4 min de lecture Pédophilie

Pédophilie : Gabriel Matzneff rattrapé par son passé, dans un livre

L'éditrice Vanessa Springora publie "Le consentement", un livre de 200 pages où elle dénonce l'emprise de Gabriel Matzneff sur elle, quand elle avait 14 ans et lui 40 de plus.

Gabriel Matzneff en 2014 (illustration)
Gabriel Matzneff en 2014 (illustration) Crédit : Jacques DEMARTHON / AFP
Chloé
Chloé Richard-Le Bris et AFP

Le goût de Gabriel Matzneff pour "les moins de seize ans" est au cœur de son oeuvre, mais jamais l'une de ses proies n'avait pris la parole jusqu'à maintenant : l'éditrice Vanessa Springora décrit une relation sous emprise dans un livre, Le consentement (Grasset), qui secoue déjà le monde littéraire. La nouvelle directrice des éditions Julliard raconte pendant 200 pages comment elle a été séduite à 14 ans par le presque quinquagénaire -elle le nomme G.- au milieu des années 1980. Publié le 2 janvier, le livre sort dans un contexte de dénonciation des violences sexuelles.

Vanessa Springora évoque l'ambivalence d'une époque où la libération sexuelle flirte avec la défense de la pédophilie, la fascination exercée par l'écrivain, puis le poids de cette histoire sur sa vie. Elle décrit aussi une emprise qui se poursuit sur le terrain littéraire : Gabriel Matzneff écrit beaucoup et couche sur le papier ses conquêtes et aventures sexuelles, y compris avec des garçonnets lors de voyages en Asie. 

"Comme si son passage dans mon existence ne m'avait pas suffisamment dévastée, il faut maintenant qu'il documente, qu'il falsifie, qu'il enregistre et qu'il grave pour toujours ses méfaits", écrit Vanessa Springora. "Comment admettre qu'on a été abusé, quand on ne peut nier avoir été consentant ? Quand on a ressenti du désir pour cet adulte qui s'est empressé d'en profiter ? Pendant des années, je me débattrai moi aussi avec cette notion de victime", raconte-t-elle.

Certains défendent l'artiste

La sortie de l'ouvrage relance le débat entre défenseurs de l'écrivain, dénonçant une forme de puritanisme voire un procès fait à une époque révolue, et ceux défendant les victimes de violences sexuelles. Un coup de projecteur est aussi remis sur la notion de consentement sexuel. "C'est vrai. Les ados sont en demande de tester leur pouvoir de séduction, qu'on leur dise qu'ils sont sexy ou beaux. Et c'est votre putain de rôle d'adulte de leur mettre des limites immédiates", a réagisur Twitter la féministe Valérie Rey-Robert, auteure d'un livre sur "la culture du viol à la française". Aux antipodes, Josyane Savigneau, membre du jury Femina et ancienne patronne du Monde des Livres, parle d'une "chasse aux sorcières" en mettant en ligne l'article du Monde sur Matzneff publié cette semaine, pour lequel elle a refusé de répondre.

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Lauréat du Renaudot essai 2013, l'écrivain de 83 ans a longtemps été une figure prisée du milieu littéraire, invité à la télévision pour s'épancher, mais pas trop, sur ses attirances sexuelles, comme l'illustre une séquence d'"Apostrophes" avec Bernard Pivot, très partagée sur les réseaux sociaux. Il y est interrogé sur ses attirances. Mais la romancière canadienne Denise Bombardier intervient, le comparant à ces "vieux messieurs" qui attirent les enfants avec des bonbons.

Gabriel Matzneff, encore chroniqueur aujourd'hui au site du Point sur la spiritualité et les religions, n'a jamais été condamné par la justice, rappelle Le Monde. "Comme tout le monde, nous avons en horreur la pédophilie, il n'y a pas de débat là-dessus. Mais y a-t-il une raison de ne pas publier d'article de quelqu'un parce que son comportement est jugé immoral ?", a réagi Étienne Gernelle, le patron du Point. Il ajoute : "Je ne protège personne, mais je ne participe pas non plus aux chasses à l'homme", a-t-il insisté, précisant qu'aucune chronique de l'écrivain n'a fait "l'apologie de l'amour avec les enfants". "Sinon, elle ne serait pas passée".

Sur Twitter, beaucoup de personnalités ont réagi. Raphaël Glucksmann joue de l'ironie en se moquant des soutiens à l'écrivain. Il se demande en effet comment la dénonciation d'actes de pédophilie est "une menace pour la création littéraire...". 

Bernard Pivot confond morale et pédocriminalité

Quant à Bernard Pivot, il déclare que la littérature passait avant la morale il fut un temps, et qu'aujourd'hui, c'est "la morale qui passe avant la littérature." Ce dernier avait déjà fait polémique au sujet de la jeune Greta Thunberg, le 25 septembre 2019 : "Dans ma génération, les garçons recherchaient les petites Suédoises qui avaient la réputation d'être moins coincées que les petites Françaises. J'imagine notre étonnement, notre trouille, si nous avions approché une Greta Thunberg...".

Dans sa loi contre les violences sexuelles d'août 2018, le gouvernement a renoncé à instaurer un âge minimal de consentement à un acte sexuel, promis à 15 ans, décevant très fortement les associations. Dans deux affaires ces dernières années, des fillettes de 11 ans avaient été considérées comme consentantes par la justice, provoquant un vif émoi.

"J'espère apporter une petite pierre à l'édifice qu'on est en train de construire autour des questions de domination et de consentement", explique à l'Obs Vanessa Springora, qui précise avoir commencé à écrire son livre "bien avant l'affaire Weinstein" fin 2017.

Sollicité via son éditeur, Gabriel Matzneff n'a pas souhaité répondre à l'AFP. Dans un message à l'Obs, il fait part jeudi de sa "tristesse" au sujet d'un "ouvrage hostile, méchant, dénigrant, destiné à (lui) nuire".

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