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Les Meta Ray-Ban se sont écoulées à plus de 7 millions d'exemplaires en 2025
Crédit : AFP
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Les lunettes connectées s’installent peu à peu dans le paysage technologique, mais leur essor s’accompagne déjà de dérives préoccupantes. Longtemps cantonnées à l’image de gadgets futuristes, elles connaissent aujourd’hui une accélération commerciale portée par une promesse simple : intégrer la technologie dans un objet du quotidien. Mais la popularisation de cet accessoire connecté discret soulève des questions sensibles relatives au respect de la vie privée.
Le marché a pris une nouvelle dimension ces dernières années avec les lunettes développées par Ray-Ban et Meta en collaboration avec EssilorLuxottica. Plus de 7 millions de paires auraient été vendues en 2025, sept fois plus qu'en 2024 et le groupe viserait trois fois plus de ventes d'ici la fin 2026. D’autres acteurs comme Google ou Samsung préparent également leurs propres modèles, en attendant Apple, tandis que des enseignes françaises d’optique comme Krys ou Afflelou ont lancé leurs premières collections au printemps.
L’attractivité de ces lunettes tient pour une large part à leur apparence. Contrairement aux premières générations, imposantes et facilement repérables, ces modèles ressemblent presque en tout point à des lunettes classiques. Elles embarquent pourtant de nombreuses fonctionnalités, comme l'écoute de musique, les appels téléphoniques, un assistant vocal dopé à l’intelligence artificielle, la traduction en temps réel ou encore le guidage GPS. Certains usages sont présentés comme particulièrement utiles, notamment pour les personnes malvoyantes ou pour immortaliser des activités sportives sans utiliser les mains.
Mais c’est surtout leur capacité à photographier et filmer leur environnement qui suscite les inquiétudes. Ces lunettes sont équipées de discrètes caméras logées dans la monture. Un simple bouton permet de déclencher l’enregistrement. En théorie, une diode lumineuse s’allume pour signaler qu’une captation est en cours. Dans les faits, ce voyant reste difficilement perceptible, notamment en extérieur. Des accessoires vendus en ligne permettent même de masquer cette lumière, et des tutoriels diffusés sur les réseaux sociaux expliquent comment désactiver complètement le signal lumineux.
Cette discrétion favorise l’émergence de nouvelles pratiques problématiques sur les réseaux sociaux. De nombreuses vidéos montrent des femmes filmées à leur insu dans la rue, dans des centres commerciaux, sur des plages ou dans des supermarchés. Les images sont tournées à hauteur du regard, depuis le champ de vision des lunettes, ce qui rend l’enregistrement presque indétectable.
Certaines victimes racontent avoir découvert leur présence dans des vidéos devenues virales plusieurs heures après les faits. Interviewée par TF1, une jeune femme prénommée Zoé explique qu’elle ignorait totalement l’existence de cette technologie. "Je ne me suis doutée de rien", raconte-t-elle. Le soir même, une amie lui montre une vidéo publiée en ligne. Les images, visionnées des millions de fois sur plusieurs plateformes, avaient été filmées sans son consentement.
Plus récemment, une jeune femme a lancé un appel sur le réseau social X pour faire retirer une vidéo publiée par un tiktokeur ayant filmé l’amie de sa sœur sur une plage, à Rio, à l’aide de lunettes Meta. La jeune femme apparaissait en maillot de bain, filmée sans son consentement, tandis que la vidéo suscitait de nombreux commentaires insultants et sexualisés en ligne. "Elle n’a rien demandé", écrivait l’autrice du message, dénonçant une diffusion devenue virale simplement "parce qu’elle est belle et souriante".
La BBC a également recueilli le témoignage d’une femme à Londres, approchée dans un centre commercial par un homme portant des lunettes connectées. Pensant d’abord à une tentative de drague insistante, elle n’a compris qu’elle était filmée qu’après avoir reçu la vidéo par un proche. "Il n’avait pas de téléphone, il n’avait pas d’appareil photo braqué directement sur moi", explique-t-elle. La séquence publiée sur TikTok avait déjà été vue des dizaines de milliers de fois.
Des cas similaires ont été signalés dans plusieurs pays. L’Université de San Francisco a diffusé une alerte de sécurité après des signalements d’étudiantes filmées sur le campus par un homme utilisant des lunettes connectées pour alimenter ses comptes TikTok et Instagram. Le média américain 404 Media a également révélé l’existence de réseaux d’hommes filmant des employées de salons de massage aux États-Unis. En Espagne, un influenceur a été arrêté après avoir diffusé des centaines de vidéos de femmes filmées à leur insu pour promouvoir des contenus liés à la séduction.
En France, le droit encadre strictement ces situations. La simple captation d’image dans l’espace public n’est pas systématiquement illégale, même si une personne peut faire valoir son droit à l'image si elle est reconnaissable. En revanche, lorsqu’une personne est filmée dans un lieu privé, notion qui peut inclure un restaurant, un cinéma ou un centre commercial, sans son consentement, l’article 226-1 du Code pénal peut s’appliquer. La loi prévoit alors jusqu’à un an d’emprisonnement et 45.000 euros d’amende pour atteinte à l’intimité de la vie privée.
La CNIL recommande aux utilisateurs de lunettes connectées d’adopter plusieurs précautions afin de limiter les atteintes à la vie privée. L’autorité invite notamment à prévenir les personnes présentes à proximité lors de l’utilisation de l’appareil, à désactiver les fonctions de captation lorsqu’elles ne sont pas nécessaires et à éteindre les lunettes dans les situations où l’on demanderait habituellement de couper son téléphone. Elle déconseille également leur usage dans des lieux où les individus ne s’attendent pas à être filmés et insiste sur la nécessité de recueillir le consentement des personnes avant toute diffusion d’images ou de vidéos les représentant sur les réseaux sociaux.
Les personnes découvrant une vidéo diffusée sans leur accord peuvent effectuer des captures d’écran, demander le retrait du contenu auprès de son auteur ou le signaler directement aux plateformes concernées. Le règlement européen sur les services numériques, le Digital Services Act (DSA), impose désormais aux grands réseaux sociaux de faciliter ces signalements et de retirer rapidement les contenus illicites.
Face à ces nouveaux usages, la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) s'est inquiétée début mai d’une "surveillance quasi invisible et omniprésente". L’autorité estime que ces lunettes présentent des "risques majeurs pour la vie privée", notamment parce qu’elles peuvent capter, traiter et interpréter des données en temps réel sans que les personnes alentour en aient conscience. Selon une enquête menée pour la CNIL, une majorité de Français considère déjà ces dispositifs comme une menace potentielle pour le respect du droit à l’image.
Les questions soulevées par ces lunettes pourraient devenir encore plus sensibles avec les prochaines évolutions de ces innovations. D’après un document interne révélé en début d'année par la presse américaine, Meta plancherait sur l’ajout de fonctions de reconnaissance faciale capables d’identifier des passants et de faire apparaître leurs informations directement dans le champ de vision.
Des experts ont démontré que la technologie est déjà disponible, tout comme les bases de données qui permettraient de l'exploiter. L’enjeu semble désormais moins technique que social. Pour l’instant, ces usages sont notamment interdits en Europe, par l'AI Act, le règlement sur l'intelligence artificielle. Mais selon le document révélé par la presse américaine, Meta estime que l’acceptation de telles fonctionnalités dépendra largement du contexte politique et social. Les auteurs y considèrent même qu’une période de tensions ou d’instabilité politique pourrait constituer un moment propice à leur déploiement.
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