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"De l'esclavage moderne" : à Madagascar, les petites mains de l'IA, face cachée de l'intelligence artificielle

Pour faire fonctionner une intelligence artificielle, un ordinateur ne suffit pas. L'IA a besoin des humains. Des travailleurs entraînent les algorithmes en analysant des centaines de milliers d'images et de vidéos. Les leaders mondiaux du secteur sous-traitent ces tâches très peu rémunérées dans des pays du sud. En Afrique, Madagascar est l'un des pionniers.

Rija est un travailleur du clic, il passe près de 9 heures par jour devant son écran

Crédit : Gautier Delhon-Bugard

Gautier Delhon-Bugard

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La poussière ocre recouvre les pavés de cette ruelle cabossée des faubourgs de la capitale, Antananarivo. Un homme nous attend devant le portail rouillé d'une maison aux murs décrépis. Rija, 37 ans, nous accueille dans son deux pièces : un vieux canapé, quelques meubles et une cuve remplie d'eau pour laver son linge. Un ordinateur portable est posé sur la table. Rija se connecte à une plateforme d'Amazon. 

"Là je dois comparer deux photos et dire s'il s'agit du même article de mode", explique l'annotateur. "Par exemple ici ce sont les mêmes chaussures donc je clique sur oui. Là deux pantalons différents, je clique sur non. Je gagne 6 centimes de dollars à chaque clic", poursuit-il. 

À l'autre bout de la chaîne : les sites de vente en ligne. Lorsque vous cliquez sur une paire de chaussures, des suggestions d'articles similaires ou assortis apparaissent sous le produit. Eh bien grâce au travail de Rija, l'intelligence artificielle vous fait des propositions de plus en plus précises. Le micro ouvrier est derrière son ordinateur 7 jours sur 7. Parfois même la nuit entre deux coupures de courant. 

On m'avait dit qu'on pouvait se faire de l'argent. Mais aujourd'hui, je me rends compte que c'est de l'esclavage moderne.

Rija

"Je ne pensais pas faire ce boulot un jour. J'ai une licence de gestion, j'ai eu quelques CDD dans des entreprises mais après le Covid, plus rien". Au chômage, sans rémunération, le Malgache de 37 ans décide alors de se lancer dans l'annotation. "On m'avait dit qu'on pouvait se faire de l'argent. Mais aujourd'hui, je me rends compte que c'est de l'esclavage moderne". 

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Rija gagne 6 centimes par tâche. "C'est scandaleux et injuste quand on sait que l'intelligence artificielle rapporte des millions en Occident ! Il faut travailler beaucoup pour gagner un tout petit peu. Mais bon je préfère faire ça que de rester au chômage. Au moins j'ai un salaire qui me permet de payer les charges et de vivre dignement", ajoute-t-il. 

Ces journées et ces nuits passées derrière l'écran permettent à Rija de gagner jusqu'à 250 euros par mois. Cinq fois plus que le salaire minimum. Nous avons contacté Amazon. Le groupe assure que sa plateforme permet aux personnes d'avoir accès à un travail et de percevoir une rémunération. 

En 10 ans, Madagascar est devenu l'un des leaders du secteur.

D'après nos informations, en plus de tous ces auto-entrepreneurs, 36 firmes malgaches emploient plusieurs dizaines de milliers d'annotateurs. Mais même au sein d'une entreprise, les conditions de travail restent misérables. Tojo nous donne rendez-vous à la terrasse d'un café avant d'aller au bureau.


"Je gagne 400.000 ariary, l'équivalent de 80 euros par mois. C'est très peu car j'ai beaucoup de charges. Je dépense 20 euros par semaine pour les courses. Il y a aussi l'électricité, la scolarité de mes 3 enfants", raconte le trentenaire.

"Heureusement, ma femme travaille aussi et on ne paie pas de loyer car on vit chez mes beaux-parents", poursuit-il. Tojo bénéficie d'une couverture maladie, mais "avec très peu d'avantages, presque rien n'est remboursé" d'après lui. "Le salaire n'est pas à la hauteur car on a beaucoup de pression. Nous sommes obligés d'analyser au moins 720 images par jour, sinon nos managers ne nous laissent pas rentrer chez nous. Je ne suis pas heureux, non. On ne vit pas ici on survit. On aimerait bien partir pour la France, mais c'est trop compliqué d'obtenir un visa". Tojo est, lui aussi, surqualifié, titulaire d'une licence de gestion.

Des entreprises spécialisées dans l'IA proposent de meilleures conditions à leurs salariés

Le groupe français Arkeup, implanté depuis 15 ans à Madagascar se présente comme le leader de l'IA dans le pays. Les salaires sont environ de 120 euros. 40 euros de plus que dans l'entreprise précédente. 
Irvana, chargée de communication au sein du groupe décrit des conditions de travail plus avantageuses. "On propose une assurance maladie, le télétravail, les transports gratuits pour le personnel. La plupart des entreprises malgaches ne proposent pas ces avantages-là". Les salaires restent très bas. Mais le groupe assure qu'il propose des postes bien plus qualifiés : ingénieurs, data scientist. Arkeup espère attirer les jeunes talents pour éviter la fuite des cerveaux à l'étranger.

Les grandes entreprises françaises profitent de cette main d'oeuvre à bas coût

Qui sont les clients de ces spécialistes de l'IA ? Qui est en bout de chaîne ? La plupart des grandes entreprises françaises d'après Antonio Casilli. Ce professeur à l'institut polytechnique de Paris enquête depuis des années à Madagascar sur les petites mains de l'IA. "Des groupes du CAC 40 comme par exemple L'Oréal externalisent l'entraînement de leur IA à Madagascar, il y aussi des grandes banques, des start-up, des boîtes de consulting comme Cap Gemini", décrit le chercheur. Les entreprises choisissent Madagascar car c'est une ancienne colonie où les travailleurs parlent français et connaissent le contexte du pays. Et puis la main d'œuvre est beaucoup moins cher. 

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