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Au Weather Summer, la musique techno vit à fond son nouveau rayonnement

NOUS Y ÉTIONS - La musique électronique connaît à Paris, et plus largement dans toute la France, une nouvelle heure de gloire. Illustration au Weather Summer, nouvel étendard de cette scène musicale.

Le Weather Summer a rassemblé près de 17.000 personnes, samedi 12 septembre à Paris
Le Weather Summer a rassemblé près de 17.000 personnes, samedi 12 septembre à Paris
Crédit : Cécile de Sèze / RTL.fr
Benjamin Hue
Benjamin Hue

Aux abords du boulevard périphérique, à la frontière entre le XIXe arrondissement de Paris et la Seine-Saint-Denis, une foule jeune et compacte avale au pas de course les derniers hectomètres de l'avenue de la Porte-de-la-Villette. Direction le Paris Event Center. À quelques encablures de la Cité des Sciences et de l'Industrie, cet austère complexe événementiel inauguré en novembre dernier abrite ce samedi 12 septembre le Weather Summer, édition automnale du nouvel événement de référence de la scène techno hexagonale, dont l'intitulé reflète moins la température extérieure que celle qui y règne à l'intérieur. Depuis midi, deux immenses "warehouse" (entrepôts) et une scène open-air (extérieure) accueillent la crème de la musique électronique underground sur un espace de 45.000 mètres carrés redécoré pour l'occasion en Disney Land de l'électro. Carl Craig, Dave Clark, Phuture et Delano Smith sont à la parade, à côté de la fine fleur des food-trucks parisiens.

Malgré les pluies abondantes qui ont douché la capitale l'essentiel de la journée, les organisateurs attendent plus de 17.000 personnes au pic de la soirée, entre 23 heures et 5 heures du matin. Le Weather Summer vient ponctuer une trilogie entamée au plus fort de l'hiver. Au mois de février, le Weather hivernal faisait déjà danser 10.000 personnes dans ces hangars immenses du nord de Paris au rythme de la house des légendes de Detroit, Derrick May, Kenny Larkin et Robert Hood, et des figures tutélaires de l'électro française, Laurent Garnier, Dj Deep et DJ Gregory. En juin, ils étaient encore 60.000 à fouler sur trois jours le cadre champêtre du Bois de Vincennes au détour des quatre scènes de la troisième édition du Weather Festival où se produisaient un savant mélange de pointures internationales, Ricardo Villalobos, Nina Kravitz, Juan Atkins et Ben Klock en tête, et d'artistes français émergents comme Ben Vedren, S3A ou Antigone.

Trente ans après la première vague des rave-parties, une décennie après l'apogée de la French Touch et l'avènement de groupes au succès planétaire dans le sillage des Daft Punk, la musique électronique connaît à Paris et dans toute la France une nouvelle heure de gloire. Plus populaire et professionnelle qu'auparavant, elle est rentrée dans les mœurs (comme dans les écrans de télévision) et s'institutionnalise pour parler désormais au plus grand nombre. Les noctambules sont plus nombreux que jamais et composent chaque week-end avec une offre d'événements pléthorique, s'étirant de l'après-midi au petit matin. Signe de ce rayonnement, le Rex partage désormais la vedette avec de nouveaux clubs parisiens (Yoyo, Zig Zag, Badaboum, Concrete), de nombreux collectifs font danser les jeunes au-delà du périphérique et les line up XXL charriant plusieurs milliers de personnes se banalisent. Le temps des inquiétudes des promoteurs, des artistes et des clubbeurs face au déclin de la nuit parisienne, exprimées en 2009 dans la pétition "Paris, quand la nuit meurt en silence", semble bel et bien révolu.

Ouvrir les plateaux pointus au grand public

À l'arrière des grands entrepôts abritant les dancefloors, un homme s'affaire dans l'espace réservé aux artistes et aux organisateurs de l'événement. Bonnet vissé sur le crane, en uniforme jean-tee-shirt malgré la pluie, Brice Coudert a l'air de connaître tous les oiseaux de nuit croisés dans le périmètre. Entre deux poignées de main, l'organisateur et programmateur du Weather nous explique comment le cri d'alarme du Paris noctambule a pu accoucher d'un tel engouement générationnel. "C'est d'abord un phénomène qui est lié à Paris. Les gens se sont beaucoup ennuyés pendant les années 2000. La nuit était assez sclérosée avec les clubs d'un côté et pas grand chose de l'autre, alors les gens se sont mis à bouger à l'étranger, à Berlin notamment. Et quand des choses ont commencé à se passer à Paris, une énergie assez énorme en est ressorti". Musique underground par essence, "la techno a profité d'un gros ras-le-bol de tout ce qui est mainstream, avec l'EDM, la télévision qui nous refile tout ce qu'il y a de pire, continue Brice. Et en même temps, il y a le phénomène internet qui permet à n'importe qui de se faire une culture underground aussi facilement qu'une culture mainstream. Tu peux découvrir un morceau inconnu sur YouTube aussi facilement que le générique de Secret Story en fait."

Plus de 17.000 personnes ont dansé au Weather Summer, samedi 12 septembre à Paris, selon les organisateurs
Plus de 17.000 personnes ont dansé au Weather Summer, samedi 12 septembre à Paris, selon les organisateurs
Crédit : Cécile de Sèze / RTL.fr
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Vers 22 heures ce samedi, pendant que le gros des troupes fait encore le pied de grue entre la billetterie et l'entrée du site, ils sont déjà nombreux à danser devant les scènes et dans les allées du Paris Event Center. "On est déjà bien malgré la pluie, se réjouit Brice Coudert. Je viens d'ouvrir la scène principale, qui représente entre 7.000 et 8.000 personnes. Je n'ai jamais vu une salle se remplir aussi vite. Elle était pleine avant la fin du premier morceau. Les gens couraient pour être devant". La plupart déambuleront jusqu'à 8 heures du matin, l'heure de fermeture annoncée. Les plus résistants poursuivront avec l'after officiel prévu sur le bateau de la Concrete, symbole de ce renouveau électro avec son concept de fêtes le dimanche après-midi sur les berges du Quai de la Râpée, dans le XIIe arrondissement de Paris.

À l'origine de ces "all day long" dominicaux, on retrouve encore Brice Coudert. Avec trois amis passionnés de musiques électroniques frustrés de devoir rallier Berlin et Amsterdam pour assouvir leur soif de programmations pointues, ils décident de monter le collectif Twsted. "La première a eu lieu en octobre 2011, se souvient le trentenaire au crâne rasé et à la barbe d'une semaine. Puis la première Concrete s'est déroulée un an après. On a cartonné dès le début. Alors que quand on disait qu'on allait faire des fêtes de journée avec ce genre de musique, personne n'y croyait". Calqué sur le modèle berlinois, le format des événements Concrete est alors inédit à Paris : une fête étalée du dimanche à l'aube à 2 heures le lundi matin, à condition d'être en mesure de citer le nom des artistes aux platines.

Trois ans plus tard, le label Concrete fait désormais figure d'empire avec des soirées "Woodfloor" en semaine, des "all night" et "all day long" le week-end et un festival sur trois jours encadré par deux éditions de moindre envergure. Mais Brice Coudert se félicite surtout d'avoir remis la musique techno et sa culture au centre du village. "Jack Lang était sur scène à l'instant. Au début, il y avait encore les stigmates des rave-parties et de la mauvaise image que les gros médias avaient donné de cette culture. Le fait de montrer que c'est devenu quelque chose de grand public fait que les institutions doivent faire avec", triomphe-t-il, s'autorisant au passage un tacle à l'endroit des pouvoirs publics : "On sort régulièrement en banlieue. Le deuxième Weather Festival a eu lieu à l'aéroport du Bourget. Le premier au Palais des Congrès de Montreuil. Dans un sens, on a fait le Grand Paris avant les politiques".

"On a fait le Grand Paris avant les politiques"

Brice Coudert

Comme lui, de nouveaux réseaux de promoteurs ont tourné le dos aux clubs intra-muros pour faire danser les fans de musique techno en banlieue par milliers. On les retrouve tous les week-ends à l'Alter Paname à Bobigny, aux Otto10 à Saint-Ouen, au 6B à Saint-Denis ou à la Ferme du bonheur à Nanterre où ils investissent des lieux inexploités pour des fêtes éphémères avant de regagner la capitale avec les derniers ou les premiers RER. L'espace y est plus accessible et les tensions avec les riverains moins exacerbées que sur les Champs-Élysées ou sur les Grands Boulevards. "Ces collectifs se sont décarcassés pour trouver d'autres lieux et de nouveaux espaces en dehors des clubs où les entrées et les consommations sont chères", soulignent Benedetta et Jean, joyeux drilles du Camion Bazar à qui revient l'honneur de clôturer l'open air ce samedi. Depuis deux ans, ce collectif haut en couleurs et en paillettes traîne sa roulotte dans les open-air banlieusards, la bonne humeur et les vinyles en bandoulière. Pour eux, "le Weather arrive parce que ça grouillait de partout avant. Ça va durer mais il va falloir éduquer cette jeunesse, même si certains comme la Mamie's ou Mawimbi ont déjà tout compris".

La tâche d'huile ne s'est pas arrêtée à la banlieue. Elle a aussi gagné la province. "Paris a fait effet boule de neige sur les autres en donnant envie à des promoteurs de faire la même chose dans leurs villes. C'est en train d'exploser un peu partout", constate Brice Coudert. Avec les Nuits Sonores à Lyon, Astropolis à Brest, Ia Love Techno à Montpellier ou le Scopitone à Nantes, les festivals assuraient déjà la transmission des cultures électroniques dans les grandes villes de l'Hexagone. Avec les soirées du Sucre et du DV1 à Lyon, celles du collectif Midi Deux à Rennes, de la Dame Noire à Marseille ou les rendez-vous dominicaux du Goûter électronique à Nantes, les voilà désormais relayés par des événements hebdomadaires qui participent à la fidélisation du public. "La province se porte bien quand Paris se porte bien. Toutes ces villes sont les enfants de ce qui se passe à Paris. Les mecs bougent pour les études et reviennent avec des idées. Et quand des artistes étrangers viennent jouer à Paris, ils sont chopables pour la province. Le rayonnement de Paris nourrit toute la France", observe à son tour le Dj et producteur parisien Lazare Hoche.

Le jeune DJ parisien Lazare Hoche a joué pour la première fois devant 8.000 personnes, samedi 12 septembre 2015
Le jeune DJ parisien Lazare Hoche a joué pour la première fois devant 8.000 personnes, samedi 12 septembre 2015
Crédit : Cécile de Sèze / RTL.fr

Il est plus d'une heure du matin et la soirée bat son plein. Malgré trois années passées à jouer dans les soirées parisiennes, le pedigree auréolé de quelques dates européennes, le DJ de 26 ans vient en quelque sorte de vivre son baptême du feu. "Je n'avais jamais joué devant plus de 1.500 personnes, et c'était à l'étranger. Quand c'est ta ville, le stress est tout autre", confie-t-il au sortir d'une prestation millimétrée qui a fait s'élever les bras et les voix des 7.000 personnes tassées devant la scène principale plus de deux heures durant. Issu d'une famille de mélomanes et habitué des disquaires, il estime que "le phénomène internet" a une grande part de responsabilité dans le rayonnement actuel de la musique techno. "Internet a tué le disque et fait revivre une culture alternative qu'on ne trouve pas dans les médias traditionnels. Aujourd'hui, on n'a pas besoin d'être né en 72 pour tout savoir sur la scène de Chicago. Le public actuel est de plus en plus nerd. Il connaît les disques".

Au carrefour de ces expériences, Internet fait figure de trait d'union de tout l'écosystème. Les tracks s'écoutent sur Soundcloud, se dénichent sur YouTube et s'échangent sur DropBox. Les DJ sets se vivent en temps réel aux quatre coins de la planète sur Boiler Room et les podcasts s'enchaînent sur Rinse. Les soirées s'annoncent sur Facebook, où près de 40.000 personnes comptaient se rendre au Weather Summer, dont la totalité des places s'est écoulée en quelques minutes sur les réseaux de distribution en ligne. Le réseau social abrite également depuis l'an dernier le groupe Weather Festival Music. Créé après la deuxième édition du festival, il est devenu l'agora 2.0 de plus de 25.000 aficionados du genre qui s'interpellent les uns les autres pour identifier les "tracks" dégainés par leurs idoles filmés sur leurs smartphones. "Pour nous, c'est vraiment le symbole de ce qui se passe en ce moment, se félicite Brice Coudert. Ce sont des jeunes assoiffés de culture musicale qui veulent aller très vite. Ça manque peut-être un peu de fond mais ça montre qu'il ne s'agit pas que de faire la fête. Ils veulent comprendre les artistes qu'ils entendent pour lire les événements en profondeur".

La fête comme exutoire

Passé 5 heures du matin ce samedi, la profondeur se lit surtout dans l'abandon des festivaliers. Dans les hangars immenses où ont défilé les têtes d'affiche de la soirée, Dave Clark et Carl Craig abreuvent désormais le public de leurs hymnes de bâtisseurs virtuoses d'ambiances hypnotiques. Transportés par le rythme, les danseurs s'oublient dans des dédales de gesticulation, le visage balayé par les spots lumineux de la scénographie, révélant leur air extasié à intervalles réguliers. Difficile, dès lors, de ne pas associer ce renouveau électronique à l'attrait des substances illicites qui y sont consommées. "La drogue n'est pas forcément un énorme problème, tempère Brice Coudert. Le public est tellement large que je ne pense pas que le pourcentage de gens qui prennent de la cocaïne soit plus élevé ici que dans les boîtes des Champs-Élysées. À partir du moment où tu mets de la musique, tu auras toujours des gens qui prendront de la drogue et boiront beaucoup d'alcool. On ne veut pas être associé à ça mais ça n'est pas un vrai problème".

Pour Lazare Hoche, cette inclination au lâcher-prise est étroitement liée à la nature de la musique techno. "Je ne défends pas les substances illicites mais ça doit faire partie du jeu car ce sont des musiques répétitives. On rentre dedans au bout d'une demi-heure, le rythme tourne, on peut anticiper chaque mouvement car on sait à quoi s'attendre. Il y a quelque chose d'hypnotique qui est très générationnel. Les gens peuvent digérer ce rythme incessant jusqu'à ce qu'il devienne comestible et confortable au fil d'une soirée". Mais pas seulement. "Emmeline Molly, programmatrice du Rex Club, m'avait dit que le Rex n'avait jamais été aussi plein que le week-end qui a suivi les attentats de Charlie Hebdo et de l'Hyper Cacher. Je suis Libanais d'origine et des villes comme Beyrouth bougent énormément du point de vue de la fête car le futur est incertain. Du jour au lendemain il peut y avoir une voiture piégée alors les gens prennent le temps de bien vivre, de bien manger et de bien sortir. La France est nettement plus privilégiée mais même avec le bac et des études, ma génération ne trouvera pas forcément du travail comme ses aînés. Contre toutes ces désillusions, la fête apparaît comme un exutoire".

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