5 min de lecture Terrorisme

Déradicalisation : comment nos voisins européens traitent-ils la question ?

ÉCLAIRAGE - On estime que les premiers "sortants" jihadistes seront libérés d'ici deux ans. Certains toujours enrôlés dans l'idéologie terroriste. L'occasion de revenir sur les solutions privilégiées par nos voisins européens pour déradicaliser leurs ressortissants.

Des documents pour la sensibilisation des jeunes a faire attention a la radicalisation et enrôlement jihadiste
Des documents pour la sensibilisation des jeunes a faire attention a la radicalisation et enrôlement jihadiste Crédit : ALLILI MOURAD/SIPA
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Cécile De Sèze
Journaliste RTL

La solution miracle n'existe pas. Le problème de la radicalisation d'une frange de la population et de sa déradicalisation est une question épineuse. En 2017, le seul centre consacré à accueillir des personnes convaincues par l'idéologie islamiste radicale, à Pontourny (Indre-et-Loire) a fermé, un an après son ouverture. Un échec cuisant pour le gouvernement précédent. 

Jeudi 12 avril, Emmanuel Macron a annoncé la préparation d'une loi pour encadrer les financement des écoles privées hors contrat afin de lutter contre le salafisme. Une mesure qui fait partie du plan de lutte contre la radicalisation présenté par Édouard Philippe en février dernier à Lille.

L'an dernier, Asiem El Difraoui, expert du jihadisme et coauteur d’une étude comparative sur les politiques antiradicalisation menées en Europe, déclarait à La Tribune de Genève : "La France (...) s’est longtemps contentée de gérer cette problématique avec une approche sécuritaire. Elle (...) s’est contentée du minimum, abordant la question à travers la dimension psychologique (...) Cela arrangeait tout le monde, car cela évitait au monde politique d’admettre une évidence, le fait qu’une partie de la population française vit en régime d’exclusion sociale." Il préconisait ainsi qu'elle s'inspire de ses voisins européens en terme de déradicalisation et de prévention. 

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Car si la question des revenants est traitée judiciairement, celle de la radicalité de ces personnes, et donc leur potentiel dangerosité, n'est pas simple à aborder. Les experts estiment que d'ici deux ans, les premières personnes condamnées pour des faits de terrorisme vont sortir de prison. Certains seront toujours motivés par la même idéologie mortifère.

Le désengagement violent privilégié en Belgique

Derrière la frontière franco-belge, nos voisins enregistrent l'un des taux de retours de jihadistes par habitant le plus haut d'Europe. Ils sont, en novembre 2017, 115 revenants vivants en Belgique, selon les chiffres avancés par l'Institut Royal des Relations Internationales, ou Egmont, dans un rapport publié en février 2018

Dans ce rapport, il est écrit qu'une fois ces revenants et les condamnés pour des faits liés au terrorisme islamiste, vont sortir de prison - les premiers d'ici 2020 - les autorités et les services de renseignement vont "perdre une forme de contrôle". 

D'où l'importance de travailler sur l'engagement idéologique de ces personnes et tenter de diminuer leur niveau de dangerosité pour la société. En Belgique, ils ont choisi un système qui privilégie le désengagement plutôt que la déradicalisation, explique l'un des auteurs, Thomas Renard, lors d'une conférence intitulée "Le Jihad et après", organisée par Action et Résilience, institut sur la recherche sur les questions de radicalisation et terrorisme. 

Cette pratique se traduit par tenter de faire abandonner le comportement violent de l'individu davantage que sa vision radicale de la religion. Ce qui ne veut pas dire que le côté idéologique est abandonné. Sur le désengagement de la violence, elle passe par plusieurs démarches comme la réinsertion dans la société avant la sortie de prison, avec un accompagnement social, psychologique et pratique, explique le rapport. Une décision prise autant du côté flamand du pays que du côté wallon. Pour savoir si la Belgique fait un bon choix, "seul le temps nous le dira", poursuit le document. 

Le programme Hayat en Allemagne

En Allemagne, l'Office national du renseignement intérieur, ou BfV, a mis le programme Hatif en place en 2010. Une ligne téléphonique pour les personnes qui veulent abandonner le jihad armé avec une prise en charge complète : soutien psychologique, mise en relation avec des imams, aide pour chercher un logement, une formation professionnelle et un emploi. Fin 2014, souffrant d'un manque d'appels parce que "le programme était directement dirigé par les services de sécurité fédéraux", il est abandonné explique Asiem El Difraoui dans La Tribune de Genève. "Une trop grande implication des services de sécurité pouvait nuire à l’efficacité des programmes", poursuit-il.

Autre initiative : une "instance liée à l’Office fédéral des migrations et des réfugiés qui recueille les appels des familles inquiètes devant la radicalisation de leur progéniture, rapporte l'expert. Celles-ci sont ensuite guidées vers différentes associations régionales, comme Hayat, dont le travail est centré sur les familles des radicalisés", continue le spécialiste. 

Ce programme a pu s'appuyer sur une expérience en terme de déradicalisation acquise avec les milieux d'extrême droite et néonazis. Dans ses rangs, un ancien officier de police et des spécialistes de l'islam radical. Il est principalement destiné aux personnes en voie de radicalisation, aux radicalisés jamais partis, aux revenants du jihad ou à ceux partis mais qui désirent rentrer. 

Il prévoit un soutien psychologique aux familles mais surtout un travail de déconstruction des croyances extrémistes grâce à une "connaissance approfondie des concepts islamiques et islamistes", ajoute le rapport hébergé sur le site du Cairn qui précise aussi une aide pour les démarches administratives, la réinsertion professionnelle, ainsi qu'une assistance psychologique si besoin. 

"L’organisation souligne que, tout au long du processus, les droits et la sécurité de chaque participant doivent être garantis. Elle agit comme médiateur et fait appel aux services de sécurité si cela est jugé nécessaire", précise le rapport.

Au Royaume-Uni, la communauté musulmane s'implique

C'est une grande différence avec ses voisins européens, notamment la France et l'Allemagne. En Grande-Bretagne, pas de numéro vert à disposition pour signaler les personnes présentant des risques de radicalisation. "Le signalement (...) revient aux membres des différentes communautés musulmanes, comme aux équipes des services sociaux ou des écoles", selon le document Prévention de la radicalisation et déradicalisation. Ici, contrairement à l'Allemagne, les services de sécurité sont directement impliqués. 

Un programme nommé Prevent qui a pour but de prévenir et de faire de la sensibilisation contre les risques de radicalisation, est principalement mis en oeuvre par "les différentes communautés musulmanes". "Au début, le programme a même fait appel à des groupes salafistes non violents, mais le gouvernement a mis fin à cette pratique avec la révision de Prevent en 2011", précise le document. Aujourd'hui, d'anciens jihadistes repentis appartiennent à la fondation Quilliam, "la plus investie dans la contre-radicalisation", et lui confèrent une "certaine crédibilité pour développer un contre-discours convaincant". 

Autre initiative qui a au moins l'intérêt d'être originale : un professeur d'arts martiaux, musulman, estime qu'un certain goût pour la violence ajouté à une certaine frustration peut déboucher sur une possible radicalisation. C'est pour ça qu'Usman Raja a lancé The Unity Initiative. Ce qui lui permet de défier par le combat des jeunes attirés par les discours jihadistes, et démonter leurs idées reçues en se servant de ses propres origines communes à ces jeunes. Le combat sert à canaliser leur soif de violence. Comme en Belgique, l'action violente et l'idéologie radicale sont prises en compte pour faire avancer la bataille de la déradicalisation. 

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2018-04-30 19:24:00
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