L'attentat d'Ankara trahit la vulnérabilité de la Turquie

DÉCRYPTAGE - Un attentat à la voiture piégée a fait au moins 28 morts et une soixantaine de blessés mercredi 17 février à Ankara.

Un attentat suicide a fait au moins 28 morts et une soixantaine de blessés à Ankara le 17 février 2016
Crédit : AFP
Un attentat suicide a fait au moins 28 morts et une soixantaine de blessés à Ankara le 17 février 2016

La Turquie est une nouvelle fois meurtrie par une attaque terroriste. Un attentat à la voiture piégée a frappé le centre-ville d'Ankara en plein coeur mercredi 17 février, faisant au moins 28 morts et une soixantaine de blessés, dans le quartier ultra-sécurisé de Kizilay, où se dressent les bureaux du Premier ministre, le bâtiment de l'Assemblée nationale et le quartier général des forces armées. L'énorme déflagration, entendue à plusieurs kilomètres à la ronde, a retenti à l'heure de pointe en fin d'après-midi, lorsque un véhicule bourré d'explosifs s'est rangé le long d'un convoi de bus transportant des militaires et des civils à un feu rouge. 

Il s'agit de l'attaque la plus meurtrière essuyée par la Turquie depuis le 10 octobre 2015, lorsqu'un double attentat-suicide avait causé la mort de 103 personnes lors d'une manifestation pour la paix de militants de gauche et de sympathisants prokurdes devant la gare centrale d'Ankara. Le 12 janvier dernier, onze touristes avaient trouvé la mort lorsqu'un kamikaze s'était fait exploser aux abords de la basilique Sainte-Sophie et de la Mosquée bleue, dans le quartier de Sultanahmet, le cœur historique et touristique d’Istanbul. Ces deux attaques ont été attribuées à l'État islamique qui ne les a jamais revendiquées depuis.

Une guerre ouverte interminable avec le PKK

Quelques heures après cette nouvelle attaque, les autorités ont affirmé avoir identifié le kamikaze grâce à ses empreintes digitales. Il s'agirait d'un Syrien de 23 ans, dénommé Salih Necar, enregistré récemment à la frontière lors de son arrivée en Turquie en tant que réfugié. Selon Ankara, l'attaque a été planifiée par le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et les combattants des Unités de protection du peuple (YPG), le bras armé du Parti de l'union démocratique (PYD), l'aile syrienne du PKK, qui mène depuis 1984 une guerre ouverte contre le pouvoir turc qui a fait plus de 40.000 morts et a été relancée cet été après deux années de trêve et l'échec des négociations de paix.

Cible des bombardements de l'armée turque en Syrie depuis samedi, les YPG ont formellement démenti être impliqué dans l'attentat d'Ankara, tout comme le chef du PYD, Saleh Muslim, qui estime que ces accusations "sont clairement liées à la tentative d'Ankara d'intervenir en Syrie". Directement mis en cause, le PKK a nié de façon plus ambiguë être à l'origine de l'attaque de mercredi. "Nous ne savons pas qui l'a commis mais cela peut être une riposte aux massacres de la Turquie au Kurdistan. Les gens dont les villages ont été brûlés et détruits ne garderont pas le silence", a déclaré l'un de ses dirigeants, Cemil Bayik. 

Depuis la reprise du conflit en juillet 2015, de violents affrontements opposent quotidiennement les forces de sécurité aux partisans du PKK dans plusieurs localités du sud-est du pays, à majorité kurde. Les rebelles ont lancé plusieurs insurrections et dressent régulièrement des embuscades contre des convois militaires. En représailles, l'aviation turque bombarde régulièrement le PKK dans son fief de Qandil, au nord de l'irak, où elle a encore mené plusieurs raids jeudi. La confrontation s'est intensifiée depuis que les Kurdes ont étendu leur influence au nord de la Syrie, où ils n'ont jamais été aussi près de faire la jonction entre leurs différentes positions et de réaliser leur dessein de créer une région autonome aux portes de la Turquie.

Vulnérable jusqu'au coeur de son État

Comme lors des principaux attentats subis par la Turquie ces derniers mois, un voile persiste sur les informations livrées par les autorités. Le black-out imposé une nouvelle fois aux médias ne participe pas à le dissiper et donne le sentiment que le gouvernement veut garder la main sur l'interprétation du drame en livrant très vite une version officielle. "Depuis plus d'un an, la Turquie est frappée par des attentats qui peuvent avoir des conséquences politiques énormes et très différentes selon la façon dont ils sont interprétés", explique Dorothée Schmid, chercheuse et directrice du programme Turquie contemporaine à l’Institut français des relations internationales (IFRI). "À chaque fois, plusieurs hypothèses sont plausibles et le gouvernement en choisit une à partir de laquelle il déroule un discours officiel".

A ce stade, l'hypothèse du PKK est la plus plausible, estime Bayram Balci, chercheur en sciences politiques et civilisation arabo-islamique au CERI. "La Turquie est en pleine guerre contre le PKK, aussi bien en Irak que sur son sol. Le PKK vise régulièrement des objectifs militaires dans les provinces de l'est et de temps en temps au centre du pays. C'est peut-être un message envoyé à Ankara pour lui signifier sa volonté de ne pas céder. Les rebelles avaient déjà affirmé qu'ils étaient prêts à importer la guerre au coeur de la Turquie". Jeudi, une nouvelle attaque de la rébellion kurde contre un convoi militaire a fait six morts dans le sud-est du pays. Le 13 janvier, au lendemain de l'attentat d'Istanbul, l'attaque à la voiture piégée d'un poste de police avait également coûté la vie à six personnes.

"Comme après l’attentat d’Ankara en octobre, il y a deux possibilités. Soit c’est de l’intox, soit ça démontre que le PKK est en position de force et que l’état turc tient encore moins bien son territoire qu’on ne le dit. Quel que soit le responsable de l’attentat d’Ankara, c'est un défi énorme aux autorités. Si on peut tuer 28 personnes et en blesser 80 à deux pas des ministères et du quartier général de l’armée, ça veut dire que la Turquie est extrêmement vulnérable, au cœur même de son État. C’est un grand signe de fragilité", estime Dorothée Schmid, d'autant que le pays reste sous la menace de l'État islamique qui a prouvé en s'attaquant au tourisme en janvier qu'il pouvait désormais cibler les intérêts économiques de la Turquie et a toujours "les moyens de commettre de nouveaux attentats sur son sol".

Des ennemis trop nombreux

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a assuré mercredi que "la Turquie n'hésitera pas à recourir à tout moment, à tout endroit et en toute occasion à son droit à la légitime défense". Depuis sept jours, l'artillerie turque bombarde les milices du PYD en Syrie pour empêcher leur progression vers la frontière turque. Une intervention terrestre avec l'Arabie Saoudite à la tête d'une alliance sunnite est également évoquée. "L’objectif de l'attentat pourrait être de pousser la Turquie à intervenir militairement en Syrie. Le PKK sait que la Turquie est isolée et instable et qu’Erdogan ne contrôle plus la situation", affirme Bayram Balci. "Mais si elle entre en Syrie, elle va combattre des groupes financés par ses propres alliés occidentaux. Elle n’obtiendrait sûrement pas leur aval, ni leur compréhension". La mainmise de la Russie sur le ciel au nord de la Syrie exclut également toute couverture aérienne d'une opération terrestre.

Membre de l'Otan, la Turquie bénéficie de la solidarité des autres pays de l'Alliance en cas d'agression, dont celle des Américains, que le président Erdogan a critiqué mercredi pour leur soutien aux Kurdes des YPG, qu'ils voient comme leur meilleur allié face à l’État islamique en Syrie. "L'attentat d'Ankara va peut-être aider les Turcs à convaincre leurs alliés de la nocivité du PKK", estime Dorothée Schmid. "Le problème, c'est qu’ils ont accusé à la fois le PKK, le PYD, les YPG et le régime de Bachar al-Assad. La Russie a aussi été citée. Cela fait beaucoup de responsables et d’objectifs à la fois. Ça devient compliqué d’élaborer une stratégie de représailles efficace".

D’autant que l'Alliance est aujourd’hui piégée par ses contradictions et le risque de régionalisation accrue du conflit syrien. "La Turquie évoque une intervention terrestre, sans préciser avec quels alliés. On voit mal comment elle pourrait embarquer l’Otan dans une opération punitive contre les Kurdes en Syrie. Le seul objectif commun de l’Alliance est Bachar al-Assad. Or c’est ce qui nous oppose aux Russes et aux Iraniens", observe Dorothée Schmid. "Les occidentaux n’ont pas été assez sensibles au drame de la Turquie, qui se retrouve menacée à sa frontière par les Kurdes. On est trop exigeant avec la Turquie", déplore Bayram Balci. "À trop la forcer, ça va finir par provoquer un drame".

La rédaction vous recommande
BenjaminHuepro
par Journaliste RTL
Suivez Benjamin Hue sur :
VOUS AIMEREZ AUSSI
PLUS DE VIDÉOS
Commentaires

Afin d'assurer la sécurité et la qualité de ce site, nous vous demandons de vous identifier pour laisser vos commentaires. Cette inscription sera valable sur le site RTL.fr.

Connectez-vous Inscrivez-vous

article
7781954044
L'attentat d'Ankara trahit la vulnérabilité de la Turquie
L'attentat d'Ankara trahit la vulnérabilité de la Turquie
DÉCRYPTAGE - Un attentat à la voiture piégée a fait au moins 28 morts et une soixantaine de blessés mercredi 17 février à Ankara.
http://www.rtl.fr/actu/international/l-attentat-d-ankara-trahit-la-vulnerabilite-de-la-turquie-7781954044
2016-02-19 07:00:00
http://media.rtl.fr/cache/Dv-ybaEygr2v2arcQFk8OQ/330v220-2/online/image/2016/0217/7781939512_un-attentat-suicide-a-fait-5-morts-et-10-blessees-a-ankara-le-17-fevrier.jpg