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"120 battements par minute" : actions, débats et combat... C'est quoi la culture Act'Up ?

INTERVIEW - En 1989, l'association Act'Up Paris émerge alors que l'épidémie du sida sévit depuis dix ans en France. Le film "120 battements par minute", qui sort en salles mercredi 23 août, retrace l'histoire de cette association.

"120 battements par minute", réalisé par Robin Campillo Crédit : Memento Films Distribution / Céline Nieszawer
Marie-Pierre Haddad
Marie-Pierre Haddad
Journaliste RTL

"Silence = mort ; colère = action ; action = vie ; information = pouvoir" et un triangle rose. C'est l'équation qui résume le combat d'Act'Up Paris. Cette association créée en 1989, sur le modèle de ce qui avait été lancé aux États-Unis, tient une place centrale dans la lutte contre le sida. Et depuis cette date, "le combat est loin d'être terminé". Son histoire, ou plutôt son combat, est raconté dans le film 120 battements par minute, qui sort mercredi 23 août au cinéma. 

Le réalisateur Robin Campillo, membre d'Act'Up depuis 1992, effectue ainsi une vraie plongée dans la vie de cette association qui a brisé le silence sur la maladie et l'épidémie qui avait débuté dix ans auparavant. Ce film a été primé à Cannes et a reçu le Grand Prix du Jury en 2017Qu'est-ce qu'Act'Up Paris ? Pour mieux comprendre l'identité de cette association, RTL.fr a rencontré Hugues Fischer, membre depuis sa création, en 1989, dans les locaux de l'association situés dans le XIXe arrondissement de Paris. C'est avec lucidité qu'il explique que "les moins de 35 ans ne connaissent pas (notre) histoire".

"On était une marmite bouillante sur laquelle tout le monde s'acharnait à maintenir le couvercle fermé. Nous avons fait partie de ceux qui ont organisé une réponse par rapport à l'épidémie qui a captivé les gens. Act'Up a inventé quelque chose qui lui est spécifique : la place du patient dans la médecine. Notre principe, c'est le langage à la première personne. Nous étions directement concernés par l'épidémie et c'est avec ce regard là que nous avons mené nos actions", poursuit-il.

Fuir le politiquement correct

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Act'Up c'est avant tout un mélange "d'autodérision et de surenchère", raconte Didier Lestrade, l'un des fondateurs de l'association, dans son livre, Act'Up, une histoire. "L'image d'Act'Up a progressivement bénéficié d'une surenchère qu'on retrouvait dans les actions. Plus le temps passait et plus le besoin d'aller vers la démesure s'est imposé. Quand un groupe de lutte contre le sida parvient à faire danser des manifestants, lors de la Gay Pride, avec des affiches sur lesquelles on peut lire les noms des infections opportunistes qui tuent les sidéens, on sait qu'on est arrivé à un degré de sophistication inoubliable (...) Pour être efficace, le message doit être associé à une maquette forte, qui identifie tout de suite Act'Up", écrit-il, avant d'ajouter, quelques lignes plus bas : "Nous devons nous faire peur à nous-mêmes, car tel est l'objet de notre action à travers les zaps : un électrochoc visuel, conceptuel et politique qui fait qu'Act'Up repousse toujours plus loin les interdits. Le politiquement correct nous l'interdit ? Faisons-le !".

Le 1er décembre 1993, l'association réussi "l'un de ses fantasmes", se rappelle Hugues Fischer : recouvrir l'obélisque de la Concorde d'un préservatif géant. Dans un reportage publié sur le site de l'INA, Christophe Martet, président d'Act'Up de 1994 à 1996, rappelle le contexte dans lequel cette opération a été réalisée : "Nos copains mourraient, on ne savait pas très bien ce qu'on allait devenir. Qu'est-ce qu'on avait à perdre ? On ne s'occupait pas de protocole, de politiquement correct, d'être poli ou non. Tout cela était préparé, on n'insultait pas les gens".

Cette action restera le souvenir le plus marquant de Hugues Fischer. Surtout pour "l'histoire dans l'histoire", nous explique-t-il. "C'est l'histoire Benetton. En prenant le métro, nous avons été plusieurs membres de l'association à voir les publicités de la marque où il était inscrit "HIV Positive" sur certaines parties du corps (le tribunal de Paris avait condamné la société italienne. Il avait "estimé qu'il y avait abus du droit d'expression reconnu par la Constitution", indiquait Libération, ndlr). Lors d'une réunion hebdomadaire, Cleews Vellay (le président d'Act'Up de 1992 à 1994, ndlr) rajoute un sujet à l'ordre du jour : 'Que pense-t-on de la campagne de publicité ?' Plusieurs militants ont trouvé les clichés beaux. Cette façon qu'il avait eu de parler des séropos, c'est exactement le langage que l'on avait adopté au sein de l'association. Nous avons ainsi été les seuls, parmi les autres associations de lutte contre le sida, à publier un communiqué dans lequel nous avons partagé notre construction collective. Et c'est alors que Benetton nous a contactés et a proposé de financer une action. C'est comme ça que cette capote a été fabriquée dans les ateliers italiens de la marque. Il fallait le faire, c'était un truc de ouf. Mon souvenir c'est ça : comment nous avons réussi à mettre une capote sur l'obélisque", confie celui qui est devenu le coordinateur de Prévention.

S'organiser pour durer

La force de l'organisation militante réside, selon ses membres, dans son mode de fonctionnement. Dans son livre, Didier Lestrade décrit que "dès le début, la nécessité d'organiser le groupe ne fait aucun doute pour Pascal Loubet, (co-fondateur d'Act'Up Paris, ndlr). Son but est de former assez profondément les premiers membres d'Act'Up selon le moule initial, de façon que les modifications futures ne soient que superficielles. Et c'est ce qui va se passer. Non sans heurt, mais Pascal ne partira, en 1991, que lorsqu'il aura la certitude que les règles élémentaires qu'il a imposées seront maintenues jusqu'à la fin". La première étape de ce processus est la création d'un "fichier de noms et d'adresses donnés par chaque militant. Chacun est obligé d'apporter les coordonnées d'au moins une dizaines d'ami(e)s susceptibles d'être intéressés par Act'Up". Ensuite, un atelier de communication sera créé. Son but : "Expliquer aux militants novices comment intervenir lors d'un zap, comment s'adresser à la cible, comment rester soudés", ajoute le cofondateur.

"120 battements par minute", réalisé par Robin Campillo
"120 battements par minute", réalisé par Robin Campillo Crédit : Memento Films Distribution / Céline Nieszawer

La plus grande spécificité d'Act'Up sont les groupes de travail, "l'ossature même d'Act'Up", selon Didier Lestrade : manifestations publiques, créations d'objet, revue de presse, rédaction de tracts, relations extérieures... Hugues Fischer raconte : "J'étais toujours assis au deuxième rang et je notais tout, j'étais chargé de faire les comptes-rendus des réunions hebdomadaires. Il y avait de la confrontation mais c'était fabuleux, c'était une construction d'idées où l'on réfléchissait aux moyens pour passer de la théorie à la pratique".

À cela s'ajoute une organisation des débats et de réunions hebdomadaires très précises avec un ordre du jour, des interventions minutées, des comptes-rendus rédigés systématiquement. "C'était une méthode de travail. Toutes les réunions donnaient lieu à des comptes-rendus à tout le monde. La qualité d'Act'Up est due à ça. On ne construit jamais sur rien", ajoute le militant. Souvenir appuyé par le cofondateur Didier Lestrade dans Act'Up une histoire : "Les comptes-rendus sont vite remplis de tableaux, où les actions sont désignées avec leur calendrier, leur responsable et leur mode de préparation. Tout est alors divulgué, rien n'est caché".

Revendiquer sans cesse

Et maintenant, quels sont les combats d'Act'Up ? "Le sida touche des gens vulnérables ou les rend vulnérables. Le volet social est le plus important. Les séropositifs sont moins insérés socialement. Ce sont des minorités, des groupes de population plus exposés que les autres. Cela n'a pas changé depuis la création d'Act'Up Paris. Nous sommes dans la phase 3 de la lutte, c'est-à-dire comment faire régresser la maladie. La phase 1 visait à comprendre et maîtriser le phénomène et la phase 2 était l'extension des solutions de la phase. Nous continuons à militer sur la vulnérabilité qui touche les minorités. Autre élément central : la prévention. Chaque nouvelle génération nécessite de reprendre à zéro et c'est là le gros problème. Dans les années 90, les jeunes étaient plus informés que maintenant", estime Hugues Fischer.

On s'est jeté dedans à corps perdu. On était juste une bande de couillons

Hugues Fischer, militant depuis la création d'Act'Up
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Cependant l'association doit faire face à l'érosion du nombre de ses militants. Selon Hugues Fischer, cela pourrait en partie être expliqué par l'avènement d'Internet dans les années 2000. "Nous étions 250 en réunion hebdomadaire. 15, 25 personnes font la discussion. Les autres viennent pour s'informer. Et Internet s'est imposé comme une source d'informations et c'est à ce moment que les gens ont été de moins en moins nombreux à venir", explique-t-il. 

L'esprit "Act'Up" est ainsi, selon lui, bien retranscrit dans le film 120 battements par minute. "Ce film est une fiction mais il n'y a pas une seule seconde hors de la réalité. Robin Campillo a réussi à s'imprégner de la culture Act'Up. Ce qui compte ce n'est pas l'histoire mais le sens des choses, la substantifique moelle. J'ai eu l'impression de voir un film sur ma vie. C'est Act'Up qui est arrivé chez moi et j'ai plongé tout de suite", confie Hugues Fischer, qui ajoute avoir "ri" lors de certains passages du film. Un propos qui peut paraître étonnant, au regard du sujet du film. "C'est du Act'Up tout craché : comment remuer les foules ? C'est comme quand vous voyez quelqu'un vous imiter. C'était nos conversations, nos débats, du vrai, du vécu. On l'a fait, on a fabriqué ce qu'on avait envie de faire. On s'est jeté dedans à corps perdu. On était juste une bande de couillons".

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INTERVIEW - En 1989, l'association Act'Up Paris émerge alors que l'épidémie du sida sévit depuis dix ans en France. Le film "120 battements par minute", qui sort en salles mercredi 23 août, retrace l'histoire de cette association.
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2017-08-22 07:01:00
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