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Oscars 2016 : pourquoi la diversité est-elle si peu représentée parmi les nommés ?

DÉCRYPTAGE / INTERVIEW - En 87 ans d'Oscars, peu de personnalités issues des minorités ont été primées. L'Académie a pris conscience du problème.

Le comédien Chris Rock, présentateur des Oscars 2016, est lui-même critique à l'égard du manque de diversité des nommés
Le comédien Chris Rock, présentateur des Oscars 2016, est lui-même critique à l'égard du manque de diversité des nommés Crédit : © Alta Films
Martin Cadoret
Martin Cadoret

Tornade sur la planète cinéma en cette fin janvier. La liste des nommés aux Oscars a provoqué la stupeur. Aucune personne issue de la diversité n'est présente sur l'intégralité des catégories concernant les acteurs et les réalisateurs - à l'exception notable du réalisateur mexicain Alejandro González Iñárritu. Sur Twitter, le hashtag #OscarsSoWhite ("Oscars si blancs") est immédiatement remonté à la surface après avoir été partagé en 2015 pour répondre (déjà) à la même problématique.

Cette année, de nombreuses personnalités du milieu, excédées, font entendre leurs voix. C'est le cas de Will et Jada Pinkett-Smith et de Spike Lee, qui ont appelé à boycotter la cérémonie. Les acteurs blancs ont aussi fait part de leur désarroi, à l'image de George Clooney ou Natalie Portman. Cette célébration a des enjeux importants en termes d'image - elle est le miroir du cinéma actuel - et financiers - un film primé a plus de chances d'attirer le public. Un manque de représentation est aussi un manque de reconnaissance et un manque à gagner pour les comédiens de couleur. En 87 ans d'Oscars, seules une trentaine de personnes noires et une soixantaine de latinos ont obtenu une statuette sur plus de 2.900 primés au total.

"Les votants ne sont pas bêtement racistes, c'est plus compliqué que ça"

Pour savoir pourquoi si peu de personnalités noires, latinas ou asiatiques sont représentées, il faut comprendre comment ces dernières sont nommées. Aux Oscars, il n'y a pas de conseil restreint d'une dizaine de personnes qui donne son avis. Ils sont près de 6.000 votants, tous membres de la prestigieuse Academy of Motion Picture Arts and Sciences. Chaque branche artistique vote pour sa catégorie, c'est-à-dire que les membres réalisateurs nomment les meilleurs réalisateurs et ainsi de suite. Aucune liste ne recense tous ces individus, même si quelques noms prestigieux sont connus, comme Steven Spielberg, Tom Hanks ou Meryl Streep.

Dans une enquête datant de 2012, le Los Angeles Times comptait parmi ces votants 94% de caucasiens, 2% de noirs et 2% de latinos. Seuls 14% d'entre eux ont moins de 50 ans. "Les votants ne sont pas bêtement racistes, c'est plus compliqué que ça. Simplement, de manière très subtile et totalement involontaire, ils votent pour ce qui les touche, en fonction de qui ils sont et de quoi ça parle. Après, quand on fait un 12 Years a Slave (Oscar du meilleur film en 2014) et qu'on le fait bien, ça touche tout le monde aussi. Mais cette norme reste à peu près universelle", explique Anne Crémieux, maîtresse de Conférences en cinéma à l'université Paris Ouest Nanterre et auteure de plusieurs textes sur les minorités dans le cinéma américain.

Accuser les gens qui votent aux Oscars d'être racistes, c'est contre-productif

Anne Crémieux, professeure de cinéma
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Certains, y compris au sein de l'Académie, considèrent qu'une telle composition crée des difficultés au moment d'inclure des minorités. Bernie Casey, un vieil acteur afro-américain, a lui-même quitté l'Académie à cause de cela, relate le Los Angeles Times. Après l'annonce des nominations de 2016, Cheryl Boone Isaac, la présidente de l'Académie a décidé de faire bouger les choses. "Nous allons étudier la manière dont nous recrutons les membres pour faire en sorte que la diversité soit mieux représentée en 2016 et plus tard", a-t-elle expliqué dans un communiqué, tout en rappelant que dans les années 60 et 70, l'Académie avait été confronté à un autre problème : le manque de jeunesse.

"Accuser les gens qui votent aux Oscars d'être racistes, c'est contre-productif. Eux n'ont pas l'impression de l'être, d'autant plus qu'ils ont voté pour certaines personnalités issues de la diversité, comme Denzel Washington, meilleur acteur pour Training Day en 2002. Mais cela reste l'exception. L'Académie a parfaitement compris le fond du reproche qu'on lui faisait : ils ont en quelque sorte reconnu qu'il y avait un racisme institutionnel, des barrières à la réussite de ceux qui ne sont pas blancs", explique Anne Crémieux.

Plus difficile de se faire aider

Pour espérer obtenir une nomination, il vaut mieux réaliser une excellente performance mais également s'investir dans la promotion de sa candidature - même s'il est possible de gagner sans faire campagne. Les plus cyniques diront donc qu'il faut serrer des mains comme une personnalité politique le ferait pour légitimer sa participation à des élections. Pour cela, il faut être soutenu par son studio et bien connaître le milieu. Un exercice auquel a refusé de se plier la réalisatrice Ava DuVernay, réalisatrice noire de Selma, un film sur la marche de Martin Luther King dans la ville éponyme. "Je ne connais pas une seule personne dans ma branche", regrettait-elle en janvier 2015. Si son film n'a pas remporté l'Oscar du meilleur long-métrage, il a toutefois obtenu celui de la meilleure bande originale.

Selon Chris Rock, qui présente la cérémonie des Oscars, les noirs seraient moins aidés que les autres. "Quelqu'un va toujours aider le type blanc. Beaucoup de gens. Je ne suis pas sûr que beaucoup de gens auraient essayé d'aider ceux que j'ai essayé d'aider". Le comédien est d'ailleurs soumis à une forte pression de la part de ceux qui aimeraient qu'il abandonne la présentation de la cérémonie à cause des critiques qu'elle suscite. Finalement, il a décidé de refuser le boycott et de réécrire entièrement ses textes.

Le changement en marche

Au-delà des querelles de nominations, il faut aussi prendre un peu de recul et considérer l'ensemble de l'industrie américaine du cinéma. Selon un rapport de l'Université de Californie à Los Angeles, l'industrie hollywoodienne du cinéma est déconnectée de la population. Les minorités représentaient 37,4% de la population des États-Unis en 2013. Cette même année, seuls 16,7% des acteurs principaux de films étaient issus de ces mêmes minorités. La proportion a certes augmenté (en 2011, il n'y avait que 10,5% de comédiens de couleurs) mais reste largement non-représentative. Un constat qui s'applique également aux femmes (25,3% des actrices principales en 2013 pour 50,5% de femmes dans la société américaine) et aux homosexuels. "De manière naturelle, les scénaristes, qui sont largement blancs, ont un filtre qui, à mon avis, a tendance à uniformiser le monde qu'ils décrivent. Mais c'est en train de changer, ils écrivent de manière plus diversifiée", explique Anne Crémieux.

Le changement est effectivement en marche. Les enjeux de la diversité au cinéma, en termes financiers, sont de plus en plus importants. "Ce qui est nouveau, c'est que ce business ne pourrait bientôt plus être durable. Ce rapport montre clairement que les publics, qui sont de plus en plus divers, préfèrent des contenus divers créés avec l'aide de talents divers. La diversité, ça vend", expliquait le responsable du rapport à Variety en février 2015. Pour preuve, il y a le succès majeur de Fast and Furious 7aidé par son casting aux acteurs de multiples origines.

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