : nier tout en bloc. Il faut dire que cette affaire est d'autant plus gênante que Jérôme Cahuzac a été nommé par François Hollande pour lutter contre la fraude fiscale.

Après ces révélations, il réplique dans un communiqué en assurant n'avoir "jamais disposé d'un compte en Suisse ou ailleurs à l'étranger. Jamais". Le 5 décembre 2012, au micro de RTL, il persiste et signe : "C'est une plaisanterie. Les mots qui me sont prêtés (dans l'enregistrement ndlr) ne sont pas ceux que j'utilise (...) La vie politique est parfois rude, mais il est exacte que je ne m'attendais pas à cela. J'aimerais que les journalistes montrent les éléments dont ils disposent (...) Ces accusations sont délirantes (...) Le compte suisse n'existe pas. Et je ne vois pas à quoi fait référence l'enregistrement". 

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Jérôme Cahuzac : Ce qu'a écrit Mediapart est factuellement inexact - RTL - RTL

Le ministre s'enfonce toujours plus dans son mensonge. À l'Assemblée nationale, il prend la parole et déclare : "Je démens catégoriquement les allégations contenues sur le site de Mediapart. Je n'ai pas et je n'ai jamais eu de comptes à l'étranger, ni maintenant, ni avant. Je démens donc ces accusations et j'ai saisi la justice pour une plainte en diffamation". Il va alors enchaîner les émissions de télévision pour "nier en bloc et en détails", mots qu'il rabâche vigoureusement, les accusations.

Démissionne et réaffirme son innocence

Le début de l'année 2013 s'ouvre sur une enquête préliminaire du parquet de Paris. "La suite ressemble à un interminable supplice. Jérôme Cahuzac redoute à chaque instant d'être confondu. François Hollande lui demande une lettre de la Suisse, une réponse claire de Genève pour prouver qu'il dit la vérité. Mais le ministre élude jour après jour, repousse l'échéance comme un enfant. Il ne dort plus et finit par contracter un ulcère", raconte Cindy Hubert, journaliste au service police-justice de RTL.

De cette stratégie de défense, il restera une phrase : "Les yeux dans les yeux". Jean-Jacques Bourdin lui demande : "Jérôme Cahuzac, les yeux dans les yeux, est-ce que vous avez eu un compte en Suisse ou pas ?". Le ministre répond : "Je n'ai pas, je n'ai jamais eu de compte en Suisse, à aucun moment, et la réponse apportée aux autorités françaises par la Suisse, permettra, je l'espère, très vite, et le plus vite serait le mieux,d'en finir, avec ces saletés".

Le 19 mars 2013, la situation devenant de plus en plus intenable, Jérôme Cahuzac démissionne du gouvernement. Dans un communiqué, l'Élysée indique que "François Hollande a mis fin aux fonctions de Jérôme Cahuzac à sa demande". Quant à l'ancien ministre, il explique l'avoir fait "pour le bon fonctionnement" du gouvernement et de la justice. Mais il réaffirme son innocence. "Cela ne change rien ni à mon innocence et ni au caractère calomniateur des accusations lancées contre moi et c'est à le démontrer que je vais désormais consacrer toute mon énergie".

"Dévasté par les remords", Cahuzac avoue

Quatre mois jour pour jour après les premières révélations, le 2 avril 2013, Jérôme Cahuzac avoue. Il publiera sur son blog cette lettre : "À Monsieur le Président de la République, au Premier Ministre, à mes anciens collègues du gouvernement, je demande pardon du dommage que je leur ai causé. À mes collègues parlementaires, à mes électeurs, aux Françaises et aux Français j’exprime mes sincères et plus profonds regrets. Je pense aussi à mes collaborateurs, à mes amis et à ma famille que j’ai tant déçus. J’ai mené une lutte intérieure taraudante pour tenter de résoudre le conflit entre le devoir de vérité auquel j’ai manqué et le souci de remplir les missions qui m’ont été confiées et notamment la dernière que je n’ai pu mener à bien. J’ai été pris dans une spirale du mensonge et m’y suis fourvoyé. Je suis dévasté par le remords".

François Hollande tient une conférence de presse : "J'ai appris hier avec stupéfaction et colère les aveux de Jérôme Cahuzac devant les juges. Il a trompé les plus hautes autorités du pays : le chef de l'État, le gouvernement, le Parlement et à travers lui tous les Français. C'est une faute impardonnable. C'est un outrage fait à la République (...) C'est un choc ce qui vient de se produire parce que c'est un grave manquement à la morale républicaine".

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Affaire Cahuzac : François Hollande s'exprime.

Un patrimoine de 3,5 millions d'euros dissimulés

L'histoire ne s'arrête pas là... "Le procès va révéler les secrets bancaires d'un couple dans la tourmente. Dans les années 90, il fallait placer l'argent qui coulait à flot de la florissante clinique d'implants capillaires gérée par les époux. 'On était conscient de l'illégalité' de ces pratiques, a dit l'ancienne épouse de Jérôme Cahuzac, une 'femme trahie' qui révélera elle-même aux juges l'existence de comptes sur l'île de Man. Leur patrimoine global dissimulé est estimé à 3,5 millions d'euros. Les Cahuzac ont déjà payé leur dette au fisc d'un redressement majoré d'environ 2,5 millions d'euros", raconte France 24.

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Jérôme Cahuzac : le récit d'un séisme politique et moral
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RÉCIT - Au début, des mensonges. À la fin, des remords. Jérôme Cahuzac a été condamné à trois ans de prison ferme dans le cadre de l'affaire qui porte son nom. Son procès en appel s'ouvre le 12 février. Retour sur les quatre mois qui vont bouleverser la Vème République.
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