6 min de lecture Terrorisme

L'État islamique se tourne vers l'application Telegram pour diffuser sa propagande

ÉCLAIRAGE - L'organisation jihadiste privilégie désormais l'application de messagerie gratuite ultra-sécurisée Telegram pour diffuser sa propagande et recruter des fidèles en échappant au contrôle des services antiterroristes.

L'application de messagerie Telegram est désormais utilisée par l'État islamique
L'application de messagerie Telegram est désormais utilisée par l'État islamique Crédit : Paul Guyonnet / RTL.fr
Benjamin Hue
Benjamin Hue
Journaliste RTL

Les messageries cryptées sont le cauchemar des services antiterroristes. Les groupes terroristes l'ont bien compris et utilisent volontiers ces services pour diffuser leur propagande auprès de leurs fidèles et échapper au contrôle des autorités. Le groupe autoproclamé État islamique s'est longtemps servi de Twitter pour assurer sa promotion et recruter des jihadistes potentiels. Il n'a toutefois plus d'existence officielle sur le réseau social depuis le mois de juillet 2014, lorsque ses derniers comptes ont été supprimés. Il a alors exploré plusieurs plateformes moins connues, comme Diaspora ou VK mais n'a pas arrêté pour autant de noyauter Twitter. Selon un rapport d'Europol, 90.000 tweets et interactions via des médias sociaux étaient produits quotidiennement par près de 46.000 comptes Twitter au printemps dernier pour assurer la propagande de Daech. Mais les purges d'envergures organisées par Twitter et des militants en ligne pour vider le réseau de plusieurs milliers de comptes liés à l'EI ont contraint l'organisation terroriste à changer son fusil d'épaule. 

Plus de 10.000 membres en trois semaines

Comme le relate un article récent de la BBC, elle privilégie désormais l'application de messagerie cryptée Telegram pour communiquer sur mobile. Fondé à Berlin en 2013 par les frères Nikolai et Pavel Durov, déjà à l'origine de VKontakte, Telegram est une application Open Source gratuite, disponible sur mobiles et ordinateurs, en pointe dans la protection des données. Il s'y échange plus de 12 milliards de messages par jour, à peine cinq fois moins que sur Facebook en prenant en compte ses services Messenger et Whatsapp. Le service dispose d'arguments uniques en matière de confidentialité et de sécurité grâce à un système de serveurs fermés et de clés uniques pour chiffrer les conversations. Ses créateurs sont si confiants dans son algorithme qu'une récompense de 200.000 euros est offerte au premier qui réussira à percer son secret. 

Depuis le 22 septembre, une mise à jour permet aux utilisateurs de suivre des "channels", des groupes de conversation à l'URL permanente dont le fil peut être remonté depuis le début par les nouveaux arrivants. Quatre jours après le déploiement de cette fonctionnalité, plusieurs comptes Twitter liés à l'État islamique ont commencé à faire la promotion de la chaîne principale du groupe sur Telegram. Appelée Nashir, que l'on peut traduire par "distributeur" ou "diffuseur" en français, elle comptait lundi plus de 8.500 membres, selon l'International Business Times. Elle est déclinée en une cinquantaine de chaînes locales, permettant au groupe terroriste de compter plus de 10.000 abonnés au total. L'information a été confirmée mardi 13 octobre par David Thomson, journaliste à RFI spécialiste du jihadisme.

Depuis mardi, des comptes Twitter francophones pro-EI diffusent en français la marche à suivre pour s'abonner à la version française de la chaîne, qui compte déjà pus d'une centaine de membres. Outre la difficulté pour les autorités de perturber la diffusion de la propagande, les canaux sécurisés de Telegram permettent à l'organisation d'envoyer des messages à un nombre illimité de personnes. Ces derniers s'affichent sous la forme de notifications sur les smartphones des membres comme n'importe quel push mobile de média. Il s'agit essentiellement de communiqués officiels, de photos et de vidéos de l'organisation terroriste. Les compteurs de vue permettent de constater que ces contenus sont visionnés par plusieurs milliers d'abonnés à chaque fois.

Les compteurs de vue permettent de constater que les contenus diffusés par l'organisation terroriste sont visionnés par plusieurs milliers d'abonnés à chaque fois Crédits : Capture d'écran | Date : 14/10/2015
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Les compteurs de vue permettent de constater que les contenus diffusés par l'organisation terroriste sont visionnés par plusieurs milliers d'abonnés à chaque fois Crédits : Capture d'écran | Date : 14/10/2015
Les messages s'affichent sous la forme de notifications sur les smartphones des membres comme n'importe quelle push mobile de média Crédits : Capture d'écran | Date : 14/10/2015
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Le fondateur de Telegram ne déviera pas de sa ligne

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Au-delà des arguments du service en matière de protection des données, la migration de la communication mobile de l'État islamique vers Telegram a également pu être stimulée par les commentaires du FBI, souligne l'International Business Times. Michael Smith, conseiller du Congrès américain expert en antiterrorisme et co-fondateur de la société de sécurité Kronos Consulting affirme au site internet américain que les préoccupations exprimées publiquement par des agents fédéraux au sujet de l'application ont très certainement accéléré son adoption par les disciples de l'EI. "Quand ils voient le directeur du FBI se plaindre de cette question à la télévision, ils se disent probablement que si le chef du FBI lui-même affirme que son personnel a du mal à suivre le trafic sur Telegram, il est plus intéressant pour eux d'interagir avec d'autres aspirants jihadistes sur Telegram que sur Twitter".

Signe du changement de stratégie numérique de l'État islamique, la revendication de l'attaque contre les forces saoudiennes et émiraties dans un hôtel de la ville yéménite d'Aden a d'abord été publiée sur Telegram, observe la BBC. Plusieurs éléments attestent également de l'utilisation de Telegram par l'État islamique avant la création ou la promotion de ses canaux officiels. Au mois de septembre, le groupe terroriste a publié dans son magazine de propagande Dabiq la photo de deux otages capturés en Syrie et donné un numéro de téléphone à l'indicatif irakien pour entrer en contact avec les jihadistes et payer la rançon via l'application Telegram. Début octobre, un adolescent britannique a été condamné pour incitation à commettre des actes terroristes en Australie. Fasciné par l'État islamique, le jeune homme a été reconnu coupable d'avoir incité un adolescent australien à commettre un attentat contre des policiers en communiquant avec lui sur Telegram.

L'État islamique n'est pas le seul groupe jihadiste à profiter des fonctionnalités de la messagerie. "Al-Qaïda a longtemps utilisé Telegram pour tout, de la communication avec les journalistes des grands organes de presse occidentaux à la diffusion de sa propagande", précise Michael Smith à l'IBT. La branche d'Al-Qaïda au Yémen a lancé son propre canal Telegram le 25 septembre, même si elle continue d'utiliser Twitter en priorité, où elle dispose encore de comptes officiels, rapporte la BBC. Ce plébiscite des jihadistes va-t-il pousser Telegram, créé initialement pour échapper à la censure du pouvoir russe, à revoir sa politique de confidentialité et de sécurité ? Interrogé à ce sujet par le site américain TechCrunch, le fondateur de l'application a affirmé qu'il ne dévierait pas de sa ligne originelle. "Notre droit à la vie privée est plus important que notre peur des mauvaises choses, comme le terrorisme, a-t-il indiqué. Si tous les moyens de communication se révèlent insuffisamment sécurisés, alors l'État islamique passera à un autre. Il trouvera toujours une façon de communiquer. Je ne pense pas que nous devrions nous sentir coupables".

Le chiffrement, un argument commercial qui inquiète les pouvoirs publics

Depuis les révélations d'Edward Snowden en 2013 sur les interceptions des communications téléphoniques par l'agence américaine de sécurité NSA, le chiffrement inviolable est devenu un argument commercial pour les sociétés technologiques auprès d'utilisateurs de plus en plus méfiants des services proposés par Facebook, Google et Apple. Après le rachat de Whatsapp - qui partage de nombreuses fonctionnalités avec Telegram - par Facebook, près de 5 millions d'utilisateurs se sont rabattus sur le service proposé par le frères Durov. Apple et Google ont depuis mis au point des systèmes de sécurité de plus en plus draconiens. Apple a opté pour un chiffrement automatique depuis iOS 8, renforcé sous iOS 9 par l'extension du mot de passe à six chiffres. Après avoir permis aux utilisateurs de choisir cette option depuis mars sous Android Lollipop, Google a finalement activé le chiffrement par défaut sur ses Nexus 5X et 6P, les premiers téléphones à évoluer sous son dernier logiciel Android M.

Ces mesures mettent des bâtons dans les roues des enquêteurs. Le directeur du FBI a dénoncé en juillet le chiffrement pratiqué par Whatsapp et les entreprises privées, qui permet selon lui à des criminels de se mettre à l'abri de la loi, et plaidé pour la mise en place de "porte dérobées" dans ces systèmes pour pouvoir espionner les organisations terroristes. Après les attentats de janvier à Paris, David Cameron s'est publiquement interrogé sur les risques de l'existence de données cryptées auxquelles la police ne peut pas accéder. La France n'a pas encore pris position sur la question. Mi-août, le procureur de la République de Paris, François Molins, a cosigné une tribune du New York Times avec plusieurs responsables internationaux de la lutte antiterroriste pour appeler les géants du web à changer leur politique de chiffrement pour ne pas affaiblir les capacités d'investigation de la justice dans la lutte contre le terrorisme. Adoptée en juin, la loi Renseignement portée par le gouvernement après les attentats de janvier n'évoque pas précisément la cryptologie. Selon Médiapart, le gouvernement avait l'intention de légiférer mais y a finalement renoncé.

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2015-10-14 17:31:28
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