6 min de lecture Mort de Chirac

Jacques Chirac : retour sur une carrière politique entre désinvolture et stratégie

PORTRAIT - L’ancien président de la République a passé douze années à l’Élysée. Retour sur l'ascension et la carrière de ce stratège redoutable, décédé ce jeudi 26 septembre à l'âge de 86 ans.

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Comment Jacques Chirac est devenu le président le plus populaire de la Ve République Crédit Image : FRANCOIS MORI / AFP | Crédit Média : Pauline de Saint-Rémy | Durée : | Date : La page de l'émission
Julien Absalon
Julien Absalon
Journaliste RTL

"Pas une minute je n’ai cessé d’agir pour cette France magnifique. Cette France que j’aime autant que je vous aime. Cette France riche de sa jeunesse, forte de son histoire, de sa diversité, assoiffée de justice et d’envie d’agir. Cette France qui, croyez-moi, n’a pas fini d’étonner le monde. Vive la République et vive la France". 

Près de douze ans après cette solennelle déclaration d’amour pour annoncer qu’il ne briguerait pas un troisième mandat présidentiel, Jacques Chirac est décédé ce jeudi 26 septembre, à l'âge de 86 ans. De son cinquième président de la Ve République, la France se rappellera notamment de l’empreinte à la fois historique et internationale apposée à ses douze années passées à l’Élysée. Elle retiendra aussi son action nationale plutôt mitigée sur les questions économiques et sociales, ayant longtemps fait de lui le président en fonction le plus impopulaire.

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Il était toutefois redevenu, après ses mandats l’une des personnalités préférées des Français, au bon souvenir de son sens de la formule et d'une certaine désinvolture de ses débuts. Le tout sans oublier que sur l’échiquier politique, il était un stratège redoutable.

Un bulldozer pour ses rivaux

Né le 29 novembre 1932 à Paris, Jacques Chirac est lancé en 1967 dans le grand bain du suffrage universel corrézien par Georges Pompidou, qui en fait un “jeune loup” et même son "bulldozer". Il s’illustre sans attendre par des manœuvres politiciennes et s’érige même en spécialiste des trahisons dans le début de sa carrière. Il réalise son premier coup en 1974, à la mort de Georges Pompidou. Sa signature de "l’appel des 43", une émanation de ses mentors Pierre Juillet et Marie-France Garaud, torpille le candidat à la présidentielle de son propre camp (UDR), Jacques Chaban-Delmas.

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Valéry Giscard d’Estaing profite de ce coup de théâtre. Mais lui aussi subira les foudres du créateur du RPR (1976), à la fois maire de Paris depuis 1977 et premier ministre en 1974. Outre son virulent "appel de Cochin", il se dira que l'ancien locataire de Matignon encourage dans ses permanences "à voter Mitterrand" en 1981, malgré un discours officiel timidement contraire après son élimination au premier tour. Des manœuvres à même de provoquer la défaite de VGE. Réélu à la mairie de Paris (1983, 1989) et chef du gouvernement pour la première cohabitation de la Ve République (1986), Jacques Chirac échoue encore en 1988 au second tour de la présidentielle contre François Mitterrand. Il finit par l'emporter en 1995. Un premier mandat obtenu en déjouant les pronostics car forcé d’écarter le rival de son camp Édouard Balladur, qui l’avait pris à son propre jeu en ajoutant sa candidature à droite.

À cette occasion, Nicolas Sarkozy qui le soutenait depuis la fondation du RPR, le délaisse pour rejoindre Édouard Balladur. Une déloyauté qui s’effacera au fil du premier mandat mais qui revient comme un boomerang contre le leader de la droite, obligé de lancer le 14 juillet 2004 le fameux recadrage : "Je décide, il exécute". Mais Jacques Chirac voit finalement son ministre s’emparer de la présidence de son UMP (créée en 2002) puis faire route pour la présidentielle. Il n’a d’autre choix que de le soutenir et de lui passer le pouvoir le 16 mai 2007. Mais même retiré, Jacques Chirac sait obtenir le dernier mot et lance devant les caméras en pleine campagne pour 2012 : "Je peux dire que je voterai Hollande".

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Chirac à Sarkozy : "Je décide, il exécute"

Une cohabitation et un 21 avril pour son septennat

Pour prendre ses quartiers à l’Élysée avec 52,64% des suffrages, Jacques Chirac met l’accent sur la “fracture sociale”, déplorant d’un côté une France “sur le bord de la route” et une autre “de plus en plus taxée pour aider” la première. Sauf que dès les premières années, tout va à l’encontre d’une réconciliation.

Le plan Juppé de novembre 1995 sur les retraites et la sécurité sociale fait descendre les Français dans la rue et oblige à un rétropédalage. Le septennat prend alors un tournant le 21 avril 1997. "J’ai décidé de dissoudre l’Assemblée nationale", annonce Chirac, sur conseil notamment du secrétaire général de l’Élysée Dominique de Villepin. Résultat des élections : la gauche plurielle rafle la majorité absolue, la cohabitation s’impose.

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"J’ai décidé de dissoudre l’Assemblée nationale" Durée : |

Le gouvernement Jospin amène une baisse du chômage, à plus de 11% en début de mandat, et instaure les 35 heures. Le chef de l’exécutif ne peut cependant que déplorer un “immobilisme” et constater une dégradation des chiffres sur la délinquance.

Un sentiment d’insécurité se développe auprès de la population qui se traduit par le 21 avril 2002 avec Jean-Marie Le Pen finaliste de la présidentielle. Jacques Chirac refuse alors de participer au débat de l’entre-deux tours, une première. "Je ne peux pas accepter la banalisation de l’intolérance et de la haine", se justifie-t-il avant d’être renouvelé pour un quinquennat grâce à un "front républicain" lui offrant un score fleuve et record de 82%.

Un quinquennat en rupture avec la jeunesse

Malgré une majorité acquise à sa cause, l’état de grâce ne dure pas bien longtemps. En 2004, les premiers revers électoraux s’accumulent et profitent à la vague rose. Les deux années suivantes marquent de nouveau des ruptures sociales pour Chirac.

Plus d’un mois après un accident cardiovasculaire, il doit déclarer l'état d'urgence face aux spectaculaires émeutes embrasant les banlieues en novembre 2005. Puis en mars 2006, le contrat première embauche (CPE) voulu par Dominique de Villepin mobilisent durant plusieurs jours les étudiants et les lycéens. La réforme ne sera jamais adoptée.

Jacques Chirac se retire en 2007 sur un bilan national contrasté où la fracture sociale semble plus que jamais d’actualité. La baisse du chômage à 8,4% et le net recul de la mortalité sur les routes sont toutefois à mettre à son actif. Pour ne rien arranger, son nom est cité tout au long de ses mandats dans des affaires politico-financières liées au RPR. Pour celle concernant les faux chargés de mission à la mairie de Paris, il est condamné à deux ans de prison avec sursis pour détournement de fonds publics, abus de confiance, prise illégale d'intérêts et délit d'ingérence. Un ancien président de la République n'avait auparavant jamais été condamné par la justice.

Une stature internationale

En œuvrant militairement pour une sortie de crise en Yougoslavie, Jacques Chirac montre dès le début de sa présidence une attention particulière sur les affaires internationales. Il se pose notamment en défenseur des pays en voie de développement et des pays arabes, où il est considéré comme un "héros".

Une position parfaitement illustrée par son coup de sang à Jérusalem en octobre 1996. Irrité par le zèle des services de sécurité israéliens, il dénonce une “provocation” et lance avec autorité en anglais : “Je commence à en avoir marre. Vous voulez que je reprenne mon avion et que je reparte en France ?”

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Chirac à Jérusalem en 1996 Durée : |

Sa décision probablement la plus importante et la plus mémorable restera sans doute son refus en 2003 d’engager la France dans la guerre en Irak avec les États-Unis. Une position symbolisée par le vibrant discours de son ministre Dominique de Villepin à l’ONU mais qui lui vaudra un bashing auprès des Américains. Guidé par une certaine morale, il s’engage aussi pour des causes humanitaires, dans la lutte contre le Sida notamment, ou pour l’environnement, en atteste sa phrase au Sommet de la Terre à Johannesbourg en septembre 2002 : "Notre maison brûle et nous regardons ailleurs".

En revanche, son bilan international est aussi marqué par son échec européen. Partisan du "oui" pour le référendum de 2005 sur la ratification d’une Constitution pour l’Europe, le président a vu le “non” s’imposer à 54% environ, paralysant de fait la construction politique de l’Union européenne.

Une personnalité finalement appréciée

Au cours de son exercice du pouvoir, sa cote de popularité a souvent été mise en difficulté, atteignant notamment les 28% d’opinions favorables à deux reprises dans le baromètre Ifop. Dès lors qu’il est retourné au sein de la société civile, les Français l’ont de nouveau porté dans leur cœur. Ils se sont sans doute rappelés du personnage bon vivant du père de famille de deux filles, Laurence et Claude, et époux de Bernadette Chirac née Chodron de Courcel depuis le mois de mars 1956, connue pour avoir un caractère bien trempé.

Dégustateur de la bière Corona, admirateur des combats de sumos, grand fan des bains de foule, Jacques Chirac s’est forgé tout au long de sa vie une image sympathique, notamment dépeinte par les Guignols, y compris lorsque sa caricature de "Super Menteur" lui était plutôt défavorable. Aujourd’hui, son look quelque peu BCBG de ses jeunes années et certaines de ses poses pour des photos font le bonheur des internautes.

Plus que ça, ses bons mots continueront de faire sourire. Beaucoup se rappelleront par exemple de sa réflexion distinguée sur Magaret Thatcher : "Mais qu'est-ce qu'elle me veut de plus cette ménagère ? Mes couilles sur un plateau ?" Ou encore de sa description du camp opposé : "Bien sûr que je suis de gauche, je mange de la choucroute et je bois de la bière". De sa contribution à la vie publique, il y en a pour tous les goûts, mais surtout pour les amateurs de pommes.

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