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"Changer le discours coûte moins cher que changer le système" : pourquoi les applis de rencontre se mettent toutes à vous parler de santé mentale

Face à la baisse du nombre d’utilisateurs et à la "dating fatigue", une forme de lassitude liée à l’épuisement des rencontres en ligne, les applications de rencontre multiplient les campagnes autour du bien-être, du développement personnel et de la santé mentale. Derrière ce nouveau vocabulaire inspiré de la thérapie, certaines voix dénoncent une opération de communication destinée à redorer l’image d’un modèle en crise.

Des applications de rencontre sur téléphone. (Illustration)

Crédit : Alicia Windzio / DPA / dpa Picture-Alliance via AFP

Yasmine Boutaba

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"Ralentir", "questionner ses attentes", "reprendre le contrôle de sa vie amoureuse", "se choisir"... En 2026, les slogans des applications de rencontre ressemblent de plus en plus à des conseils de développement personnel ou de thérapie. Longtemps centrées sur la rapidité et le "swipe" - le fait de faire défiler rapidement des profils en les acceptant ou les refusant d’un geste du doigt - les plateformes adoptent désormais un autre ton. 

Les campagnes récentes mettent en avant "la santé émotionnelle". C'est par exemple le cas de Tinder qui affirme vouloir développer davantage d'outils centrés sur "l'authenticité" et "l'intelligence émotionnelle". Pour la thérapeute conjugale Anissa Ali, sollicitée par RTL.fr, ce virage lexical n’a rien d’anodin. "Les applications de rencontres se sont mises à nous parler comme des thérapeutes", analyse-t-elle. "Ils vendent une revue de développement personnel." 

Elle évoque le concept du "dating washing" : recycler le vocabulaire du soin et du bien-être pour continuer à fonctionner sans transformer profondément le modèle." Selon l'autrice de Dating - la grande illusion (éd. Courrier du Livre), le concept s’inspire directement du "greenwashing", un terme utilisé pour désigner les entreprises qui mettent en avant un discours écologique sans modifier réellement leurs pratiques. 

Pour elle, "le produit reste le même, le cadre reste le même, seul le récit change", poursuit-elle. "On dit 'sois lent' dans un système qui accélère. On dit 'pose-toi les bonnes questions' dans un système qui te compare en permanence."

Une industrie en perte de vitesse

Ce changement de communication intervient dans un moment délicat pour le secteur. Après avoir connu une croissance massive dans les années 2010 et au début des années 2020, plusieurs mastodontes enregistrent désormais un ralentissement.

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L’Express rapportait dès 2024 que les applications de rencontre faisaient face à une défiance croissante, notamment chez les jeunes utilisateurs. De son côté, France Inter évoquait une "dating fatigue", c’est-à-dire une fatigue émotionnelle liée à l’enchaînement des conversations, des rendez-vous et des déceptions sur les plateformes.

Depuis, les chiffres ont continué de décliner. Selon les données de la société d’analyse Apptopia, l’engagement des utilisateurs sur les applications de rencontre a diminué de 7% en un an. Tinder a annoncé une baisse de son nombre d’utilisateurs pour le huitième trimestre consécutif. Match Group, maison mère de Tinder et propriétaire de Meetic, a également subi un fort recul boursier. L’action de Bumble, aussi, a perdu 44% en un an et près de 89% sur cinq ans.

Une communication critiquée

C’est précisément dans ce contexte que les plateformes ont commencé à investir le champ du bien-être émotionnel. Dernier exemple en date : la campagne "Dating Reset" de Meetic lancée en janvier 2026, dans laquelle le champ lexical de la thérapie est omniprésent. À Paris, la plateforme a organisé un événement immersif autour de la "dating detox", une idée consistant à faire une pause dans les rencontres en ligne pour réfléchir à ses attentes amoureuses et à sa manière de rencontrer les autres.

Une communication que critique vivement Anissa Ali. "Changer le discours coûte moins cher que changer le système", estime-t-elle. "Quand les applications ne fonctionnent plus, elles font porter la responsabilité du flop du dating sur les individus."

La thérapeute juge ce mécanisme particulièrement "culpabilisant". "Le message sous-jacent, c’est : si ça ne marche pas, c’est que tu ne t’es pas assez analysé, pas assez adapté, pas assez questionné", explique-t-elle. "C’est dangereux parce que les gens finissent par croire que l’échec vient d’eux". Celle-ci résume : "Quand le système ne marche plus, il psychologise sa victime."

Les plateformes défendent une évolution des usages

Les plateformes contestent toutefois cette lecture. Interrogé par RTL.fr, Tinder assure que les questions de santé mentale ne relèvent pas d’une simple stratégie marketing pour l'application. "Notre principal enjeu c’est d’éduquer la jeune génération", explique l'un de ses représentants, qui rappelle que 60% des membres ont entre 18 et 25 ans. "Santé mentale, santé sexuelle, consentement, lutte contre les LGBTphobies : on mène des initiatives de marque sur ces sujets."

Pour appuyer son propos, la plateforme cite son expérience de la "Dating School", ce qu'elle présentait lors de son lancement en 2025 comme "la première école du dating pour repenser nos relations". Ce n'est pas la seule initiative de la plateforme. Tinder a également intégré des quiz sur l’intelligence émotionnelle mais aussi l'organisation de pop-up physiques, pour "se rencontrer en vrai". Parmi ces pop-ups, l'un lancé en 2024 et en partenariat avec l'influenceuse Léna Situations, proposait de se retrouver à Paris pour s'écrire des lettres. 

L'idée était de s'imaginer au futur ou de partager des rencontres et des résolutions pour la nouvelle année. Le but affiché était "d’accompagner la jeune génération dans (son) développement personnel" et de "mettre en lumière l’importance de l'écriture, du positivisme, de la bienveillance et de la confiance en soi".

"On ne veut pas compter les swipes mais les sparks"

Tinder rejette par ailleurs l’idée d’un modèle intrinsèquement "consumériste" dénoncé par Anissa Ali. Le porte-parole de l'application de rencontres fait valoir que "les agences matrimoniales existent depuis la nuit des temps". Avant de poursuivre : "Aujourd’hui, 20% des couples se forment via les applications." "On ne veut pas compter les swipes mais les sparks", affirme encore Tinder, en référence à l’idée de privilégier des connexions en fonction de leurs préférences et in extenso de leur compatibilité, plutôt qu’une accumulation de matchs

Il est par exemple désormais possible de connaître la compatibilité astrale avec son partenaire via la nouvelle fonctionnalité nommée l'"astrology mode". Ou encore le "music mode" pour favoriser les connexions autour de goûts musicaux communs. Une autre fonctionnalité "Chemistry" propose des recommandations de partenaires sélectionnées par l'IA de Tinder selon votre personnalité.

Les plateformes défendent ainsi une transformation progressive de leurs usages, assurant chercher à limiter les comportements toxiques et à favoriser des interactions jugées plus "qualitatives". Bumble, interrogé par RTL.fr, revendique par exemple deux nouveautés : "Pour celles et ceux qui souhaitent faire une pause, la fonctionnalité 'Snooze' permet de mettre son activité en veille jusqu'à ce que l'on soit prêt à revenir". Ainsi que "Bloom", une initiative "offrant un soutien en ligne gratuit aux membres ayant subi des agressions sexuelles ou des violences relationnelles."

Dans ce sens, ces dernières années, plusieurs applications ont développé des dispositifs destinés à ralentir les échanges ou à encourager davantage de transparence via la limitation du nombre de likes quotidiens, la vérification vidéo des profils pour lutter contre les faux comptes, les badges précisant les intentions relationnelles des utilisateurs, des outils anti-harcèlement ou encore des questions personnalisées destinées à enrichir les conversations.

Progression ou argument marketing ?

Les applications de rencontre ne sont pas les seules concernées. Ces initiatives traduisent une évolution plus large du numérique, où les notions de santé mentale, de bien-être ou de "safe place" - des espaces présentés comme plus sécurisants émotionnellement - sont des arguments centraux de communication, particulièrement auprès des jeunes générations.

Réseaux sociaux, marques de cosmétique ou entreprises alimentaires mobilisent désormais abondamment le vocabulaire du "care" - "soin" en anglais, c’est-à-dire l’attention portée au bien-être et à l’accompagnement émotionnel des consommateurs. Et certaines mesures mises en place par les applications de rencontres, comme les outils de signalement renforcés, les vérifications d’identité ou les partenariats contre les violences en ligne, répondent à des problématiques bien réelles.

Mais pour les critiques du modèle, la question reste entière : ces évolutions modifient-elles réellement le fonctionnement des plateformes ? "Ce que les applications ne disent pas", estime Anissa Ali, "c’est qu’on n’ira pas forcément mieux dans un système où l’on compare constamment les partenaires et où l’on a toujours l’impression qu’il existe une alternative meilleure à portée de swipe."

Dans son ouvrage, Anissa Ali appelle à sortir du "dating industriel" et défend une autre approche des rencontres, notamment avec la tendance du "retromancing", autrement dit un retour revendiqué à des rencontres dans le réel, avec des codes plus lents et plus incarnés de la séduction... Comme avant.

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