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"C’est comme si on tuait deux fois Karine Albert" : Sophie Loubière revient sur la minute de silence "scandaleuse" observée à l’Assemblée en l’honneur du député Jean-Marie Demange

PODCAST - En novembre 2008, le député UMP Jean-Marie Demange tue son ex-maîtresse, Karine Albert, avant de se suicider. Dans la foulée, une minute de silence est observée en son honneur à l'Assemblée, sans mentionner les actes qui se sont produits. Dans "Les Voix du crime", la romancière Sophie Loubière décrit une époque où la mémoire d’un auteur de féminicide était célébrée et elle redonne sa juste place à la victime.

La romancière et journaliste Sophie Loubière au micro de RTL pour le podcast "Les Voix du crime".

Crédit : RTL

La romancière et journaliste Sophie Loubière revient sur la dérive meurtrière du député Jean-Marie Demange, auteur du féminicide de Karine Albert en 2008

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Maëwenn Le Coroller-Richard

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Il est protocolaire d’observer une minute de silence à l’Assemblée à l’annonce du décès d’un député. Le lundi 17 novembre 2008, l'hommage était rendu à Jean-Marie Demange. Il était député de l'Union pour un mouvement populaire (UMP) de la 9ᵉ circonscription de Moselle, parti présidentiel majoritaire à cette époque. Ce moment de recueillement a occulté une partie de la réalité : son suicide venait effectivement de se produire, mais un meurtre a eu lieu juste avant.


Le député de droite a ôté la vie à la femme avec qui il entretenait une liaison depuis plusieurs années. Elle s’appelait Karine Albert et elle avait 45 ans. Aucun hommage et aucune prise de parole le jour des faits ne lui ont été destinés. Pourtant, de nombreux témoins ont assisté au crime. Jean-Marie Demange a roué de coups Karine Albert sur le balcon de l’appartement qu’il louait à Thionville en Moselle, face à une grande résidence. Il l’a ensuite abattu de deux balles de pistolet avant de retourner l’arme contre lui. Son ex-maîtresse venait de lui annoncer quelques jours plus tôt qu’elle avait rencontré un autre homme.

La romancière et journaliste Sophie Loubière a décidé, par le hasard d’une rencontre, de se plonger dans l’affaire 17 ans plus tard. À l’heure où nous parlons de féminicide, elle a exploré une époque où ces actes étaient qualifiés de "crime passionnel" et de "coup de folie". Dans Les Voix du crime, elle retrace l’enquête qui lui a permis de comprendre comment une partie des faits a été occultée.

Une personnalité autoritaire

Dans son ouvrage, Une minute de silence, publié en avril 2025 aux éditions Dark Side, Sophie Loubière aborde ses rencontres avec des témoins clés de l'affaire. "Dans ce crime, je vois la quintessence de l’abus de pouvoir et l’incarnation d’une figure tutélaire du patriarcat, celle de l’homme politique", explique l’autrice.

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Le député meurtrier est né lors de la Seconde Guerre mondiale. Son père, résistant, infirmier et maire de Mézières-lès-Metz, a voulu le même destin pour son fils. Jean-Marie Demange est alors devenu angiologue, maire de Thionville pour deux mandats et député. Selon les témoignages recueillis par la romancière, il avait une personnalité "autoritaire" et avait à la fin de sa vie des "délires paranoïaques". Il déclarait vouloir, par exemple, "tuer ses ennemis politiques".

Karine Albert, restauratrice, a rencontré Jean-Marie Demange un jour où il était attablé à son restaurant. Fraichement divorcée, elle avait des difficultés à diriger seule son établissement. Très vite, le député-maire lui a fait des propositions pour l’aider financièrement. Il l’a employée comme collaboratrice parlementaire à Thionville.

La victime occultée et le meurtrier célébré

"C’était un coup de foudre", affirme la romancière. Le couple illégitime s’est installé ensemble dans l’appartement qui sera le futur lieu du crime. Les enfants de Karine Albert vivaient avec eux. Jean-Marie Demange était partagé entre ce foyer et celui où l’attendaient sa femme et son fils, tous deux au fait de cette double vie.

Le jour du meurtre, Danièle Hoffman-Rispal, députée PS de la 6e circonscription de Paris et vice-présidente de séance, "aurait reçu une note de trois lignes concernant le décès de Jean-Marie Demange", décrit l’auteure. De nombreuses personnalités politiques présentes sur les plateaux télévisés ont réagi à chaud au même moment. Tous savaient qu’il avait tué une femme, selon Sophie Loubière qui juge cette minute "scandaleuse". Elle ajoute "C'est comme si on tuait deux fois Karine Albert. Une fois par arme à feu et une seconde fois par le mépris de la République".

Dans les médias, au-delà de l'évocation du crime motivé par "l’amour", la victime est totalement occultée. "Après la parution du livre, j’ai eu justement beaucoup de témoignages la concernant de personnes qui avaient à cœur de décrire sa personnalité généreuse. Elle est vraiment décrite comme une femme douce (...) et avec de l'humour", poursuit-elle.

La perte de la mairie de Thionville, le basculement

Selon la romancière, la fin de sa relation avec Karine Albert a été "une perte de repère" pour Jean-Marie Demange. Cette annonce s’est ajoutée à sa défaite à sa réélection comme maire en juin 2008. "Pour lui, être maire était beaucoup plus important symboliquement qu'être député", explique Sophie Loubière dans Les Voix du crime. "C'est comme si soudain, tous les gens qui l'entouraient dans son quotidien lui tournaient le dos. Pour lui, ça a été littéralement insupportable", retrace l’autrice.

Si on quitte un homme, c’est qu’on a de bonnes raisons

Sophie Loubière, romancière et journaliste

Lors de l'écriture de son livre, Sophie Loubière s’est projetée dans cette affaire. "Il y a quelques années, je quitte mon premier mari, les choses ne vont pas être du tout évidentes. Il y a eu beaucoup de chantage de sa part (...) le fait que je suis la seule femme de sa vie, qui ne pourra jamais refaire sa vie, que sa vie est foutue (...) Cette même personne qui a tenu ces propos a refait sa vie quelque temps plus tard (...) C'est terrible de sentir à quel point soudain on nous charge, alors que si on quitte un homme, c'est qu'on a de bonnes raisons", conclut la romancière qui rappelle que la séparation, la fragilité psychologique ou encore la perte d'un emploi sont autant de facteurs déclencheurs des féminicides. 

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