7 min de lecture Médias

"Ligue du LOL" : ce que l'on sait sur ce petit cercle de harceleurs très influent

ÉCLAIRAGE - Les témoignages de victimes croisent les contritions plus ou moins élaborées de membres de ce groupe Facebook qui rassemblait une caste de journalistes et communicants.

Revue de Presse - La Revue de Presse Amandine Bégot iTunes RSS
>
La Revue de Presse du 11 février 2019 Crédit Image : JOEL SAGET / AFP | Crédit Média : RTL | Date :
La page de l'émission
Aymeric Parthonnaud
Aymeric Parthonnaud
Journaliste

Tout a commencé par un bruissement sur les réseaux sociaux. Des témoignages flous, des récits confiés en toute discrétion, sans jamais nommer les membres de ce groupe que certains craignaient plus que tout : la "Ligue du LOL". Derrière le nom presque sympathique de ce groupe Facebook privé et très actif au début des années 2010 se cachaient plusieurs dizaines de journalistes, blogueurs et communicants liés par un seul but : "loler". Le néologisme est emprunté au "lol" anglais, contraction de "Laughing out Loud", rire donc. Mais ces jeunes gens, des hommes pour la grande majorité âgés de 20 à 40 ans, ne s'échangeaient pas des plaisanteries sans conséquences, mais riaient des autres. 

Il pouvait s'agir de se moquer de tel ou tel confrère, d'une personnalité du web qui avait le malheur d'avoir une audience en expansion, d'une blogueuse, d'un youtubeur... Ces plaisanteries ne restaient pas dans le sanctuaire qu'était la Ligue du LOL. Elles se propageaient dans la vraie vie, revenaient aux oreilles des victimes voire dérivaient vers un harcèlement ciblé.

Depuis le vendredi 8 février 2019, les témoignages de ces victimes qui se pensaient seules ou avaient peur de parler publiquement se multiplient. Sur Twitter tout d'abord, mais aussi dans les médias traditionnels. L'omerta fut brisée par l'article de la rubrique CheckNews du quotidien Libération La Ligue du LOL a-t-elle vraiment existé et harcelé des féministes sur les réseaux sociaux ? Le retentissement est fort. Des noms surgissent, dont ceux des membres de la Ligue du LOL, dont des journalistes de Libération : Vincent Glad et Alexandre Hervaud. La vague va jusqu'à faire réagir le gouvernement par la voix de Marlène Schiappa, elle aussi victime quasi-permanente de harcèlement sur les réseaux sociaux.

Le "monstre" de Vincent Glad

Le groupe Facebook a été créé par l'un des twittos les plus célèbres de France, le journaliste Vincent Glad, 143.000 abonnés au compteur. Face aux critiques et aux témoignages, il s'est confié à son confrère en charge de l'enquête pour CheckNews : "Nous étions influents, et c’est vrai que si on critiquait quelqu’un, ça pouvait prendre beaucoup d’ampleur. Il y avait beaucoup de fascination autour de nous, on était un peu les caïds de Twitter. Il y a une part de vrai là-dedans, une part de gens qui ont pu se sentir légitimement harcelés. Mais il y a aussi une grosse part de fantasme. On nous a un peu attribué tous les malheurs d’Internet". 

À lire aussi
Meïssa Ameur, Miss Auvergne 2019 Télévision
Miss France 2020 : qui est Meïssa Ameur, élue Miss Auvergne 2019 ?

Et d'expliquer : "À l’époque, j’en prenais plein la gueule aussi. On se disait que c’était un grand jeu. C’était une grande cour de récré, un grand bac à sable. C’était du trolling, on trouvait ça cool. Aujourd’hui, on considérerait ça comme du harcèlement."

L'ancien chroniqueur du Grand Journal de Canal+, a développé un peu plus son propos deux jours plus tard. Comme d'autres membres de la Ligue du LOL, il a publié un long texte afin de présenter ses excuses et offrir ses explications : "L'objectif de ce groupe n'était pas de harceler des femmes. Seulement de s'amuser. Mais rapidement, notre manière de s'amuser est devenue très problématique".

Cette parole féministe qui se libérait alors nous paraissait ridicule

Vincent Glad
Partager la citation

Les victimes sont souvent des féministes. Cible inconsciente de mâles se disant aujourd'hui surpris par leur propre conservatisme sexiste : "Nous avions grandi dans l'idée que l'égalité était plus ou moins faite et que le seul combat féministe se résumait à la question des salaires. Une simple question de paramètres et en aucun cas un système. Cette parole féministe qui se libérait alors nous paraissait ridicule. Je ne comprenais pas au départ ces nouveaux mots qui apparaissaient alors : 'patriarcat', 'culture du viol', 'mansplaining'. Je m'en suis moqué comme je me moque de tout. Aujourd'hui, je suis horrifié de voir circuler un de mes tweets de 2013 où je plaisantais sur la culture du viol. J'ai honte." 

Vincent Glad explique qu'il s'agirait là d'erreur de jeunesse liée à sa présence dans un univers purement masculin. "Je veux croire que j'ai changé", clame-t-il en reconnaissant avoir "créé un monstre" qui lui a "totalement échappé".

Que leur reproche-t-on ?

Les victimes racontent des années plus tard le harcèlement qu'elles ont subi. Moqueries, photo-montages, insultes, mensonges, canulars téléphoniques... La blogueuse beauté Capucine Piot a recréé un compte Twitter pour raconter son histoire et confronter les explications des membres de la Ligue du LOL.

La journaliste Lucile Bellan évoque des "années de harcèlement, une usurpation d’identité, des attaques basses et gratuites"... "Clairement, ça a défoncé ma confiance en moi et en mes capacités de journaliste", raconte-t-elle sur Twitter. Idem avec les récits du blogueur Christophe Ramel, de la féministe Daria Marx, de Nicolas Catard, du youtubeur star Cyprien, de la journaliste Mélanie Wanga, la youtubeuse scientifique Florence Porcel victime des canulars du rédacteur-en-chef des Inrocks David Doucet, de la blogueuse féministe Valérie Rey-Robert, du journaliste Lâm Hua...

L'écrivain Matthias Jambon-Puillet a aussi pris la plume pour raconter, dans le détail, toutes les phases du harcèlement qu'il a subi dans un long texte publié sur le site Medium. Il y relate la rencontre avec les membres du groupe, n'hésite pas à donner les noms de chaque harceleur, les mots fielleux lancés dans des soirées parisiennes où bourreaux et proies se côtoyaient plus ou moins volontairement, les menaces, les montages et les posts destinés à détruire son image en le faisant passer pour un pédophile. 

"Quelqu’un a commencé à diffuser un photomontage de moi en train de sucer un pénis (forcément, l’homophobie) sur un réseau de questions anonymes. Le montage était envoyé en masse à des mineurs, jusqu’à 12-14 ans, avec la mention : 'Salut je suis @lereilly [le psuedo de Matthias Jambon-Puillet sur Twitter], j’adore sucer ça t’intéresse ?'. Chaque fois que quelqu’un répondait à ladite question, et pour peu que son compte soit lié à son Twitter, la réponse et photo apparaissaient avec la mention à mon compte, finissant donc dans mes notifications, écrit le romancier. J’y découvrais les insultes des mineurs, choqués d’être exposés à de la pornographie et me disant d’aller crever (pour rester poli). J’ai à peine osé me plaindre sur le moment, ne voulant pas exposer mes propres followers au montage pornographique".

La valse des excuses

Depuis l'émergence de cette douzaine d'histoires et la diffusion des listes des membres de cette Ligue du LOL, ces derniers se sont lancés dans une vaste opération de "damage-control", oscillant entre colère et honte, contrition et auto-critique. D'abord ce sont les deux journalistes de Libération, Vincent Glad et Alexandre Hervaud qui répondent aux premières interpellations sur Twitter. "Aux personnes qui se sont senties visées ici ou ailleurs depuis 11 ans par une ou plusieurs de mes saillies ricaneuses, je peux difficilement dire autre chose qu'un sincère 'je m'excuse, c'était vraiment pas malin, et ça ne se reproduira plus', écrit ce dernier en provocant l'indignation de ses lecteurs. 

"Mes conneries, je les assume assure-t-il. Celles des autres, non merci. Est-ce que j'ai tweeté de la merde en 11 ans? Oula, mais bien sûr. Et c'est pas un motif de fierté. Un autre Alexandre [Léchenet, journaliste qui avait dans un post de blog de mai 2018 fait son mea culpa pour des histoires similaires sans faire partie de cette Ligue du LOL, ndlr] expliquait récemment tout par ici".

Puis, presque simultanément, même s'ils affirment ne pas s'être coordonnés, de longs messages ont été postés sur Twitter. Vincent Glad, David Doucet, le youtubeur Guilhem Malissen, le journaliste Henry Michel, le journaliste de Télérama Olivier TesquetBaptiste FluzinSylvain PaleyVadimClaudeLoupMVCDLM...

Un des messages d'excuse de la Ligue du LOL
Un des messages d'excuse de la Ligue du LOL Crédit : Twitter @ClaudeLoup

L'erreur de jeunesse, la force d'entraînement du groupe, la violence reconnue, la passivité complice... sont autant d'éléments avancés par ces membres de la Ligue du LOL. Certains ont procédé à l'effacement d'anciens tweets jugés problématiques, d'autres ont rendu  leurs comptes privés. Des anciens "loleurs" acceptent le dialogue privé et se disent prêts à endurer un retour de bâton, certains envisagent le silence total en cessant, pour un temps, leurs activités numériques. David Doucet a contacté directement l'une de ses victimes, Florence Porcel, pour s’excuser. Cette dernière a pris la décision de publier cette correspondance qu'elle juge insuffisante.

Plusieurs journalistes mis à pied

Pour les victimes, les sentiments oscillent entre soulagement, colère, envie de tourner la page et envie de ne rien laisser passer. "Je veux aussi exprimer, et de manière très claire, et pour beaucoup d’entre eux, il n’y a ni prise de conscience, ni empathie", écrivait Matthias Jambon-Puillet dans son récit.

"J’ai testé tous les chemins de traverse, j’ai offert toutes les rédemptions possibles. J’ai attendu huit ans des excuses qui ne sont jamais venues. Ces coupables ne sont pas raisonnables, on ne peut pas leur expliquer, on ne peut pas leur faire comprendre. Les virilistes, et malgré tout ce que j’ai espéré et tenté dans le temps, ne répondent qu’à une chose, la force, physique ou institutionnelle. La force est la seule chose qui rentre dans leur référentiel de compréhension du monde. Et c’est, à ce titre, qu’il faut, par la force, les punir. Leurs excuses ne valent rien".

Une rédaction concernée a réagi lundi matin. Libération a décidé la mise à pied à titre conservatoire d'Alexandre Hervaud, chef du service web du quotidien, et du journaliste Vincent Glad. Binge Audio a décidé de ne plus faire appel au même Hervaud pour son podcast NoCiné. Stephen Des Aulnois a quant à lui démissionné de son poste de rédacteur en chef du magazine Le Tag Parfait.

Nouvelles Écoutes a mis fin à sa collaboration avec Guilhem Malissen et décidé de suspendre momentanément la production du podcast Bouffons. Le publicitaire Renaud Loubert-Aledo a été mis à pied à titre conservatoire par Publicis Consultants, selon des informations du Monde. Enfin, Guillaume Ledit, journaliste à Usbek & Rica, a lui aussi été mis à pied à titre conservatoire et a mis fin à sa collaboration avec Renaud Loubert-Aledo. 

Selon Le collectif féministe "Prenons la une" qui milite pour une place plus grande des femmes dans les médias s'est émue de ces révélations. "Notre profession doit prendre la mesure des violences qui se déroulent dans les rédactions", a déclaré l'association. Des femmes journalistes ont aussi décidé de mettre en avant leurs travaux et leurs consœurs afin de montrer aux rédactions qu'elles pouvaient aisément éviter, par leur recrutement, de promouvoir un entre-soi masculin et toxique. 

La rédaction vous recommande
Lire la suite
Médias Réseaux sociaux Harcèlement
Restez informé
Commentaires

Afin d'assurer la sécurité et la qualité de ce site, nous vous demandons de vous identifier pour laisser vos commentaires. Cette inscription sera valable sur le site RTL.fr.

Connectez-vous Inscrivez-vous

500 caractères restants

fermer
Signaler un abus
Signaler le commentaire suivant comme abusif
500 caractères restants