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"Vous n’êtes pas Dieu, cela va trop loin" : avec ses attaques contre le pape, Donald Trump s'est-il mis à dos les catholiques américains ?

Depuis deux jours, le président américain s'est engagé dans une passe d'armes avec le pontife Léon XIV, son compatriote, qu'il accuse d'être "catastrophique en politique étrangère", après qu'il a critiqué le conflit en Iran. De quoi créer un tollé auprès de l'électorat catholique, qui l'a élu en 2024, à six mois de midterms décisives.

Le pape Léon XIV et Donald Trump

Crédit : AFP

Gabriel Joly

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Donald Trump a-t-il marqué contre son camp en s'en prenant ouvertement au pape ces dernières heures ? Dans la nuit de dimanche 12 à lundi 13 avril, le président américain s'est laissé aller à une violente diatribe contre son compatriote Léon XIV, affirmant "ne pas être un grand fan" et l'accusant de "faire joujou avec un pays qui souhaite se doter de l'arme nucléaire", en référence à l'Iran.

Peu après, le dirigeant a publié un long message sur son réseau Truth Social, vilipendant le pontife, pêle-mêle, pour être "laxiste en matière de criminalité", "catastrophique en politique étrangère", opposé à l'opération militaire des États-Unis au Venezuela en janvier et avoir rencontré des sympathisants de l'ex-président démocrate Barack Obama, entre autres.


"Je ne veux pas d'un pape qui critique le président des États-Unis, car je fais exactement ce pour quoi j'ai été élu, DE FACON ÉCRASANTE, à savoir faire baisser la criminalité à des niveaux historiquement bas et créer le plus grand marché boursier de l'histoire", a encore écrit le locataire de la Maison Blanche. Une vive réponse au Saint-Père, lequel a largement désapprouvé le conflit au Moyen-Orient déclenché par Donald Trump, même s'il ne l'a pas directement nommé durant le week-end : "Assez de l'idolâtrie du moi et de l'argent ! Assez des démonstrations de force ! Assez de guerre ! La véritable force se manifeste en servant la vie".

Des échanges qui ne passent au sein du milieu religieux américain. Président de la Conférence des évêques catholiques des États-Unis, l’archevêque Paul Coakley d’Oklahoma City a été l’un des premiers à réagir avec désarroi. "Je suis consterné que le président ait choisi d’écrire des paroles aussi désobligeantes à l’égard du Saint-Père. Le pape Léon XIV n’est pas son rival, le pape n’est pas un homme politique. Il est le vicaire du Christ, qui parle selon la vérité de l’Évangile et pour le salut des âmes", a déclaré Mgr Coakley dans un communiqué sur X. Et ce, tandis que son homologue de Las Vegas, George Leo Thomas, a par exemple fustigé "la rhétorique puérile du président".

Trump se grime en Jésus et froisse jusqu'à sa base

De la côte Ouest à la côte Est, le tollé est total. Comme relayé par le média spécialisé National Catholic Reporter, le cardinal Joseph Tobin de Newark a également regretté "une grave incompréhension" du Vatican et "un manque de respect inquiétant pour la foi de millions de personnes", qualifiant de "profondément offensante" l'utilisation par Donald Trump de représentations sacrées.

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Car le président américain a accompagné son message virulent d'une image générée par intelligence artificielle dans lequel on le voit, drapé d'une toge rouge et blanche, avec un halo de lumière dans les mains et posant une paume sur le front d'un homme alité, entouré de personnes qui le regardent. S'inspirant des codes de la peinture chrétienne, la scène comprend des attributs patriotiques américains comme des aigles, la bannière étoilée, un soldat en uniforme, un avion de combat ou la statue de la Liberté. Autrement dit, tous les codes d'un Jésus des temps modernes.

Capture d'écran d'une image publiée par Donald Trump avec de l'IA, le 12 avril 2026.

Crédit : Truth Social (retirée depuis)

"RETIREZ CECI, MONSIEUR LE PRÉSIDENT", a ainsi ordonné David Brody, pourtant commentateur pro-Trump influent de la chaîne de télévision chrétienne évangélique américaine CBN, cité par AP News. "Vous n’êtes pas Dieu. Aucun de nous ne l’est. Cela va trop loin. C’est inadmissible".

Face à cette levée de boucliers venue de toute part, Donald Trump a fini par retirer ce post lundi (mais pas le premier message contre Léon XIV). "C'est censé être moi en tant que médecin, soignant les gens et je soigne les gens. Je les soigne beaucoup", a-t-il tenté de désamorcer face à la presse, affirmant que c'était une manière de s'afficher dans un rôle de docteur lié à la Croix-Rouge et qualifiant de fake news les commentaires jugeant qu'il avait essayé de se comparer au Christ.

Selon Matthew Taylor, chercheur à l'université Georgetown et spécialiste du nationalisme chrétien, Donald Trump - qui se dit fidèle mais ne prétend pas être particulièrement pratiquant - a embrassé la rhétorique religieuse avec encore plus de ferveur après sa tentative d'assassinat en juillet 2024.

Pas d'excuses et une désapprobation unanime outre-Atlantique

Logiquement, le Parti démocrate a saisi l'occasion pour se payer son principal opposant : "Trump s'en prend à l'Église catholique et au pape au lieu de faire quoi que ce soit pour améliorer votre vie, réduire le coût de la vie ou rapatrier nos troupes. L'Amérique mérite mieux", pouvait-on lire sur le compte X de la formation. Mais l'image n'a pas été du goût non plus de plusieurs figures de la droite chrétienne, qui ont rapidement dénoncé une représentation "blasphématoire".

"C'est plus qu'un blasphème. C'est un esprit antéchrist", s'est indignée sur X l'ex-élue trumpiste Marjorie Taylor Greene, en rupture avec l'exécutif. "Trump s'en est pris au pape parce que ce dernier s'oppose, à juste titre, à la guerre menée par Trump en Iran. Puis il a publié une photo de lui-même comme s'il prenait la place de Jésus", a-t-elle poursuivi.

"J'ignore si le président pensait faire de l'humour, s'il est sous l'influence de substances ou quelle autre explication il pourrait donner à cet outrageux blasphème. Il doit retirer ce message immédiatement", a également déclaré sur X Megan Basham, écrivaine et podcasteuse conservatrice, habituellement proche de Donald Trump. La preuve que celui qui est revenu à la tête de la première puissance mondiale il y a deux ans a peut-être fait un faux pas auprès de sa base, alors que se profilent des élections de mi-mandat décisives pour la suite de son second bail présidentiel.

L'évêque de Winona-Rochester Robert Barron, décrit par le NCR comme une voix conservatrice de premier plan en sa qualité de membre de la Commission sur la liberté religieuse à la Maison Blanche, a rappelé que les "catholiques pratiquants" devraient privilégier un dialogue structuré avec le Vatican plutôt qu'une confrontation publique "totalement inappropriée et irrespectueuse", dans une rare déclaration critique sur X. "Je pense que le président doit des excuses au pape", a-t-il ajouté. Chose que le principal intéressé a déjà dit qu'il ne ferait pas lundi, préférant le traiter une nouvelle fois de "très faible".

"Le rôle d'un catholique n'est pas d'accepter aveuglément la position du candidat que l'on soutient"

Pas forcément la meilleure des tactiques à un peu plus de six mois des midterms, lorsque l'on sait que l'électorat catholique - l'un des plus volatiles aux États-Unis - a été si déterminant dans le retour de Donald Trump à la présidence. Selon les analyses de sortie des urnes de CNN en 2024, les catholiques représentaient 22% du corps électoral et le milliardaire a remporté leurs voix avec environ 58% (contre 40% pour Kamala Harris). Un net basculement par rapport à 2020, quand Joe Biden avait obtenu de justesse le vote catholique (52% contre 47%). 
 
Le président du mouvement conservateur Catholics for Catholics, John Yep, qui a fait campagne pour une deuxième élection de Donald Trump, a fait part de sa "tristesse" à NCR face à cette passe d'armes entre son pays et le Saint-Siège. "Les catholiques ont œuvré sans relâche pour l’élection du président Trump, car nous étions convaincus qu’il était le candidat le plus conforme à la doctrine catholique. Or, cette déclaration du président Trump n’est pas un cas isolé. Elle s’inscrit dans une vague d’hostilité injustifiée envers le pape, qui a, à juste titre, dénoncé l’injustice du conflit iranien", a-t-il expliqué.

"Le rôle d'un catholique n'est pas d'accepter aveuglément la position du candidat que l'on soutient. Nous devons prendre la parole, car nous suivons l'exemple de Jésus-Christ, et le moment venu de voter, nous déciderons alors qui soutenir."

John Yep, président du mouvement conservateur Catholics for Catholics et soutien de Donald Trump, à NCR

"De nombreux sympathisants de droite s'opposaient déjà à la guerre en Iran, et un fossé se creusait au sein de sa base catholique, mais les dénonciations du pape Léon risquent d'éroder encore davantage cette base", analyse pour l'AFP le chercheur Matthew Taylor, en spécialiste. Le fait que Léon XIV soit le premier pape américain renforce aussi le sentiment d'implication personnelle de ses concitoyens, souligne par ailleurs Andrew Chesnut, titulaire de la chaire d'études catholiques à l'université Virginia Commonwealth, auprès d'Axios.

La popularité du président n’avait jamais été aussi basse début avril

De quoi envisager un vote de rejet contre les députés trumpistes à la Chambre des représentants le 3 novembre prochain ? Selon l'institut de sondages RealClearPolling, la popularité du président n’avait en tout cas jamais été aussi basse début avril, avec près de six Américains sur dix disant désapprouver sa politique, alors que treize militaires américains ont été tués au Moyen-Orient depuis le début du conflit.

Historienne à l'université Calvin, un établissement chrétien, Kristin du Mez nuance toutefois le constat. Si elle affirme que les soutiens religieux de Donald Trump "prennent leurs distances avec ce qui relève clairement du blasphème", elle ne décèle pas pour autant "la moindre indication qu'ils cesseront de le soutenir". Reste donc à voir ce que cela donnera dans les faits, et si le patron des États-Unis le payera sur la longueur. Une chose est sûre, c'est aussi mettre en difficulté vice-président JD Vance - qui se projette sur 2028 - ne doit guère y goûter, lui qui a plaidé difficilement "une blague" incomprise à propos de l'image de son supérieur en Jésus, sur Fox News lundi.

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