4 min de lecture Portrait

Jamila Woods, la voix et la plume d'une génération oubliée

GIRL CRUSH - La poétesse et chanteuse américaine était de passage à Paris pour un concert dans le cadre du Pitchfork Music Festival. Rencontre avec une artiste lumineuse à la plume afro-féministe.

Jamila Woods était en concert à Paris le 1er novembre 2017
Jamila Woods était en concert à Paris le 1er novembre 2017 Crédit : Monica Schipper / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP
ArièleBonte
Arièle Bonte

20 minutes en compagnie de Jamila Woods, il ne suffit pas de plus pour vous donner l'envie de prendre un stylo et d'aligner des vers sur les pages froissées d'un vieux carnet, tant cette artiste venue tout droit de Chicago parle tellement bien de poésie comme de musique, deux arts dans lesquels elle excelle elle-même. 

Jamila Woods était de passage à Paris le 1er novembre dernier pour un concert au Badaboum, salle intimiste de la capitale réquisitionnée par le Pitchfork Music Festival pour sa programmation Avant-Garde.

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Début d'après-midi, une poignée de minutes avant de débuter ses balances, je retrouve Jamila Woods le temps de parler poésie évidement mais aussi intersectionnalité et de prendre le temps de replonger avec elle dans ses souvenirs adolescents de jeune poétesse. Rencontre avec une artiste lumineuse pour qui les mots et la musique sont une manière de s'émanciper avant de connecter entre eux les gens d'une même communauté. 

La seule personne noire dans la classe

"J'ai commencé à chanter dans le chœur de l'église où se rendait ma grand-mère", raconte Jamila Woods, le sourire aux lèvres. "C'était vraiment sympa parce que là-bas, tout le monde te soutient même si tu ne chantes pas si bien que cela", ajoute la chanteuse en laissant échapper un rire. Si elle a "toujours aimé chanter", la passion de l'écriture est arrivée un peu plus tard. 

Au lycée, la jeune fille ne sent pas à sa place, "invisible" même parce qu'elle est très souvent "la seule personne noire de [sa] classe". Jamila Woods se retrouve alors, contre son souhait, inscrite dans un programme de poésie après les cours. "J'ai eu un super professeur et je suis tombée amoureuse de la discipline", confie alors la poétesse. À l'époque, la lycéenne publie ses poèmes secrets sur un site internet avant de connaître sa première expérience en public. 

"Je me suis rendue à une scène ouverte de l'association des Young Chicago Authors, où je travaille actuellement", raconte-t-elle. "C'est la première fois que j'ai senti que des jeunes de mon âge m'écoutaient", assure celle qui a très vite pris comme sujet d'écriture le quotidien et les difficultés auxquelles font face les personnes de sa communauté.

Je me suis toujours sentie femme mais j'ai eu du mal à me connecter à mon identité noire

Jamila Woods, poétesse et chanteuse
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Lors d'un festival de poésie à Chicago par exemple, Jamila Woods raconte qu'elle y a interprété une œuvre à propos des femmes noires et comment elles font face au virus du sida. "Personne n'en parlait à l'époque", explique-t-elle.

Sur son site dédié à son travail poétique, on peut lire des vers sur ses cheveux afro, Frida Khalo ("J'aime l’honnête de son art", me dit-elle) et son quartier à majorité blanche. Quant à son premier album solo, HEAVN, sorti en août 2017, il s'agit d'une ode à l'amour de soi et d'une collection d'hymnes pour toutes les femmes et petites filles noires.

"Quand j'ai appris le mot intersectionnalité à l'université Brown, ma vie a eu plus de sens parce que je me suis toujours sentie femme mais j'ai eu du mal à me connecter à mon identité noire", raconte celle qui tente désormais de créer, grâce à l'écriture et à la musique, un espace dans lequel elle est autorisée d'exister.

La création d'un hymne black power

Cette façon d'imaginer son univers artistique n'est pas isolée. Le travail poétique et musical de Jamila Woods s'inscrit dans une vague de jeunes artistes (afro)féministes telles que Princess Nokia ou Jorja Smith. Si Jamila Woods confirme cette impression de nouveau mouvement, elle considère cependant plus appartenir à la lignée d'artistes comme Erykah Badu ou Lauryn Hill. "Je les ai écoutées en grandissant. Elles m'ont donnée l'exemple et en quelque sorte la permission de faire ce que je fais aujourd'hui". 

L'un des morceaux les plus puissants du premier album de la chanteuse est Blk Girl Soldier, dans lequel elle raconte l'histoire d'une fille "qui fait peur au gouvernement" et revient notamment sur les violences policières tout en rendant hommage à toutes ces militantes qui ont lutté pour les droits des noirs aux États-Unis.

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Blk Girl Soldier - Jamila Woods Date :

"Blk Girl Soldier, c'est la première chanson que j'ai écrite après la séparation de mon groupe avec lequel j'ai joué pendant trois ans. Je ne savais pas si j'allais continuer à faire de la musique parce que je ne connaissais personne avec qui travailler pour commencer un projet en solo", raconte Jamila Woods.

"J'avais ces beats à portée de main parce qu'une personne que j'ai rencontrée par hasard me les avait envoyés. C'était après la mort de Rekia Boyd à Chicago en 2012, tuée par un policier en dehors de son temps de service. On avait le même âge", poursuit la chanteuse avant de rappeler qu'à cette époque également, on s'insurge contre le manque de représentation des acteurs et réalisateur afro-américains aux Oscars via le hashtag #OscarsSoWhite.

"Lors d'un rassemblement de l'organisation Black Youth Project 100, j'ai entendu ces paroles : 'Rosa was a freedom fighter', 'Rose Parks était une combattante pour la liberté' et une nuit, je me suis mise à écrire dans une démarche très thérapeutique. J'ai mis toute la colère et la tristesse que j'avais à l'intérieur de moi dans cette chanson. Ça m'a aidé à en sortir."

Un art qui sert au monde

Une fois le morceau sorti, "beaucoup de gens m'ont demandé de l'interpréter à des manifestations", poursuit Jamila Woods qui a alors "retrouvé confiance en [son]écriture".  "J'aime créer un art qui sert au monde et quand c'était clair que cette chanson servait l'intérêt de ma communauté et pas seulement le mien, ça m'a donné envie de continuer à écrire de la soul".

Une soul habitée, inspirée, terriblement d'actualité à retrouver dans les 20 morceaux et interludes poétiques du premier album de cette belle signature, voix de toute une génération américaine. 

HEAVN, premier album solo de Jamila Woods.

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GIRL CRUSH - La poétesse et chanteuse américaine était de passage à Paris pour un concert dans le cadre du Pitchfork Music Festival. Rencontre avec une artiste lumineuse à la plume afro-féministe.
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2017-11-06 13:18:00
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