4 min de lecture

Blocages de lycées : La France insoumise est-elle vraiment "à la manœuvre" derrière le mouvement, comme l'affirme Matignon ?

Le gouvernement accuse LFI d'être à la manœuvre derrière les blocages de lycées, qui ont basculé vers des "violences urbaines". Des chercheurs contestent toutefois l'idée d'un mouvement piloté par la formation politique.

Jean-Luc Mélenchon à Paris lors de la manifestation du 29 septembre 2026.

Crédit : Anne-Christine POUJOULAT / AFP

Juliette Vignaud

Je m'abonne à la newsletter « Politique »

Mettre RTL en favori sur Google

Un "acte III" redouté par le gouvernement. Une nouvelle journée de mobilisation lycéenne est prévue ce mardi 6 octobre, non sans crainte alors que le mouvement - pour demander davantage de moyens - s'est enflammé la semaine dernière dans de nombreuses villes de France.

Face aux violences et aux dégradations enregistrées en marge des blocages, Matignon, la droite et l'extrême droite pensent avoir trouvé un coupable : La France insoumise. Les services du Premier ministre évoquent un "constat partagé par les services de renseignement sur l'origine du mouvement" : ce serait une "manœuvre organisée par LFI et ses proxys de l'ultra gauche".

Du côté des Insoumis, on crie au "complotisme". Sur RTL, la députée Clémence Guetté dénonce des accusations "méprisantes" pour les jeunes. "Ils n'ont pas besoin de la France insoumise pour savoir pourquoi ils mobilisent", fustige-t-elle, regrettant "une instrumentalisation de LFI comme l'ennemi, l'agitateur", même si ce n'est "pas nouveau".

Un mouvement "parti d'en bas"

Née mi-septembre dans un lycée de Créteil (Val-de-Marne), la contestation s'est rapidement étendue à toute la France. Il s'agit d'une mobilisation "partie d'en bas, depuis les lycées populaires et périphériques de la banlieue parisienne, et qui a essaimé [...] et s'est nationalisée aussi vite que les réseaux sociaux", analyse Hugo Melchior, chercheur en histoire contemporaine, spécialiste des grèves et des mouvements des jeunesses scolarisées, pour RTL.fr. 

À lire aussi

Pour Aurélien Dubuisson, chercheur associé à Sciences-po Paris et spécialiste de l’extrême gauche, "tous se rejoignent autour d'un même constat : le sentiment d'abandon face à un service public d'enseignement sous-doté (classes surchargées, non-remplacement des enseignants, précarité étudiante)".

Contrairement aux grands mouvements de 1986 ou encore 2005, la colère ne vise pas une loi spécifique. "Le mouvement a la spécificité de ne pas être né en réaction à une réforme jugée scélérate [...] mais bien en réaction à une insatisfaction partagée liée aux conditions matérielles d'études", précise l'historien Hugo Melchior, aussi co-auteur de L'extrême gauche en France : de l'entre-deux-guerres à nos jours avec Aurélien Dubuisson et Paolo Stuppia.

Si LFI a affiché son soutien - plusieurs figures comme Louis Boyard ou le maire de Saint-Denis Bally Bagayoko sont allés à la rencontre des lycéens sur le terrain - le parti est-il pour autant aux manettes ? Hugo Melchior se dit "dubitatif". "Les organisations politiques appartenant à ladite 'gauche radicale' (LFI ou PCF) et de 'l'extrême gauche' (Révolution permanente, NPA, Lutte ouvrière) sont quasi inexistantes dans les lycées depuis de nombreuses années. Il y a, au contraire, une vraie pénurie en termes de ressources militantes disponibles et mobilisables", analyse-t-il. 

Un avis partagé par Aurélien Dubuisson. "L'époque où les syndicats jouaient un rôle de courroie de transmission entre les partis politiques et le mouvement social, à l'instar de la subordination stratégique de la CGT au PCF pendant des décennies, est aujourd'hui révolue", affirme le chercheur, pour qui la présence d'insoumis sur le terrain est "logique". "Les revendications font directement écho à son programme. Ce qui peut surprendre, en réalité, c'est plutôt l'invisibilité du reste de la gauche dans cette séquence."

Bien que LFI soit populaire chez les jeunes, elle n'y dispose donc pas d'un ancrage militant structuré. "Vous pouvez avoir ici ou là des lycéens qui au demeurant militent à LFI, mais c'est l'exception qui confirme la règle [...] 99,99 % des lycéens ne militent en réalité nulle part, dans aucune organisation politique ou syndicale", complète Hugo Melchior.

Une "coexistence de fait"

Quant au fait de qualifier ces jeunes de "proxys de l'ultra-gauche", Aurélien Dubuisson affirme que "cela relève au mieux du fantasme, au pire d’une tentative grossière de décrédibiliser la mobilisation". Selon lui, l'utilisation de ce terme, au-delà d'être "malhonnête", est "particulièrement douteuse".

"Ces dernières années, cette notion est massivement employée en géopolitique pour désigner des milices ou des organisations satellites agissant sous la coupe d’États comme l’Iran ou la Russie. Plaquer ce vocabulaire militaire sur un mouvement jeune et citoyen vise à instiller l'idée d'une manipulation téléguidée, faussant ainsi la réalité sociologique du terrain", déplore-t-il.

Sur le terrain, la complicité supposée avec LFI ne résiste pas non plus aux faits. "Ces groupes dits d'ultragauche entretiennent au mieux un rapport très critique avec La France insoumise, quand ils ne lui sont pas ouvertement hostiles", souligne Aurélien Dubuisson, qui évoque tout au plus une "coexistence de fait".

Les profils des casseurs s'éloignent, par ailleurs, grandement des réseaux militants traditionnels. "Les vidéos des violences montrent bien que la sociologie de ceux qui commettent des déprédations et des exactions n'est en rien comparable avec ceux qui forment habituellement lesdits 'blacks blocs'", analyse de son côté Hugo Melchior.

"L'ultra-gauche s'en prend à des symboles du capitalisme néolibéral (banques, agences, boites d'intérim), mais jamais, jusqu'à preuve du contraire, elle n'en est venue à brûler des lycées", poursuit Hugo Melchior. En clair, les auteurs des dégradations "n'attendent pas l'assentiment de Louis Boyard ou de Mathilde Panot pour agir, dont ils se fichent bien".

Un piège électoral pour Jean-Luc Mélenchon

Au-delà du terrain, le calcul politique imputé à La France insoumise ne tiendrait pas non plus face aux échéances électorales à venir. Selon Hugo Melchior, LFI et son candidat Jean-Luc Mélenchon n'ont "absolument aucun intérêt" à ce que le mouvement tourne à la violence.

"C'est un honneur pour nous les Insoumis d'être identifié par la jeunesse des lycées comme des alliés", a d'ailleurs lancé Jean-Luc Mélenchon, lors d'une conférence de presse le 1er octobre, en réitérant son appel à "des méthodes de lutte non-violentes". "Il est absurde de mettre le feu à des poubelles ou à des tas de cartons devant un lycée. C'est absurde parce que ça ne fait qu'une seule chose, servir l'adversaire qui vient filmer ça en gros plan", a-t-il estimé.

Alors que le leader insoumis cherche à élargir son électorat vers les seniors en vue de la présidentielle de 2027, l'association à des scènes de tensions s'avère ainsi stratégiquement négative. "L'amalgame grossier et grotesque risque de dégrader l'image de Jean-Luc Mélenchon, alors que ce dernier s'évertue à la restaurer dans la perspective d'un second tour", conclut l'historien. 

La rédaction vous recommande

L’actualité par la rédaction de RTL dans votre boîte mail.

Grâce à votre compte RTL abonnez-vous à la newsletter RTL info pour suivre toute l'actualité au quotidien

S’abonner à la Newsletter RTL Info

Ne laissez pas Google décider de vos sources.

Ajouter RTL comme source préférée