6 min de lecture Interview

Diglee : "En France, on est nuls pour reconnaître le sexisme"

HAPPY NEW GIRLS 9/14 - L'illustratrice française revient sur son année "come back" et livre une analyse fine des dysfonctionnement comme des améliorations de la société française.

Diglee a publié avec Ovidie "Libres ! Manifeste pour s'affranchir des diktats sexuels"
Diglee a publié avec Ovidie "Libres ! Manifeste pour s'affranchir des diktats sexuels" Crédit : Pauline Darley
ArièleBonte
Arièle Bonte
Journaliste

2017, l'année du "come back" pour Diglee. La dessinatrice n'avait rien publié depuis 4 ans. Une éternité presque paradoxale quand on est aussi présente qu'elle sur le web et autant ancrée dans l'actualité concernant les femmes (il suffit de jeter un œil à son blog ou à son compte Instagram pour comprendre que Diglee a toujours un temps d'avance concernant les polémiques, notamment la grossophobie dans le monde de l'édition ou de la pub, du manque de représentation des femmes dans les programmes scolaires ou dans l'histoire de la poésie française comme étrangère...).

Heureusement pour nous et pour elle, Diglee est revenue et plutôt deux fois qu'une avec la publication de Libres !, - un ouvrage ludique, passionnant, et déculpabilisant sur les sexualités - et Mémoire d'une guenon dérangée, qu'elle signe non pas en tant qu'illustratrice mais romancière sous son nom : Maureen Wingrove. 

Avec douze mois aussi chargés en salons, festivals et signatures, impossible pour l'illustratrice et l'autrice (et non pas - à sa demande - "auteure") de passer à côté de notre entrevue bilan de fin d'année. 

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Girls : Tu as publié un manifeste avec Ovidie, publié ton premier roman… comment as-tu vécu cette année et qu'en retiens-tu ?
Diglee : Cette année a été très importante pour moi ! J’ai emménagé en février dans un nouvel appartement que j’ai acheté (énorme stress et énorme joie). En tant que femme, jeune, acheter seule était un symbole fort. J’ai eu un nouveau chat, Basile, après la perte terrible de mon petit abyssin de deux ans Marius, tombé de ma fenêtre en fin d’année dernière... Ces éléments à priori complètement hors sujet ne le sont pas tant : les deux dernières années ont été des années de pause, de doutes, d’introspection pendant lesquelles je n’ai rien publié sur papier. 

J’ai eu besoin d’une bouffée d’air frais, j’ai eu envie d’écrire un roman

Diglee, illustratrice et autrice
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J’ai eu besoin d’un temps de recul, d’étapes franchies dans ma vie intime, pour revenir plus forte et proposer des projets qui me plaisaient. L’été 2016,  j’ai eu besoin d’une bouffée d’air frais. J’ai eu envie d’écrire un roman.

Entre mes travaux, mon déménagement et mon deuil félin, écrire a été un exutoire très puissant. Comme c’est un livre humoristique en grande partie, j’ai aussi eu le sentiment de renouer avec le ton de mes débuts, et l’univers de mes premières bd de blog. Changer de cible, aussi, ça a été salvateur : j’aime beaucoup l’idée de parler aux ados, car ils sont les adultes de demain, et le changement doit souvent passer par eux.

La parole des femmes était au cœur de l’actualité en cette fin d’année… En tant que femme et féministe, quel regard portes-tu sur cette libération de la parole ?J’en pense deux choses : d’une part je suis plutôt optimiste sur la puissance de libération de la parole que permettent les réseaux sociaux. Ces plateformes sont la seule donnée nouvelle dans ces combats féministes pour faire reconnaître le viol, apprendre la notion de consentement et dénoncer les agressions.

Cependant, avoir une arme, c’est bien, mais l’utiliser sur des gens qui ne sont pas "éduqués" sur ces questions, cela demande du temps. On peut aujourd’hui dénoncer un viol par centaines, par millier. On peut rendre public un témoignage, recouper des infos, réunir les personnes opprimées et leur donner la parole, c’est un fait. Mais le traitement qui va en être fait sera extrêmement violent. Il faut des centaines de témoignages pour qu’un sujet féministe soit pris au sérieux et traité médiatiquement. Ou bien des témoignages d’hommes. Exemple avec la polémique du festival d’Angoulême en 2016, qui ne proposait aucune femme pour le Grand Prix. C'est devenu un sujet médiatique à partir du moment où Riad Sattouf a relayé l’info et menacé de boycotter le festival.

On baigne littéralement dans une culture qui valorise l’homme

Diglee, illustratrice et autrice
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Pourquoi, selon toi ?
Le souci est qu’en France, notre culture est extrêmement patriarcale : de notre humour sexiste aux postes à haute responsabilité majoritairement occupés par des hommes en passant par la banalisation à la télévision des agressions sexuelles, on est nuls pour reconnaître le sexisme. Nous sommes, je crois, encore dans une société persuadée que les hommes et les femmes sont deux castes différentes, et que les "entre deux", les passages de l’un à l’autre, les hésitations, les flous sont terrorisants.

Il n’y a qu’à voir le comportement de certains parents ou professeurs avec les jeunes enfants. On tremble si un petit garçon joue à la poupée ou veut se laisser pousser les cheveux. On s’étonne qu’une petite fille n’ait pas de poussette rose ou de coiffure "féminine". On veut à tout prix d’identifier le sexe des gens, le plus vite possible. Alors que dans le fond, qu’est ce que ça change d’élever une fille ou un garçon ? Nous sommes des êtres humains avant tout, point.

On a du mal à introduire des cours sur la gender identity ("identité de genres", ndlr.) dans les fac aussi, par exemple. On parle très peu de féminisme en classe, nos manuels scolaires sont carrément alarmants tant les femmes en sont absentes… On baigne littéralement dans une culture qui valorise l’homme. Jusqu’à notre langue, qui nous apprend au CP que le masculin l’emporte sur le féminin. Quand on demande encore aux jeunes filles au collège de ne pas porter de jupe courte pour ne pas distraire les garçons, on perpétue la culture du viol. Il y a là un vrai besoin d'inclure toutes ces questions dans l'enseignement.

Ce soir, des vers de la poétesse libanaise Joumana Haddad (1970-) . Extrait du poème "Lorsque je deviens fruit" . ¿ . J'étais Mon rire Doux Ma nudité Bleue Et mon péché Timide. . Je volais sur une plume d'oiseau et devenais oreiller à l'heure du délire. Ils couvrirent mon corps d'amulettes Et enduisirent mon cœur du miel de la folie. Ils gardèrent mes trésors et les voleurs de mes trésors M'apportèrent des fruits et des histoires Et me préparèrent pour vivre sans racines. Et depuis ce temps-là je m'en vais. Je me réincarne dans le nuage de chaque nuit et je voyage. Je suis la seule à me dire adieu Et la seule à m'accueillir. ¿ . . . #inktober2017 #inktober #digleeinktober2017 #poésie #poétesses #joumanahaddid #libanesepoetry #day24

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Un souhait personnel pour 2018 ?
Je me souhaite de continuer à pouvoir vivre de ma passion, le dessin et l’écriture : créer, c’est la chose la plus puissante qui soit pour moi, et je me sens extrêmement chanceuse de pouvoir le faire. Pour 2018 j’ai très envie de faire des projets autour de la poésie, et notamment (vous me voyez venir) des femmes poètes. C'est encore pire pour elles que les écrivaines : les poétesses sont les grandes invisibles de la culture littéraire. Alors qu'il existe des pépites comme Joyce Mansour, Lise Deharme, Ingeborg Bachmann, Anna Akhmatova, Annie Lebrun, Andrée Chedid… la liste est longue. En faire un livre, ce serait vraiment fabuleux.

Je suis devenue collectionneuse de livres rares, et je commence à me constituer une petite bibliothèque 100% féminine : j’avais vu Benoîte Groult présenter sa bibliothèque féministe sur France 5, toutes ces femmes qu’elle avait lues pour s’éduquer au féminisme à quarante ans, et j'avais trouvé ça dingue d’oser dire librement qu’on ne voulait que des femmes sur ses rayonnages pour se constituer un espace rassurant.

Aujourd’hui j'éprouve un très puissant lien de sororité quand je trouve une édition rare et signée d’une femme que j’aime mais qui est tombée dans l’oubli. Cela me donne le courage de me battre pour elles. 

Un autre souhait pour l’évolution positive de la société ?
Je mise énormément sur l’éducation, et plus mesurément sur nos nouveaux réseaux. Le féminisme se démocratise (on vient d’apprendre que “féminisme” a été le mot le plus recherché dans Google en 2017)… Peut-être que la jeune génération aura accès plus vite et de façon plus simple à la base de données, et pourra se constituer plus vite un avis. L’espoir que j’ai, il se matérialise lorsque je fais des conférences ou rencontres féministes et que je vois le public rajeunir chaque année.

L’autre soir pendant une table ronde du podcast La Poudre, une jeune fille de 14 ans était venue tout seule assister au débat : ce genre de cas me redonne beaucoup d’espoir. Les figures du féminisme ont changé, elles sont plus jeunes, et les moyens de s'informer sont moins opaques. C’est un plus. Mais n’oublions pas qu’en 1975, on a élu l’année de la femme et pensé qu’on avait gagné. Il ne faut jamais lâcher, et continuer de se battre pour tous nos droits.

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2017-12-31 09:45:00
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