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Comment des détenus ont pu sortir de prison grâce au théâtre

Des détenus du centre pénitentiaire d'Avignon-Le Pontet ont joué "Antigone" sur les planches du festival d'Avignon, conclusion d'un travail au long cours mené derrière les barreaux.

Générique 1 3 minutes pour comprendre La rédaction de RTL
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Comment des détenus ont pu sortir de prison grâce au théâtre Crédit Image : Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon | Crédit Média : La rédaction de RTL | Durée : | Date : La page de l'émission
Cindy Hubert Journaliste RTL

C'est un projet que le metteur en scène Olivier Py porte depuis quatre ans : faire rentrer le théâtre en prison, travailler des textes classiques derrière les barreaux, pour pouvoir, un jour, les jouer dehors, devant un public. Mission accomplie, par les détenus du centre pénitentiaire d'Avignon-Le Pontet. Ces derniers ont joué la pièce de théâtre Antigone en tête d'affiche de la programmation officielle du festival du spectacle vivant d'Avignon. RTL a pu passer assister à l'une de ces représentations, forcément exceptionnelles.

La mise en scène est brute, pas de fioritures : trois rangées de gradins, un plateau. Tout au fond, la photo en noir et blanc d'une ville en ruine. Antigone vient de braver tous les interdits en recouvrant de terre le corps de son frère promis aux rapaces. Ici, pas de costume : la petite Antigone est un homme en tee-shirt et baskets blanches, et le Roi Créon a des tatouages. Les mots s'entrechoquent, les voix s'éraillent. Cinquante minutes qui prennent aux tripes, jusqu'au tonnerre d'applaudissements.

"Jamais je n'aurais pensé un jour être sur scène au festival d'Avignon, c'est une chance incroyable", souffle Mourad, dont la tchatche vient de faire rire toute la salle en seulement quelques répliques dans son rôle de garde. "Voir ma famille comme ça, fière de moi, franchement ça fait chaud au cœur, surtout que c'est la première fois que je peux les voir, dehors, libre, depuis plus de 5 ans que je suis incarcéré. Là, j'espère leur montrer que j'ai changé, que j'ai appris de mes erreurs, progressé dans ma vie et avancé."

Youssef acquiesce à ses côtés, lui qui n'a pas eu peur de jouer Antigone. "Je me sentais bien à l'aise, avec un peu de trac c'est sûr, mais dans l'ensemble ça c'est plutôt bien passé je pense, confit-il. À force de répétitions, de travail dans la cellule. On s'entraînait deux fois par semaine au gymnase, en lisant, en lisant, en lisant... Ça s'est imprégné." 

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Trois jours de liberté

Mourad, Youssef et les autres purgent tous de longues peines de prison, mais s'ils sont sur scène aujourd'hui c'est bien parce que le juge d'application des peines leur a accordé une permission de sortie. Trois jours de liberté, entrecoupés d'aller-retours en prison. "Ce projet est un exploit", sourit Fabienne Gauthier, la directrice de la prison. Un exploit rendu possible grâce au travail de toute une équipe - magistrats, conseillers d'insertion et de probation et administration pénitentiaire

"C'est extrêmement difficile, c'est risqué, parce qu'on n'est pas dans la routine. Mais c'est une prise de risque qui vaut le coup, parce qu'il faut les voir évoluer sur l'année, prendre confiance en eux, se réjouit Fabienne Gauthier. Et puis, il y a aussi une logique d'employeur : parce qu'ils sont employés, on attend d'eux de respecter des horaires, de la concentration, et on est là réellement dans une dynamique de réinsertion."

Quand le roi Créon s'est fait la belle

La directrice de la prison avait prévenu : aucun débordement toléré. "En septembre et en janvier, je vais les voir dans le gymnase et on s'assoit tous ensemble et je leur dis 'voilà ce que j'attends de vous, voilà le contrat : s'il y a un incident, vous ne sortez pas, que vous soyez Créon ou Antigone, si vous ne respectez pas le cadre, je m'opposerai à votre permission de sortie'".

S'il y a un incident, vous ne sortez pas, que vous soyez Créon ou Antigone

Fabienne Gauthier, directrice de la prison d'Avignon-Le Pontet
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C'est précisément ce qu'il s'est passé avec l'un des acteurs principaux : le roi Créon s'est fait la belle quelques semaines avant le festival. Son évasion n'avait rien à voir avec une quelconque permission théâtrale. Redwane, 43 ans, l'a remplacé au pied levé en s'appropriant le texte de Sophocle en quelques semaines. 

"C'était un challenge, mais c'était une façon de montrer aux autres détenus que par le travail, on arrive à tout. Le plus important c'est de comprendre ce que l'on raconte et ce que l'on joue, affirme le nouveau Créon. Dans ce rôle, il fallait que ce soit une sorte de chute en crescendo. Ce qui est beau c'est de se dire que cette pièce a été écrite plus de 400 ans avant Jésus Christ."

Un vécu qui nourrit le texte de Sophocle

La tragédie Antigone questionne sans cesse. Peut-on désobéir au droit ? La loi est-elle toujours légitime ? Des questions posées cette fois par des acteurs qui l'ont précisément transgressée. 

Cela dépasse la virtuosité de l'art dramatique

Olivier Py, metteur en scène, directeur du festival d'Avignon
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"J'ai eu l'intuition que cela leur parlerait. Moi je ne fais pas de travail social, je fais de l'Art, affirme Olivier Py, le directeur du festival d'Avignon qui a vu évoluer les détenus au fil des répétitions. Cela veut qu'ensemble, on se pose des questions sur des grands textes, et cela dépasse évidemment la virtuosité de l'art dramatique, je crois qu'ils jouent bien au-delà de cela. Pour certains c'est une question de vie ou de mort.

Le metteur en scène n'a jamais voulu savoir qui avait tué parmi ses acteurs ou qui d'entre eux avait commis des braquages. Redwane, le roi Créon, approuve. D'Antigone, il a retenu une chose : "Un homme qui a fauté reste un être humain. Voilà, on a commis des fautes, on ne les oubliera jamais. Cette aventure, c'est une forme de levier qui nous permet de nous ouvrir aux autres, comme une grosse pierre qui bouchait l'entrée, dit-il. Cela fait partie de notre phase de réinsertion, même si l'on en n'a pas forcément conscience. Cette pièce résonnera toute ma vie, puisqu'elle arrive dans une phase de ma détention où la liberté commence à pointer le bout de son nez. C'est une manière de crier haut et fort que nous sommes toujours des êtres humains. Cette pièce, c'est comme une rédemption."

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Des détenus du centre pénitentiaire d'Avignon-Le Pontet ont joué "Antigone" sur les planches du festival d'Avignon, conclusion d'un travail au long cours mené derrière les barreaux.
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2018-08-15 17:43:00
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