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Tunisie : nouveaux heurts après l'acte de "désespoir" d'un journaliste

À Kasserine, treize personnes impliquées dans ces affrontements ont été arrêtées. Elles dénoncent un régime trop distant envers la réalité de la vie de sa population.

Des policiers tunisiens lors d'une manifestation, le 25 décembre 2018 à Kasserine (Tunisie), après l'immolation d'un journaliste tunisien.
Des policiers tunisiens lors d'une manifestation, le 25 décembre 2018 à Kasserine (Tunisie), après l'immolation d'un journaliste tunisien. Crédit : HATEM SALHI / AFP
Leia Hoarau
Leia Hoarau
et AFP

De nouveaux heurts nocturnes ont éclaté dans trois villes de Tunisie après l'immolation par le feu d'un journaliste voulant dénoncer les inégalités d'un pays englué dans le marasme économique malgré les acquis démocratiques de la révolution de 2011.

Ces affrontements nocturnes ont opposé des manifestants, essentiellement jeunes, aux forces de police. Au total, 13 personnes impliquées dans des "actes de destruction" ont été arrêtés à Kasserine, a indiqué le ministre de l'Intérieur Hichem Fourati, dénonçant des mouvements nocturnes qui "veulent porter atteinte aux biens publics et privés". Le ministre a évoqué une possible instrumentalisation des protestataires.

Lundi 24 décembre, à quelques jours des célébrations du huitième anniversaire du soulèvement ayant mis fin à la dictature, Aberrazak Zorgui, journaliste pigiste dans une chaîne privée locale, s'est immolé par le feu à Kasserine, une ville située à l'ouest du pays, dans une des régions les plus pauvres du pays.

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S'immoler pour protester

L'immolation du journaliste "est un signe de refus d'une situation catastrophique et d'un déséquilibre régional, d'un fort taux de chômage parmi les jeunes et de la misère que vivent nos concitoyens dans les régions intérieures", écrit mercredi le journal Le Quotidien. "Nul ne peut nier aujourd'hui que tous les dirigeants de ce pays sont responsables. Responsables du désarroi de notre jeunesse, de son désespoir et de sa frustration", ajoute ce quotidien.

"Pour les habitants de Kasserine qui n'ont pas de moyens de subsistance, aujourd'hui, je vais commencer une révolution", a expliqué cet homme de 34 ans dans une vidéo qu'il avait publiée quelques minutes avant de passer à l'acte. Mercredi 26 décembre, le ministère de l'Intérieur a affirmé avoir procédé à l'arrestation d'une personne pour son implication présumée dans le geste qui a coûté la vie au journaliste.

Depuis 2010, la rupture persiste

Kasserine est l'une des premières villes où avaient éclaté fin 2010 des manifestations dénonçant l'incurie des autorités et la pauvreté endémique, manifestations qui s'étaient transformées en révolution contre la dictature. Depuis, et malgré l'instauration de la démocratie, des mouvements de protestation ont régulièrement secoué Kasserine dont les habitants se sentent toujours abandonnés par le pouvoir central


Selon Messoud Romdhani, président du Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES), "il y a une rupture entre la classe politique et les jeunes, surtout ceux qui vivent dans la précarité à l'intérieur du pays".

Les habitants des régions défavorisées se sentent victimes de 'hogra', (dédain, en arabe) qui persiste depuis l'ère du premier président de la Tunisie Habib Bourguiba (1956-1987), en passant par le régime de Ben Ali puis par les multiples gouvernements qui se sont succédé depuis la révolution, explique-t-il.

Appel à la grève nationale des journalistes

La colère de la jeunesse n'est pas circonscrite à Kasserine. Des heurts violents ont opposé dans la nuit de mardi à mercredi des protestataires aux forces de l'ordre à Jebniana, au nord de Sfax, deuxième ville de Tunisie (est). Un policier a été blessé. Cinq personnes au moins ont été aussi été interpellées après des troubles à Tebourba à 30 km de Tunis, a déclaré le porte-parole de la sûreté nationale, Walid Hkima. M. Romdhani prévoit la propagation des mouvements de protestation vu "l'absence d'une vraie volonté politique de se pencher sur les vrais problèmes des Tunisiens".

Le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) a de son côté appelé à une grève nationale de la "dignité" le 14 janvier, jour anniversaire de la révolution de 2011, pour protester contre la situation désastreuse du secteur médiatique notamment dans le privé et la condition "fragile" d'un bon nombre de journalistes. 

La classe politique peu concernée

Les troubles qui agitent certaines villes de Tunisie interviennent huit ans après l'immolation par le feu, en décembre 2010, d'un vendeur ambulant de Sidi Bouzid (centre), excédé par la pauvreté et les humiliations policières. Sa mort avait entraîné des manifestations qui s'étaient ensuite propagées à travers le pays, conduisant au renversement du régime de Zine El Abidine Ben Ali.

Depuis, et contrairement à d'autres pays touchés par le Printemps arabe, la Tunisie a consolidé sa transition démocratique. De nouvelles élections libres sont prévues en 2019. 
Mais l'économie reste moribonde. L'inflation et un chômage aux alentours de 15% alimentent les troubles sociaux et avaient causé des émeutes en janvier. Or, la classe politique a d'autres priorités : ses "yeux sont rivés vers les élections législatives et la présidentielle de 2019, et rien d'autre"! déplore M. Romdhani.

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