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Indiana Black : "Le sexisme existe dans les jeux vidéo mais pas en haut de l'échelle"

INTERVIEW - À 25 ans, Indiana Black revient de loin. Aujourd'hui, elle a choisi sa voix : commenter en direct des matchs de jeux vidéo de League of Legends à un niveau pro. Une première pour une femme sur une chaîne anglo-saxonne.

Indiana Black, Color Caster pour League of Legends
Indiana Black, Color Caster pour League of Legends
Arièle Bonte
Journaliste

Froskurinn est une pionnière dans le monde du jeu vidéo. Son métier ? "Color Caster", c'est-à-dire qu'elle commente en direct des matchs de haut niveau. Sa spécialité : le phénomène League of Legends. C'est la première femme à occuper ce poste à haute responsabilité dans le paysage anglo-saxon. La nomination de Froskurinn, Indiana Black de son nom d'usage, se présente comme une grande avancée dans ce domaine où les femmes sont minoritaires et où les hommes brillent parfois plus par leur sexisme que leurs qualités de joueur.

Pour entrer dans l'histoire du jeu vidéo à 25 ans, Froskurinn s'est d'abord illustrée dans d'autres fonctions telles que animatrice d'une émission télévisée, coach ou joueuse via sa propre chaîne de stream. Élevée dans un "trou paumé" de l'Oregon, a-t-elle raconté dans un Q&A sur Reddit, la jeune femme n'a pas eu une vie facile. Rien ne la destinait vraiment à jouer dans la cours des grands, si ce n'est une passion pour League of Legends mais aussi pour Zelda, Mario ou encore Pokémon.

La finale du championnat du monde de League of Legends s'est jouée début novembre (sans Froskurinn). À cette occasion célébrée en grande pompe, la commentatrice professionnelle est revenue avec nous sur son expérience en tant que pionnière dans son domaine. Interview.

Girls : Tu es la première femme à commenter en direct des matchs de LoL à un niveau professionnel. On a pu te voir cet été durant les "Summer Playoffs" (phases de qualification pour le championnat du monde 2016, dans la région chinoise, ndlr.). Que retiens-tu de cette expérience ?
Froskurinn : Dans l'univers League of Legends, je travaille aux côtés de l'incroyable et talentueuse animatrice Eefje "Sjokz" Depoortere mais oui, je suis bien la seule commentatrice en direct de match chez le diffuseur britannique Riot's. En dehors de cette diffusion, il y a d'autres femmes comme en Chine. La plus connue étant Su Xiao-yan. J'adore mon job, je parle de jeux vidéo pour vivre !

As-tu déjà été traitée différemment par tes collègues ou par les gens en général parce que tu es une femme ?
J'ai connu certaines expériences - positives comme négatives - ayant un rapport avec mon genre. Mais jamais dans mon travail à un niveau professionnel. J'ai toujours mis de côté les discussions sur le genre parce que je crois qu'il ne devrait pas avoir d'impact sur ma carrière. Cependant, la réalité du travail de Caster, même dans le e-sport, doit répondre à des attentes liées à la caméra. Comme le maquillage par exemple. Je n'ai pas vraiment de routine cosmétique personnelle, mais devant la caméra, tout le monde porte du maquillage. Des joueurs jusqu'aux commentateurs. Les maquilleurs demandent trois fois de temps maquillage pour les femmes que pour les hommes. Quand j'ai demandé pourquoi, on m'a répondu : "Parce que le focus sur les hommes se fait sur la texture de leur peau alors que les femmes doivent ressembler à des femmes".

Peut-être qu'on pense que les opinions d'une femme ne valent pas autant que celles d'un homme ?

Indiana "Froskurinn" Black, Color Caster pour LoL Pro League
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Est-ce que tu penses que c'est plus difficile pour toi de gravir les échelons dans cette industrie ?
Mon genre n'influencera jamais le jugement de mes pairs sur mon expertise, par exemple. Ou du moins, pour la vaste majorité. Maintenant, c'est vrai que certaines personnalités sont suivies parce qu'on peut se reconnaître en elles. Tout comme elles peuvent ne pas être aimée pour ces mêmes caractéristiques. La vraie question pour moi est de savoir quelle est la proportion de gens qui ne m'apprécient pas pour une raison liée à mon genre. Peut-être qu'on ne me trouve pas attirante ?

Peut-être que ma voix rappelle celle d'une mère/petite amie agaçante ? Peut-être qu'on pense que les opinions d'une femme ne valent pas autant que celles d'un homme ? Ma seconde interrogation est : est-ce que mes homologues masculins ont la même proportion de personnes qui ne les aiment pas pour une raison liée à leur genre ? Je n'ai pas les réponses. Mais cela ne dévalue pas la question pour moi parce que dans cette industrie, l'image de marque est ton meilleur atout. Le mienne est, dans un sens, liée à mon genre. 

Que peut faire l'industrie du jeu vidéo pour encourager les femmes à envisager une carrière professionnelle dans ce domaine ?
Le sexisme existe dans les jeux vidéo mais pas en haut de l'échelle. Encore une fois, mon genre n'a jamais eu d'impact dans mes relations professionnelles. Mais pourtant, pourquoi n'y-a-t-il pas plus de femmes dans cette industrie ? Le sexisme se passe en bas de l'échelle, au niveau d'entrée de jeu et dans toute sa culture environnante. Il y a ce stéréotype dans League of Legends qui considère que les filles sont des joueurs de soutien. En d'autres termes, qu'elles "ne sont pas capables de se débrouiller toutes seules". C'est ce stéréotype qui créée des habitudes chez les joueuses : elles masquent leur identité, n'utilisent pas les micros ou se font passer pour des joueurs masculins à travers leur nom et leur avatar. Ces interactions poussent beaucoup de femmes à quitter le navire des jeux vidéo suffisamment tôt pour qu'elles ne puissent pas développer les compétences et connaissances qui mènent au e-sport pro.

Selon toi, quelles sont les qualités à développer pour être un bon "Caster" ?
Dans mon cas spécifique (commenter et analyser), trois choses sont nécessaires : la connaissance, la présence et la délivrance. Être Caster, c'est avoir une base de connaissances et une spécialité qui te différencie des autres. La présence et la délivrance renvoient à la capacité de transmettre ses connaissances à une audience de façon à éduquer et divertir. Enfin, il faut se créer un sorte de personnage. Avoir un style unique. Quand Froskurinn (mon personnage) commente un match, je veux pouvoir expliquer et analyser le point important du match ou d'un joueur. Je ferai toujours en sorte de mettre en lumière l'aspect humain de League of Legends. Je veux raconter la meilleure histoire qui soit. Comme cela, vous comprendrez mieux pourquoi ces mecs se prennent la tête à la fin du match ou encore pourquoi ils éclatent en sanglots après l'annonce de leur victoire.

Qu'est-ce qui t'as amené à voir les jeux vidéo comme une carrière pro potentielle ?
Très jeune, vraiment. J'ai grandi dans une famille monoparentale et je passais beaucoup de temps seule avec les jeux vidéo. C'était un hobby qui s'est transformé en obsession puis en projet de carrière. À vrai dire, je suis tombée dans ce job presque par hasard. Je n'ai jamais eu le métier de Caster en ligne de mire. C'est quelque chose qui s'est construit pas à pas. À l'époque, je gagnais ma vie en tant que créa et devenir Caster semblait une alternative plus stable. Mais c'était hyper terrifiant. J'ai parfois goûté au regret mais finalement, je me suis traînée hors de la boue encore et encore pour arriver où j'en suis aujourd'hui.

J'ai lu dans une autre interview que tu avais eu une vie plutôt difficile vers 20 ans. Comment as-tu trouvé la force d'avancer ?
La dépression. Ce n'est pas un sujet de discussion rare dans le e-sport ou dans le jeu vidéo en général. Ces histoires fantastiques sont parfaites pour s'échapper. Je ne suis pas là seule à utiliser les jeux vidéo dans ce sens. J'ai eu des pensées suicidaires à plusieurs reprises, bien plus que je ne souhaite l'admettre et j'ai encore (malheureusement) des cicatrices mentales qui s'invitent dans mes performances publiques : le doute de soi, l'insécurité. Mon processus de guérison se construit de jour en jour. Grâce à mon environnement professionnel mais surtout grâce à moi : j'ai appris à accepter ma dépression et à cesser de compter sur les autres personnes pour faire tampons entre elle et moi.

J'ai appris à accepter ma dépression et à cesser de compter sur les autres

Indiana Black

Quel est le pire dans l'industrie des jeux vidéo ?
Devoir interagir avec une audience qui est trop immature en terme d'expériences pour pouvoir communiquer avec moi de manière constructive. En gros : gérer des garçons de 14 ans qui se déchaînent sur les réseaux sociaux pour dire à quel point tu es nulle. Ils sont une infime portion de ce à quoi j'ai été confrontée dans le e-sport. Peu importe ce que dit une personne (même si c'est atroce), cela ne m'enlèvera pas tout ce que je vis de positif.

Ce que tu préfères dans ton métier, justement ?
Être dans une salle de spectacle et diriger l'énergie de la foule vers un grand jeu ou grand moment pour un joueur. L'une de mes expériences les plus mémorables reste la finale chinoise, diffusée en direct. J'ai eu la chance de raconter l'histoire de I May, pour la qualification au championnat du monde de 2016. Ils ont décroché la victoire au dernier moment, et sont passées d'une mine de défaite aux larmes de la victoire. L'image de ce joueur retrouvant son entraîneur, les regarder s'enlacer en larmes disaient beaucoup plus qu'on ne pourrait le faire avec des mots. Je suis restée à l'écart avec mes co-casters et observant simplement l'histoire se créer.

Quelle est ta prochaine étape dans ta carrière ?
Poursuivre mon métier, affiner mes techniques. Mais j'aimerais aussi ne plus me contenter d'être Caster pour LoL mais pour l'e-sport en général ou encore d'autres formes de médias.

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