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Syrie : pourquoi la chute d'Alep ne signifie pas la fin de la guerre

INTERVIEWS - La ville assiégée depuis des mois par les avions russes et syriens est sur le point de retomber entre les mains du régime. Ce qui ne veut pas dire que la paix régnera ensuite. Au contraire.

Des civils cherchent des victimes dans les décombres après un bombardement de l'armée syrienne à Alep le 9 juin 2016.
Des civils cherchent des victimes dans les décombres après un bombardement de l'armée syrienne à Alep le 9 juin 2016. Crédit : APA IMAGES/SIPA
Cécile De Sèze
Cécile De Sèze
Journaliste RTL

La chute d'Alep ne sera pas synonyme de la fin de la guerre en Syrie. Loin de là. Les forces du régime de Bachar al-Assad sont sur le point de prendre complètement le contrôle de la ville assiégée depuis plus de 4 mois. Après l'offensive aérienne massive dans la nuit de lundi 12 à mardi 13 décembre, habitants et rebelles attendent de pouvoir fuir la ville

Leur évacuation est rendue très compliquée par des reprises des combats. Chacun leur tour, les rebelles, l'armée syrienne ou encore le Hezbollah sont accusés de tirer sur les civils et empêcher leur départ hors de la ville. L'évacuation semble avoir réellement commencé, jeudi 15 décembre. Des fuites vers des zones gouvernementales ou sous le contrôle des derniers rebelles, vers le nord du pays ou à Idleb, bastion du Front Fatah al-Cham. Alors qu'une partie de l'opinion publique semble seulement découvrir et prendre conscience de la situation des habitants sur place, pris au piège des combats, la chute d'Alep est loin de signifier la fin du conflit syrien.

Idleb, la prochaine bataille

Les différents experts parient aujourd'hui sur la prochaine cible de l'armée de Damas. Après Alep, c'est Idleb, la deuxième ville rebelle de la Syrie. Reprendre les bastions rebelles un par un est la suite logique de la stratégie d'al-Assad. Le fief entre autres du Front Fatah al-Cham, ancien Front al-Nosra, et d'autres factions islamistes, devrait être la cible de l'aviation russe. 

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Après une première prise par le régime en 2012, la ville a été récupérée par les rebelles en 2015. "Idleb, c'est le gros morceau à venir", confirme à RTL.fr le chercheur spécialiste du Moyen-Orient, Frédéric Pichon. Selon lui, la chute de cette ville peut "aller bien plus vite" que pour Alep, notamment car elle se fera davantage par des négociations diplomatiques que par les bombes.

Mais pour Julien Théron, politologue et enseignant à Sciences-Po Saint-Germain interrogé par Slate, à Idleb, "la présence militaire turque et l’existence d’une zone autonome kurde au Rojava pourraient constituer des freins à ce projet". Au moins 1.000 civils ont déjà été évacués à Idleb, à quelques dizaines de kilomètres à l'ouest d'Alep, dans la nuit de mardi à mercredi, a affirmé le Croissant rouge turc, cité par l'agence pro-gouvernementale Anadolu

La rébellion anéantie ?

Si la bataille d'Idleb se déroule comme chez sa voisine du nord et se conclut par la défaite des groupes rebelles, elle signera certainement la fin de la tentative de révolution lancée en 2011, émanant du Printemps arabe. Les groupes rebelles sont aussi nombreux que différents. Des plus modérés aux islamistes radicaux, les anti-régime sont difficilement cernables mais leur défaite est partagée. Une défaite qui enterre inévitablement toute proposition d'alternative politique à l'ère Assad et qui enterre aussi leur rêve d'avoir un territoire à eux, explique encore Frédéric Pichon.

Pour Nicolas Hénin, journaliste spécialiste du Moyen-Orient et ancien otage en Syrie, cette défaite entraînera une accélération des attentats et du terrorisme en Syrie, comme il l'a tweeté le 13 décembre dernier (voir poste ci-dessus). Mais pour Frédéric Pichon, "le terrorisme est déjà là". Selon lui, des représailles peuvent toutefois s'accélérer. "Ils peuvent redoubler d'actions spectaculaires, y compris dans nos pays", alerte-t-il.

Une vision que ne partage pas François Margolin, réalisateur du documentaire Salafistes, contacté par RTL.fr. Selon lui, "il y a toujours eu des attentats, encore récemment" et "de nombreux rebelles risquent de passer chez le nouveau Front al-Nosra". Les observateurs craignent alors une guérilla civile au sol qui s'étendrait sur des décennies entre les différents groupes et les armées présentes, notamment russe et syrienne.

Poutine victorieux, al-Assad réhabilité

Car les Russes ne sont pas prêts de partir de Syrie. Les observateurs s'accordent sur ce point : Poutine est le réel vainqueur de cette guerre, bien qu'elle ne soit pas terminée. "Moscou a la situation en mains et domine l'avenir du pays", affirme François Margolin quand Frédéric Pichon mise sur "une présence militaire russe pour des décennies" même si la Russie "prend le risque de se mettre à dos une partie du monde sunnite", Bachar al-Assad appartenant au courant alaouite, proche des chiites. Quant à l'Iran, sa présence économique devrait encore se poursuivre, toujours selon Frédéric Pichon. Ainsi Vladimir Poutine prouve que sa méthode, même si jugée cruelle et inhumaine, est efficace.

Bachar al-Assad jouit d'ailleurs désormais d'une certaine réhabilitation. "Au niveau international, il est plus que jamais incontournable en Syrie et son pouvoir ne sera pas remis en cause", affirme le chercheur spécialiste du Moyen-Orient selon qui "c'est la première fois que l'opposition syrienne ne demande pas la destitution d'al-Assad pour des négociations". Mais toute avancée et réécriture des lignes de pouvoir seront sous l'égide russe. C'est bien le Kremlin qui est à la manœuvre. Selon François Margolin, qui cite "une source sûre", la Syrie devrait être réorganisée en fédérations comprenant des provinces pratiquement autonomes. Bachar al-Assad resterait à la tête du pouvoir de Damas, notamment toute la région alaouite du pays, mais une zone kurde, de fait quasi autonome - le Rojava - devrait devenir autonome dans le cadre d'une confédération, à l'image du Kurdistan irakien (KRG). Le tout mené par Vladimir Poutine.

Sur le plan diplomatique, pour Alain Duhamel, éditorialiste à RTL, le "grand vaincu est évidemment Barack Obama, qui a refusé d'intervenir en Syrie alors qu'il était possible de contrer Bachar al-Assad". Même analyse chez le réalisateur de Salafistes, pour qui la chute d'Alep traduit une "défaite des Américains et des Européens sur le plan diplomatique et sur l'influence régionale".

Et Daesh dans tout ça ?

La question qui se pose aussi, naturellement, est celle de Daesh. Peut-il y avoir des répercussions ou des représailles de la part de l'organisation terroriste ? Si oui, contre qui ? Là-dessus, les spécialistes ne sont pas d'accord. Pour François Margolin, "il n'y aura pas de conséquences quant à la lutte contre Daesh par la coalition internationale car Daesh n'est pas impliquée" à Alep. En revanche, il prévoit des "conséquences indirectes. Ça peut montrer que le combat violent sous l'égide d'un dictateur peut vaincre les islamistes radicaux. Une leçon qui peut avoir des conséquences comme symbole en Irak. C'est la preuve que la cruauté et la violence, c'est efficace". 

En revanche, le réalisateur du documentaire qui revient tout juste de Mossoul, fief assiégé de l'État islamique en Irak, refuse tout parallèle avec la cité irakienne. "Les deux villes ne résistent pas pour les mêmes raisons, on ne peut pas comparer deux situations très différentes, Alep n'était pas tenue par Daesh", insiste-t-il. Pourtant, Frédéric Pichon parie, lui, sur un déroulé des événements assez semblable. "Comment la coalition peut-elle venir à bout de Mossoul sans déployer une violence brutale comparable à Alep ?", interroge le chercheur pour qui les deux dossiers "sont liés". 

Exemple avec la situation des civils qui servent, dans une ville comme dans l'autre, de boucliers humains pour éviter les bombardements. Si pour le moment, à Mossoul les interventions se font au sol, sa prise ne "sera possible qu'en faisant la même chose qu'à Alep", ajoute-t-il. Pour Frédéric Pichon, il est clair que "les hôpitaux de Mossoul vont être bombardés par la coalition car les terroristes gardent le plus de civils avec eux pour déstabiliser l'opinion publique occidentale". Une solution qui, pour François Margolin, serait "plus simple militairement mais serait une défaite majeure sur le plan politique".

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