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Le premier centre de déradicalisation, tâtonnements sous haute surveillance

REPORTAGE - Le centre de prévention, d'insertion et de citoyenneté d'Indre-et-Loire devrait conduire à l'ouverture de douze autres établissements, implantés dans chaque région métropolitaine, d'ici deux ans. Son statut de pionnier laisse entrevoir nombreuses incertitudes sur son fonctionnement et les résultats attendus.

Le premier centre de déradicalisation à Beaumont-en-Véron, en Indre-et-Loire
Le premier centre de déradicalisation à Beaumont-en-Véron, en Indre-et-Loire Crédit : Clémence Bauduin / RTL.fr
Clémence Bauduin
Clémence Bauduin
Journaliste

Le premier centre français de prévention, d’insertion et de citoyenneté (CPIC) ouvre à la fin de ce mois de septembre 2016 à Beaumont-en-Véron, en Indre-et Loire. L'établissement accueillera vingt-cinq jeunes en proie au phénomène de radicalisation, ce qui lui vaut le titre de "centre de déradicalisation", banni par les officiels. À Pontourny, joli domaine verdoyant et paisible de Beaumont-en-Véron où les médias étaient accueillis le 13 septembre, l'équipe éducative a pour objectif d'"éviter le basculement" des pensionnaires vers la radicalisation, qu'ils ont touchée du doigt à un moment de leur parcours.

Sur les 15.000 personnes signalées pour radicalisation en France, 2.375 font aujourd'hui l'objet d'un suivi en milieu ouvert. Elles reçoivent la visite d'un éducateur spécialisé à leur domicile. Le centre de Pontourny offre une "action complémentaire" à cette "prise en charge qui existe déjà", explique Muriel Domenach, secrétaire générale du centre interministériel de la prévention de la délinquance et de la radicalisation, à RTL.fr. Ce phénomène de radicalisation est récent : les équipes mises en place par le gouvernement essaient, tâtonnent et placent beaucoup d'espoir dans la réussite de cette expérience. Compromis entre rigueur et permissivité, le séjour de 10 mois à Pontourny recèle encore de zones d'ombre que seul l'accueil des premiers pensionnaires pourra, semble-t-il, éclaircir.

"On ne va pas accueillir ici des terroristes"

Les pensionnaires, hommes et femmes, sont âgés de 18 à 30 ans. Les premiers d'entre eux arriveront à la fin du mois de septembre, pour se retrouver au nombre de vingt-cinq au début de l'année 2017. Leur casier judiciaire est vierge et ils ne sont pas fichés "S". "Ces personnes sont en bas de spectre", martèle Muriel Domenach. Aucun n'a eu affaire à la justice pour des faits de terrorisme ou de violence. "Ce ne sont ni des des jeunes de retour de zone de conflit, ni des cas psychologiques, ni des personnes inquiétées pour des cas de violence ou de terrorisme. On ne va pas accueillir ici des terroristes", tient à rassurer l'ancienne consule générale à Istanbul, qui vient tout juste de prendre ses nouvelles fonctions

"Il s'agit de personnes égarées, en grande difficulté, qui font l'objet d'une absence de capacité de discernement : rupture familiale, échec scolaire, pas d'emploi", décrit le préfet d'Indre-et-Loire. Surtout, celles-ci ont fait savoir leur volonté de ne pas tomber dans la radicalisation. Ces pensionnaires, peu radicalisées, sont donc appelés "volontaires" par la direction, comme pour insister sur le caractère spontané de la démarche, a priori dépourvue d'obligation.

Ping-pong, smartphones et levée de drapeau

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À son arrivée, le "volontaire" signe un contrat de séjour. Le document instaure droits et devoirs. Et c'est là toute la particularité de ce centre : convivial malgré des barreaux aux fenêtres, déconnecté malgré l'accès des jeunes à leurs smartphones, ouvert sur l'avenir et la réinsertion des pensionnaires, malgré une première période d'isolement.  Au centre de Pontourny, tout est fait pour normaliser le quotidien du jeune radicalisé : une salle de sport, des activités comme le ping-pong ou le skateboard, ou encore la création d'un poulailler. Des règles sont prévues mais seront, semble-t-il, ajustées au fil du séjour. 

Les équipements sportifs du château de Pontourny
Les équipements sportifs du château de Pontourny Crédit : Clémence Bauduin / RTL.fr

Le directeur du groupement d'intérêt public (GIP) "Insertion et Citoyenneté", Pierre Pibarot, insiste auprès de RTL.fr sur la "progressivité dans la prise en charge" des vingt-cinq personnes. Les dix mois de séjour se découpent en trois trimestres distincts correspondant à différentes phases du processus, puis un mois de "ciselage fin", pour préciser la réinsertion de chacun au cas par cas. La première période est présentée comme un diagnostic, "une rupture avec ce qui peut être nocif", avant une "individualisation du projet de chacun". Objectifs affichés : "Reconstruire une capacité de discernement et redonner des perspectives à ces jeunes". Les pensionnaires suivront des enseignements sur le fait religieux, l'histoire, la philosophie, l'utilisation des médias et notamment sur les dangers d'Internet. Il se verront proposer des "dispositifs ludiques" autour de ces thématiques. Là encore, l'équipe du centre reste évasive à propos du contenu de ces cours.

La direction évoque également un "engagement citoyen" auquel devra prendre part chaque pensionnaire. Cela passe par "un travail quotidien sur le vivre-ensemble", une participation aux tâches de la vie quotidienne mais aussi à l'obligation d'assister, chaque semaine, à la levée du drapeau tricolore. "Cela a pour but de provoquer du débat, explique Pierre Pibarot. Ce n'est pas militaire, il s'agit de travailler sur la question des valeurs républicaines".

La salle des éducateurs de nuit, ambiance colonie de vacances
La salle des éducateurs de nuit, ambiance colonie de vacances Crédit : Clémence Bauduin / RTL.fr

Au fur et à mesure, le pensionnaire prendra ses marques et gagnera en indépendance, si son profil le permet. Le centre prévoit ainsi des sorties du centre, pour se rendre aux rendez-vous de la mission locale, venir en aide à des associations ou encore effectuer des stages en entreprise. "On ne va pas les infantiliser en les accompagnant à chaque fois", affirme Pierre Pibarot. Au cours de ces dix mois, les jeunes vont développer un projet individuel. Celui-ci glissera vers "une insertion professionnelle dans l'environnement local, puis dans l'environnement d'origine, dans la commune d'origine des pensionnaires, où ces derniers (qui viennent de toute la France, ndlr) sont destinés à retourner vivre.

La journée à Pontourny ressemble à celle passée dans un pensionnat. Lever à 6h45 pour le petit-déjeuner, l'entretien des pièces communes et la préparation personnelle. De 9 heures à 12 heures puis de 14 heures à 17 heures, les pensionnaires enchaîneront apprentissage, remise à niveau et sport. Le début de soirée est la période du temps libre et des entretiens individuels, en attendant le dîner prévu à 20 heures. S'ensuit un "panel d'activités socio-éducatives" où seront proposés, entre autres, des ateliers poterie, capoeira, culture générale et slam. Retour en chambres prévu à 22h30. "On va faire en sorte que ce soit la vie de quelqu'un de lambda", explique Olivier Martineau, chef du projet pédagogique. Toutefois, le centre ne permettra pas la visite des familles, informées de l'évolution de leur proche par l'intermédiaire des éducateurs. 

Les chambres, sommaires, pourront être décorées par leurs occupants
Les chambres, sommaires, pourront être décorées par leurs occupants Crédit : Clémence Bauduin / RTL.fr

La chambre, individuelle, est, malgré ses barreaux à la fenêtre, l'endroit où les pensionnaires seront le plus libres. Dans leur espace, décoré à leur guise, ils pourront semble-t-il user à souhait de leurs téléphones portables. La direction assure que le réseau est mauvais et ne permet pas de communiquer sur les réseaux sociaux ou d'éventuelles plateformes de discussion mais la visite des médias a permis de constater que le réseau n'était pas tout à fait indisponible. Aucun système de brouillage n'a été prévu par le centre.

Dans leurs chambres, tous pourront également prier ou porter le voile. "La pratique religieuse n'est pas prescrite mais les volontaires auront la liberté de pratiquer leur religion sur leur temps libre", précise Muriel Domenach. À l'extérieur des chambres en revanche, pas de signes religieux ostentatoires. Le port d'une "tenue uniforme" est obligatoire, sur le modèle de celles portées dans les Établissements publics d'insertion de la Défense (ÉPIDE).

Barreaux aux fenêtres dans toutes les chambres du site de Pontourny
Barreaux aux fenêtres dans toutes les chambres du site de Pontourny Crédit : Clémence Bauduin / RTL.fr

Qui pour les encadrer ?

Trente personnes travaillent à temps plein pour encadrer les 25 jeunes. Éducateurs et "professionnels de haut niveau", enseignants, mais aussi un aumônier... Le flou persiste sur le nombre de postes occupés par chaque profession et les rôles ne sont pas toujours précisés. Les jeunes bénéficieront également d'un accompagnement médical et social : deux psychologues à temps plein, "formés à la déradicalisation", ainsi qu'une infirmière. À cette équipe de "temps pleins" s'ajoutent des intervenants extérieurs. 

Parmi eux, un "prestataire sur les questions cognitives et comportementales", enseignant à Paris-Diderot, chargé d'analyser le comportement des pensionnaires et de contribuer au suivi des dossiers individuels. Discrétion face aux médias ou organisation hésitante, difficile de savoir de quoi résulte le manque de précisions de la part de la direction.

Quelles sont les mesures de sécurité prises au centre d'accueil ?

Malgré une apparente permissivité pour créer de la convivialité avec les pensionnaires, le centre est doté d'un important système de surveillance. Dix-huit caméras, dont six pivotantes, sont reliées à un centre de visionnage. "S'il y avait un problème, des unités spécialisées de gendarmerie seraient susceptibles d'intervenir dans un délai de quelques minutes", affirme le préfet d'Indre-et-Loire. Pour ne pas donner au centre des allures de prison, aucune fouille ne sera réalisée pendant le séjour mais un inventaire des biens personnels sera effectué à l'arrivée de chaque pensionnaire.

Malgré une sécurité accrue, les riverains témoignent d'une grande inquiétude à l'idée de voir ce premier centre ouvrir dans leur commune. Certains d'entre eux ont créé une association, "Radicalement digne de Pontourny",  pour s'opposer au projet. Le maire de la commune, Bernard Chateau, rappelle qu'il n'a pas eu le choix et que ce centre lui a été "imposé par l'État". 

De leur côté, les défenseurs du centre appellent à l'apaisement. Avant l'arrivée de personnes en proie à la radicalisation, "le centre a accueilli pendant quarante ans des jeunes qui étaient loin d'être des enfants de chœur", affirme Jean-Luc Dupont, maire de Chinon et président de la communauté de communes Chinon, Vienne et Loire. Notre volonté n'est pas d'apporter un danger supplémentaire sur le territoire", se défend-il. "Le plus grand danger serait de ne rien faire", insiste Murielle Domenach.

À Pontourny, une sécurité accrue malgré une apparente ambiance de colonie de vacances
À Pontourny, une sécurité accrue malgré une apparente ambiance de colonie de vacances Crédit : Clémence Bauduin / RTL.fr

Et après ?

À l'issue des dix mois de séjour, l'équipe encadrante envisage de "continuer un suivi par les référents éducatifs - deux éducateurs par jeune - et maintenir le lien entre le pensionnaire et les associations". Le séjour peut être renouvelé "mais il faut accepter l'échec" affirme Pierre Pibarot. Preuve, là encore, que l'équipe de Pontourny se dirige vers l'inconnu. Site d'un projet pour le moins expérimental, le centre de Pontourny est une sorte de pouponnière pour des jeunes qui sont au balbutiement de leur radicalisation, que le gouvernement veut extirper des griffes de Daesh.

D'autres centres - il y en aura un par région d'ici deux ans -, accueilleront des profils plus radicalisés. "Le curseur sur la radicalisation ne sera pas le même dans tous les centres", explique Muriel Domenach. Les prochains devraient ouvrir "au cours du semestre qui vient, avec les leçons tirées de la pratique à Pontourny". Reste à savoir si l'expérience Pontourny s'avérera concluante.

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