3 min de lecture Justice

Viol d'une femme lesbienne : pourquoi le caractère homophobe n'a pas été retenu

DÉCRYPTAGE - Vendredi 6 mars, un homme a été condamné à 15 ans de réclusion criminelle par la cour d'Assises de Seine-Saint-Denis pour avoir violé une femme lesbienne. Le caractère homophobe de l'infraction n'a pas été retenu.

Le tribunal de Bobigny en Seine-Saint-Denis (illustration).
Le tribunal de Bobigny en Seine-Saint-Denis (illustration). Crédit : BERTRAND GUAY / AFP
Marie Zafimehy
Marie Zafimehy
et AFP

15 ans de prison. C'est la peine à laquelle a été condamné un homme de 24 ans par la cour d'Assises de Seine-Saint-Denis vendredi 6 mars. Il était accusé d'avoir violé et frappé une jeune femme lesbienne. Estimant qu'il s'agissait bien d'une "punition de l'homosexualité", l'avocate générale avait demandé aux jurés de condamner l'accusé à quinze ans pour "viol en raison de l'orientation sexuelle". Une caractérisation qui n'a pas été retenue par la cour.

Les faits remontent au 8 octobre 2017. Cette nuit-là, après avoir rencontré un garçon "sympathique" place de la République à Paris, Jeanne, qui se présente comme "préférant les filles", rentre avec lui. Alors qu'elle change d'avis et refuse d'avoir un rapport sexuel, elle "lit soudain la haine dans ses yeux". Avant d'entendre cette phrase : "Ah, tu kiffes les meufs ? Je vais te faire kiffer"

"Il m'a prise par les cheveux, m'a jetée sur le lit et a commencé à m'étrangler. Je me suis dit 'c'est la mort'", a relaté la jeune femme durant le procès qui s'est ouvert jeudi 5 mars. Suivront une heure et demie de coups et sévices sexuels. Jusqu'à ce que le jeune homme finisse par quitter l'appartement, après lui avoir dérobé une chevalière et sa carte bancaire.  

Un viol punitif ?

Dans un réquisitoire marquant, l'avocate générale avait évoqué la spécificité de ce viol. "Est-ce que n'importe quelle femme qui se refuse à lui, il l'aurait violée ? Non, c'est car elle refuse son sexe d'homme qu'il la viole", "c'est à cause de ça qu'il bascule dans la violence", a-t-elle estimé.

À lire aussi
Mairie de Béziers (Illustration). décès
Confinement : à Béziers, un trentenaire meurt après un contrôle de police

Évoquant le procès d'Aix-en-Provence, en 1978, où Gisèle Halimi avait représenté deux jeunes campeuses homosexuelles violées par trois hommes - les agresseurs avaient dans un premier temps été poursuivis pour "coups et blessures"-, la représentante du parquet a estimé qu'on était "manifestement pas allé au bout" de la réflexion sur ces agressions dont sont victimes les lesbiennes

"Quatre pour cent des femmes hétérosexuelles disent avoir été victimes de viol, contre 10% des femmes lesbiennes. On ne peut pas faire semblant de ne pas comprendre". "Un macho est plus violent avec une lesbienne", a-t-elle lancé dans ce réquisitoire, citant à plusieurs reprises l'essai King Kong Théorie, où l'écrivaine Virginie Despentes évoque le viol qu'elle a subi. 

La seule preuve c'était la parole de la victime

Stéphane Maugendre, avocat de Jeanne
Partager la citation

Pendant tout le procès, l'accusé a répété "ne pas avoir été violent" avec la plaignante. Et assuré que sa préférence pour les filles ne lui posait pas problème. Aucune preuve ne pouvait être brandie à l'encontre de cette dernière affirmation. 

"La seule preuve c'était la parole de la victime, il n'y avait pas d'éléments extérieurs comme des témoignages. Les jurés ont estimé que, quelle que soit la qualité de l’orientation sexuelle de la victime, elle aurait été violée", suppose Stéphane Maugendre, avocat de Jeanne, auprès de RTL.fr. " Prouver le caractère homophobe ou lesbophobe d'une infraction est toujours compliqué, confirme SOS Homophobie à RTL.fr, "c'est souvent parole contre parole". 

Pour autant Stéphane Maugendre se félicite de la peine à laquelle a été condamné l'accusé et surtout, du fait que l'homophobie de l'infraction ait pu être considérée comme facteur aggravant. "C’est déjà une victoire, c'est un tournant", se réjouit-il. Même si ce caractère n'a pas été retenu, "cela permet que la question soit de nouveau évoquée dans le débat judiciaire si des crimes sont causés à raison d'une orientation sexuelle."

La "fin du tunnel"

Contacté par RTL.fr, l'avocat du condamné, Noureddine Habibi Alaoui, a insisté sur le fait qu'il avait "longuement plaidé" pour que le caractère homophobe ne soit pas retenu. "La peine aurait pu être plus lourde". Dans sa plaidoirie, il avait insisté sur l'adolescence chaotique de son client, arrivé seul de Tunisie par la mer alors qu'il n'avait que 15 ans. À 21 ans, l'accusé avait déjà été condamné pour trafic de drogue, vol avec violence et était connu de la police pour des faits d'agression sexuelle.  

L'expertise médicale, effectuée quelques heures après les faits, avait relevé sur le corps de sa victime de "très nombreuses plaies sur l'ensemble du corps", "une perforation du tympan" et des ecchymoses au niveau du cou et du thorax, et elle s'était vue prescrire vingt jours d'incapacité totale de travail (ITT)

(Jeanne) a eu la 'chance' d'avoir été accompagnée tout de suite

Stéphane Maugendre, avocat de Jeanne
Partager la citation

"(Jeanne) a eu la 'chance' d'avoir été accompagnée tout de suite, immédiatement", raconte son avocat Stéphane Maugendre. Cela n'enlève rien au traumatisme de ce qu'elle a vécu et d'avoir du, par huit fois, raconter les faits. "Au moment du délibéré elle était effondrée, c'était la fin du tunnel", complète-t-il. Après avoir vécu un "contre-coup", il assure qu'aujourd'hui "elle va mieux"

Le conseil souligne le parcours judiciaire de sa cliente, qui fait presque figure d'exception lorsque l'on sait l'accueil qui est réservé aux victimes de violences sexuelles, et que, seulement 17% des hommes accusés de viol sont condamnés.

La rédaction vous recommande
Lire la suite
Justice Viol LGBT
Restez informé
Commentaires

Afin d'assurer la sécurité et la qualité de ce site, nous vous demandons de vous identifier pour laisser vos commentaires. Cette inscription sera valable sur le site RTL.fr.

Connectez-vous Inscrivez-vous

500 caractères restants

fermer
Signaler un abus
Signaler le commentaire suivant comme abusif
500 caractères restants