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Frichti sur le grill pour les conditions de travail de ses livreurs de repas

RÉACTIONS - La start-up française de livraison de repas est dans l’œil du cyclone après la publication d'un témoignage accablant sur les conditions de travail de ses livreurs. L'entreprise promet des améliorations et souligne les limites du statut d'auto-entrepreneur.

Frichti s'est imposé comme l'une des plateformes de livraison de repas les plus populaires avec un modèle à contre-courant de ses concurrents
Frichti s'est imposé comme l'une des plateformes de livraison de repas les plus populaires avec un modèle à contre-courant de ses concurrents Crédit : Frichti
Benjamin Hue
Benjamin Hue
Journaliste RTL

Et si Frichti ne valait pas mieux qu'Amazon, Deliveroo, Uber et consorts ? Depuis quelques jours, des dizaines de milliers d'internautes se sont émus à la lecture du témoignage d'un livreur de la start-up française de livraison de repas. Publié sur Facebook puis sur Mediapart, le billet décrit le quotidien de Jules Salé, coursier durant quelques jours pour la pépite française au mois d'avril.

Le trentenaire y dépeint des conditions de travail dantesques, rythmées par des objectifs intenables, des rapports managériaux déshumanisés, réglés par l'algorithme de l'application et une concurrence exacerbée entre des livreurs prêts à prendre tous les risques pour augmenter leurs rendements. Un tableau aux antipodes des valeurs prônées par l'entreprise depuis son lancement en 2015.

Frichti s'est imposé dans le paysage des sociétés de livraison de repas en se différenciant des plateformes concurrentes. Contrairement à Deliveroo et UberEats, la start-up française ne livre pas de plats venus de restaurants indépendants mais des mets issus d'une carte maison, conçus avec des produits de saison, fournis par des producteurs triés sur le volet et préparés dans des cuisines qui lui appartiennent.

Il y a des choses qui nous font réfléchir",

Julia Bijaoui, co-fondatrice et co-directrice générale de Frichti
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La recette du succès de Frichti tient aussi dans un storytelling à rebours des dérives du secteur : la société promet de prendre en considération le bien-être de ses "livreurs de bonheur". Pour les clients, commander sur Frichti, c'est l'assurance de ne pas valider les mauvaises pratiques pour lesquelles ont été épinglées les autres acteurs du secteur. L'entreprise le leur rend bien. Des fleurs ou des bons d'achat compensent chaque retard de livraison.

Alors, forcément, le récit de Jules Salé a jeté un froid au sein de l'entreprise. "Toute l'équipe a été hyper affectée à la lecture du témoignage", confie à RTL.fr Julia Bijaoui, co-fondatrice et co-directrice générale de Frichti. "Il y a des choses qui nous font réfléchir", poursuit l'entrepreneure, qui rappelle que l'entreprise organise des réunions hebdomadaires avec ses livreurs partenaires pour prendre leurs retours. L'auteur du témoignage, Jules Salé, a d'ailleurs été convié à venir échanger avec la direction dans les prochains jours.

Frichti s'engage à améliorer les conditions de travail des livreurs et à mettre davantage de lien humain dans les ateliers de préparation des commandes. "Le témoignage décrit par exemple la pression sur les temps de pause ou les conditions non satisfaisantes dans les salles d'accueil. Ce sont des choses qu'on va corriger", promet Julia Bijaoui. La société va aussi proposer une assurance civile professionnelle avec Axa à ses livreurs partenaires. Et une enquête interne a été ouverte pour faire la lumière sur des propos racistes qu'aurait tenu un manager dans le témoignage relaté par Jules Salé.

Le statut d'auto-entrepreneur en question

À la lecture du témoignage du livreur, de nombreux clients se sont sentis floués par l'entreprise et sa promesse initiale de mettre en oeuvre un modèle différent de celui de ses concurrents. Au lancement, Frichti mettait en avant une flotte de livreurs en scooters et vélos 100% écolo et tous salariés. Mais pour accompagner la croissance de l'entreprise, ses dirigeants se sont finalement résolu à embaucher des auto-entrepreneurs pour effectuer les livraisons de repas, comme le font ses concurrents.

"Je comprends, compte-tenu de notre communication pendant deux ans, que des gens puissent se sentir floués", admet Julia Bijaoui. "Nous sommes désolés du malentendu. On a fait évoluer les choses en fonction d'une réalité qu'on a constaté sur le terrain. On a commencé à faire les livraisons avec une grande majorité de livreurs salariés. Puis, au bout d'un an et demi, on a commencé à ouvrir la plateforme à des auto-entrepreneurs car il y avait tellement de turn over sur les postes en CDI que ça devenait impossible d'assurer le maintien de notre flotte. On devait remplacer et former énormément de personnes chaque semaine. Un travail administratif extrêmement lourd qui ne nous permettait pas d'assurer les livraisons et la croissance de la plateforme", précise-t-elle.

"C'est tellement facile", déplore Jérôme Pimot, ancien coursier pour des plateformes concurrentes et cofondateur du collectif des livreurs autonomes de Paris (CLAP) à l'origine des principales actions menées par les coursiers pour défendre leurs droits. "Au départ, l'auto-entrepreneuriat était censé simplifier les choses. Et là, après en avoir abusé pendant des années, ils s'aperçoivent que c'est compliqué. Non, c'est l'usage illégal qu'ils en font qui est compliqué" poursuit-il. Selon lui, "Frichti est pire que Deliveroo et Uber" car "Frichti a commencé par se positionner sur l'éthique avec des livreurs salariés et fait livrer sa propre production quand les autres ont au moins le mérite de faire les intermédiaires".

Aujourd'hui, Frichti n'emploie plus aucun livreur salarié. L'entreprise travaille avec des prestataires de livraison, qui embauchent eux-mêmes des livreurs, et avec des auto-entrepreneurs, qui représentent 60% des partenaires livrant les repas. Julia Bijaoui refuse que l'on fasse le procès de l'auto-entrepreneuriat à Frichti. "Le statut d'auto-entrepreneur a le mérite de donner de la flexibilité à plein de gens qui souhaitent prendre un job en complément d'une autre activité ou à côté des études. Je comprends qu'il puisse être remis en question et c'est très bien. Mais la solution n'est pas de le supprimer, plutôt de le faire évoluer et de l'encadrer pour que les personnes travaillant sous ce statut soient protégées".

Des revendications mondiales

Une semaine après la publication de son témoignage, Jules Salé travaille toujours pour Frichti. Il n'a pas encore répondu à l'invitation de l'entreprise. "Si j'y vais, c'est pour faire avancer la cause", explique-t-il à RTL.fr. "Mais je ne suis pas syndicaliste, alors si j'y vais, j'y vais avec Jérôme". "Il faut organiser une vraie réunion avec des représentants des coursiers auto-entrepreneurs et des syndicalistes, à la mesure de ce qu'il se passe pour Frichti", abonde ce dernier.

L'ancien coursier espère que cela débouchera "sur un modèle qui pourrait être dupliqué ensuite sur les autres plateformes". En plus de la reconnaissance du statut de salarié, il milite pour un minimum horaire, des outils de travail fournis, des cadences réduites et des algorithmes transparents. Des revendications qui sont portées au niveau mondial par différents collectifs de livreurs, précise-t-il.

Pour l'instant, Frichti n'a pas publié de réponse officielle. L'entreprise répond seulement aux messages privés sur les réseaux sociaux et aux questions des journalistes. Mais de plus en plus d'internautes attendent une prise de position publique. Quel sera l'impact à long terme sur les ventes de Frichti ? De nombreux internautes ont déjà fait savoir qu'ils ne feront plus appel à ses services. Lors de sa levée de fonds en 2017, Frichti affirmait livrer 20.000 repas par semaine à Paris et dans 28 communes de métropole.

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2019-05-09 07:01:00
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