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"Friends" : série problématique, en avance ou témoin de son époque ?

ÉCLAIRAGE - La série culte des années 90 est de nouveau visionnée par la jeune génération. Homophobie, sexisme, grossophobie... Les joyeuses aventures de la colocation la plus célèbre de New York sont attaquées et âprement défendues.

Les acteurs principaux de la série "Friends"
Les acteurs principaux de la série "Friends" Crédit : NBC
Aymeric Parthonnaud
Aymeric Parthonnaud
Journaliste

Il y a les polémiques qui naissent et meurent après quelques arguments, et celles qui enflamment Internet tout entier. Des débats qui divisent deux camps profondément arc-boutés sur leurs analyses, leurs souvenirs, leurs impressions et leurs émotions. 

2018 commence sur un sujet particulièrement clivant auquel nos confrères de The Independent et du pureplayer Slate ont consacré des articles. Le titre est déjà une provocation d'une efficacité redoutable : "Pour les jeunes qui la découvrent, la série Friends est sexiste, homophobe et grossophobe". Partagez cet article, lisez ce titre dans un open-space ou près de la machine à café et vous obtiendrez une véritable petite guerre. "C'est n'importe quoi !", "Comment osent-ils critiquer Friends ?", "C'est qui ces 'jeunes' d’abord ?". Essayez.

Il faut dire qu'il ne s'agit pas de n'importe quelle série. Friends est souvent considérée comme LA série par excellence. Longue, populaire, drôle (nous y reviendrons), Friends a reçu des dizaines de récompenses dont 6 Emmy Awards et des nominations quasi systématiques entre 1995 et 2004. Mieux encore, Friends est tout simplement considérée comme "la meilleure série de tous les temps" d'après une enquête de The Hollywood Reporter. Rien que ça. Quel serait donc le problème de Friends ?

Homophobie, grossophobie, sexisme...

D'après quelques "millenials", ces jeunes gens nés après l'an 2000, Friends serait particulièrement "problématique". Découverte sur Netflix plutôt que sur NBC ou France 2, la série cumulerait les tares : transphobe, homophobe, sexiste et ne représentant absolument pas la diversité de la société. 

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Ce ne sont pas que des impressions. Ces nouveaux spectateurs ont des preuves. Monica est constamment moquée pour son embonpoint passé. La virilité de Chandler est questionnée, ce qui permet aux scénaristes de concocter toute une série de plaisanteries sur son orientation sexuelle. Son père, en plus, a l'audace de se travestir, ce qui est un autre running-gag "culte".

Ross ne supporte pas que Rachel engage un homme pour garder sa fille, une profession féminine par essence selon lui, ce qui ne peut que signifier que cet homme est gay. Le cast est aussi entièrement blanc, plutôt aisé et seuls deux personnages récurrents affichent une autre couleur de peau : Julie (Lauren Tom), la petite amie de Ross et le Dr Charlie Wheeler (Aisha Tyler).

Dans une société qui essaye de combattre la standardisation des corps grâce à des approches body-positive et qui s'attaque enfin au harcèlement des femmes, des LGBTQ+ et des minorités systématiquement oppressées... ces plaisanteries peuvent paraître terriblement rétrogrades.

Aujourd'hui, des productions américaines comme les séries Glee, Modern Family ou This Is Us font un effort tout particulier pour s'éloigner des clichés et d'une certaine représentation monolithique de la société. Des séries toujours imparfaites mais qui représentent la diversité dans son casting et ses thèmes.

Une série des années 90

Faut-il donc condamner Friends ? Rire des bons mots de Ross, Chandler ou Joey fait-il des spectateurs des oppresseurs qui s'ignorent ? De très nombreux fans ont été indignés par ces critiques. Différentes lignes de défense sont alors apparues sur les réseaux sociaux pour redorer le blason de Friends.

Il y a d'abord une approche quasi historique. Observer les œuvres d'hier avec le regard d'aujourd'hui pourrait bien révéler de nombreuses difficultés. Friends vient des années 90. Elle reprend les codes sociaux et moraux de l'époque. Il aurait été difficile pour les scénaristes, la production et le public d'anticiper les avancées sociales d'aujourd'hui et des prochaines décennies. 

La Sorcière bien aimée Samantha Stephens (interprétée par Elizabeth Montgomery) incarne par exemple les années 60. La vie de cette mère de famille dans l’Amérique des pavillons bourgeois de banlieue qui alterne cuisine, travaux ménagers, éducation des enfants et sorcellerie pourrait faire bondir n'importe quelle féministe de 2018.

Pourtant la série reste un premier exemple de l’émancipation des femmes dans les séries. Endora, la belle-mère, Samantha, l'épouse, et Tabatha, la fille, sont des femmes fortes et dominent l'intrigue par leur intelligence. Les hommes de la série, dans tout leur sexisme, servent par leurs comportements à tracer un chemin vers le progrès en provoquant un débat chez les téléspectateurs.

Montrer pour dénoncer

Vient alors le deuxième argument : montrer le sexisme, le racisme, l'homophobie... peut être un outil de dénonciation. La lourdeur ou la stupidité de tel ou tel personnage peut desservir ses propos plutôt que de les valider. Reste à connaître l'intention des scénaristes et l'interprétation des spectateurs. Veut-on se moquer des homosexuels parce qu'on les considère comme des cibles ou grossit-on le trait pour critiquer l'homophobie ? Rit-on de l'absurdité des insultes ou adhérons-nous à celles-ci ? 

On en revient à un débat finalement très ancien : doit-on montrer le mauvais côté de l'humanité sous peine de donner le mauvais exemple ? Récemment, un débat est né après une réinterprétation de Carmen par l'Opéra de Florence. En réaction au séisme Weinstein et pour faire preuve de solidarité avec les femmes victimes de violences, le directeur Cristiano Chiarot a demandé à épargner Carmen qui meurt par la main de Don José dans l'oeuvre de Bizet. 

La sentence a été claire : "Sauver la peau de Carmen dans la foulée de l’affaire Weinstein, un contresens", titrait Le Monde ; "Carmen : si tu me réécris, prends garde à toi...", mettait en garde Le Point. Dans un blog hébergé par le Huffington Post, l'auteure de L'opéra ou la défaite des femmes Catherine Clément s'indignait : "Carmen est une héroïne tragique. La sauver est un contre-sens absolu. Si l'on veut s'amuser à ce jeu, autant réécrire les trois-quarts de toute la culture occidentale: Antigone, Médée, Bérénice, etc.". Friends, à une toute autre échelle, pourrait aussi jouer ce rôle. 

Une série en avance sur son époque

Le dernier argument le plus présent parmi les défenseurs de Friends est la modernité de la série, pour son époque.

De nombreux épisodes ont créé la polémique au moment de leur diffusion. L'épisode "The One with the Lesbian Wedding", dans lequel on voit un mariage entre deux femmes (Carol, l'ex-femme de Ross et Susan), participe de cette modernité et de cette ouverture d'esprit. Il s'agissait du deuxième mariage entre personnes du même sexe dans une sitcom. Diffusé en 1996, l'épisode a été censuré par deux chaînes américaine au Texas et en Ohio. 

La gestation pour autrui est aussi traitée en 1998 avec Phoebe qui porte les triplés de son frère. En 2004 dans l'épisode "The One with the Birth Mother", Erica, une jeune femme de l'Ohio, met au monde les jumeaux de Chandler et Monica. Cette adoption est la conclusion d'une longue histoire tournant autour de la question de la stérilité du couple et qui permet d'aborder la question des familles moins conventionnelles.

À la fois devancière et ancrée dans son époque, Friends continue de créer le débat. Si la série ne pourra naturellement pas revendiquer d'être parfaite sur le plan moral, le simple fait qu'elle suscite toujours autant d'émotions en 2018 en fait une oeuvre incontournable, historiquement importante. Toutes les séries ne peuvent pas en dire autant.

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