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Turquie : pourquoi y a-t-il eu un coup d'État ?

ÉCLAIRAGE - Le coup d'État de la nuit du 15 au 16 juillet en Turquie a plongé le pays dans la confusion et le chaos.

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Turquie : pourquoi y a-t-il eu un coup d'État ? Crédit Image : AFP | Crédit Média : RTL | Durée : | Date :
Aymeric Parthonnaud
Aymeric Parthonnaud
et AFP

Une situation "confuse", "difficile à comprendre", "chaotique". Voilà le champ lexical souvent employé pour décrire le coup d'État qui a frappé la Turquie la nuit du 15 au 16 juillet 2016. La tentative de putsch militaire a néanmoins été mise en échec, s'il on en croit l'annonce du général Ümit Dündar, chef de l'armée turque par intérim, qui indiquait que 104 putschistes avaient été abattus. "Cette tentative de coup d'État a été mise en échec", a-t-il dit devant la presse à Istanbul confirmant que 90 personnes - 41 policiers, deux soldats et 47 civils - "sont tombées en martyres" dans les violences. Le président turc Recep Tayyip Erdogan a de son côté exhorté les Turcs sur Twitter à rester dans les rues, mettant en garde contre une "nouvelle flambée". 

"Le coup d'État a été avorté grâce à une solidarité totale entre notre commandant-en-chef et président, notre Premier ministre et les forces armées turques", a indiqué le général qui remplace à priori temporairement le chef d'état-major qui avait été retenu par les rebelles tout au long de la nuit avant d'être libéré lors d'une opération militaire menée contre une base aérienne de la banlieue d'Ankara.

Quels étaient les desseins de cette frange de l'armée contre le pouvoir établi et où trouver les racines de cette tentative de putsch ?

"Restaurer l'ordre constitutionnel"

C'est peu avant minuit qu'un communiqué des "forces armées turques" avait annoncé la proclamation de la loi martiale et d'un couvre-feu dans tout le pays, après des déploiements de troupes notamment à Istanbul et dans la capitale Ankara. Les putschistes ont justifié leur "prise de pouvoir totale" par la nécessité d'"assurer et restaurer l'ordre constitutionnel, la démocratie, les droits de l'Homme et les libertés et laisser la loi suprême du pays prévaloir".

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Leurs ambitions ne sont pas très claires. L'armée turque est souvent perçue comme un corps séculaire, fort, stable et aurait pu agir comme un rempart à l'islamisation du pouvoir et de la société. Dans leur discours, la référence aux idéaux de Mustafa Kemal Atatürk, père de République de Turquie et de la laïcité dans le pays, apparaît claire. Néanmoins comme le note certains experts, l'armée turque actuelle n'est pas l'armée d'il y a quelques décennies. Il ne s'agit plus de ce corps uni lié par une idéologie et certaines divisions sont apparues au sein même de l'armée lors de ce coup d'État.

Une mise en scène pour renforcer Erdogan ?

Dorothée Schmid, directrice du programme "Turquie contemporaine" à l'Institut français de relations internationales pointe du doigt certains éléments troublants concernant ce coup d'État. "La première question était : y a t-il eu vraiment un coup d'État militaire ? La situation était très confuse. On a l'impression que le gouvernement a repris la main assez facilement, que le coup était assez amateur, on se demande qui sont les auteurs...", explique-t-elle.  

"Le grand paradoxe c'est qu'à chaque fois que l'on a une crise grave le pouvoir se resserre et on a l'impression qu'Erdogan est très fort, poursuit Dorothée Schmid. Il survit à un coup d'État militaire et reprend le contrôle en quelques heures... Cela donne l'impression qu'il est très fort. En même temps, tous les réseaux sociaux des opposants disent que le coup d’État semble avoir été une mise en scène. Et l'appel aux habitants pour qu'ils descendent dans la rue et s'opposent aux militaires, cela semble une manœuvre assez délirante".

Pour la spécialiste, "ce qui est en jeu aujourd'hui c'est le resserrement du pouvoir autour du président de la République Erdogan qui a joué systématiquement une stratégie du chaos pour rester seul au pouvoir et qui est apparu isolé aujourd'hui. On peut imaginer que si l’armée a tenté un coup d'État militaire c'est aussi parce qu’elle avait le sentiment que Erdogan était affaibli parce qu'il s'est séparé de son Premier ministre - pourtant un fidèle parmi les fidèles - il y a deux mois, il est en bisbille avec le patron des services secrets. On a eu aussi ces revirements diplomatiques incessants avec la conciliation toute récente avec la Russie et Israël. Et puis il y a des menaces internes qui viennent à la fois de la rébellion kurde et de ces fameuses cellules dormantes de Daesh qui peuvent commettre des attentats comme on l'a vu à l'aéroport il y a 10 jours, conclut Dorothée Schmid".

Fetullah Gülen, marionnettiste ?

Fethullah Gülen a beau vivre en reclus dans une petite ville des États-Unis depuis des années, le président turc Recep Tayyip Erdogan, voit dans son ennemi juré le vrai responsable de la tentative de putsch. À peine arrivé à l'aéroport d'Istanbul, le président turc, accueilli par une foule énorme, a accusé l'imam et son mouvement d'être à l'origine du coup qui a tenté de le déposer et qui semblait avoir échoué.

Âgé de 75 ans, le prédicateur musulman, vit en reclus dans les Poconos, une région montagneuse et boisée de Pennsylvanie depuis 1999. Mais c'est un homme à la tête d'un mouvement puissant en Turquie, qui compte un gigantesque réseau d'écoles (en Turquie mais aussi partout dans le monde), d'ONG et d'entreprises sous le nom d'Hizmet (Service, en turc) et il est très influent dans les médias, la police et la magistrature. Le Hizmet fonctionne un peu comme les mormons américains : "ils s'aident en affaires, ils ont une mentalité de missionnaire et un grand sens de l'entreprise", expliquait en 2014 Sam Brannan, du centre de réflexion Center for strategic and international Studies (CSIS). L'autre point commun avec les mormons, et celui qui fait la puissance financière d'Hizmet, c'est que tous ses sympathisants sont tenus de donner du temps ou de l'argent à l'organisation : des étudiants aux mères de familles, et en passant par les riches hommes d'affaires. 

Alors que Recep Tayyip Erdogan reprenait la main, Fethullah Gülen a condamné "dans les termes les plus forts" la tentative de putsch. Mais le président Erdogan avait déjà affirmé que le coup d'État était un "soulèvement dans lequel l'État parallèle a également une part". Une expression qui fait directement référence au prédicateur. Les deux hommes ont pourtant été alliés, lorsque Erdogan a profité du réseau de Gülen pour asseoir son pouvoir. Mais Gülen est devenu  l'"ennemi public numéro un" de l'homme fort de la Turquie après un scandale de corruption de la fin 2013, qui a touché le cercle intime du président. Le président turc accuse depuis l'imam d'avoir mis en place un "État parallèle" destiné à le renverser, ce que les "gülenistes" nient. Le prédicateur s'est installé aux Etats-Unis depuis 1999, bien avant d'être accusé de trahison dans son pays natal.

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